‹ Maîtres d'hier et d'aujourd'huiChapitre 17 sur 32 · Gazelle des Beaux-Aris, t. XIX, 1898, p. S · texte numérisé non relu

Gazelle des Beaux-Aris, t. XIX, 1898, p. S

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constituent dans son entier l'œuvre gravé par Théodore Chassériau. Dès qu'on se prend à les étudier d'un peu près, l'étonnement vient que leur primordiale importance ait pu jusqu'ici échapper aux annalistes de l'estampe française. Non pas qu'ils aient ignoré ces productions; ils no le pouvaient, certes, après le catalogue dressé par Aglaûs Bouvenne, l'ami de Chassériau et le nôtre; mais ils se bornent à enregistrer des titres, puis ils passent, sans condescendre, à l'hommage du moindre commentaire. Yoilà bien contre quoi il faut protester. C'est faire insulte à Chassériau que méconnaître le prix des ouvrages où son originalité s'est révélée, entière et intime, comme une confidence...

L'aveuglement ou l'insensibilité à tant de charme ne saurait s'excuser par le chitTrc peu élevé des pièces, alors que leur qualité seule importe. Les pointes sèches d'Auguste Rodin, moins nombreuses encore, ne comptent-elles pas, dès maintenant, parmi les plus admirables créations de la gravure? Longuement, l'intervention de Chassériau mérite de retenir l'iconographe. On ne renseignera pas avec exactitude sur l'histoire de la lithographie, si l'on omet la Vénus Anadj/omene. On n'apprendra pas comment se produisit la renaissance de l'eau-forte, au temps du romantisme, si l'on s'abstient d'étudier le cahier des illustrations d'Olhello.

Durant toute sa carrière, Théodore Chassériau apparaît passionné de dessin. Sa pensée inquiète couvre de croquis des albums et des feuilles par

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milliers; en même temps, les portraits à la mine de plomb où il a excellé, comme Ingres, son maître, prouvent avec quelle autorité il savait s'emparer de la forme et la dcfmir. La spontanéité d'une libre inspiration, la certitude d'une inscription toute personnelle caractérisent les estampes sorties de sa main; il n'en est pas qui justifient mieux Tappellation de Burtv et donnent davantage l'équivalence de « dessins à plusieurs exemplaires ».

Plutôt que de les énumérer au caprice du liasard, tentons une classification par ordre de date. L'œuvre s'ouvre par une timide eau-forte restée à l'état de trait; la composition moyenâgeuse sent son époque et. n'était l'abandon des bras enlaçant le col du lévrier, rien ne s'y devinerait de Cliassériau ; mais passons. L'originalité du peintre-graveur s'impose franchement dégagée, dans l'essai au vernis mou qui offre une précieuse version de la Suzanne, aujourd'hui placée au musée du Louvre. Avec cette peinture avait figuré, au Salon de 1839, un second tableau, la Vénus marine; Cliassériau voulut la répandre et son interprétation restera un des plus purs, un des plus troublants, un des plus incontestables chefsd'œuvre de la lithographie \ Chef-d'œuvre qui décelait, chez ce créole sensuel, une compréhension inédite de la beauté et du style, un extraordinaire pou-

1. Il a été fait deux tirages de cette lithographie : l'un (avec le cadre) par Auguste Bry; le second par Bertauts pour les Souvenirs cVartisie. Les gravures du premier tirage sont de beaucoup préférables. ,

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voir de rendre la langueur de la grâce, dolente et de la volupté lasse; chef-d'œuvre par le métier aussi, car il ne semble pas que les contours et les inllexions du modelé aient déjà été inscrits sur la pierre par un crayon plus souple, plus caressant, plus amoureux.

En 1844, paraît dsinsV Artiste, Apollon et DapJiné^. la lithographie du tableau auquel Théophile Gautier reconnaissait « l'attrait étrange d'un goût grécoindien ». Derechef la poésie du mythe antique se trouvait renouvelée par le frémissement d'un sentiment tout moderne. Le travail n'est plus le même que dans la Vénus ; Ghassériau procède par indications franches sans craindre les reprises de traits et les éraflures du grattoir; la liberté voulue du métier s'approprie heureusement au caractère dramatique et passionné de la scène. La même année une eau-forte d'après la Saplio se précipitant dons les flots illustrait le Cabinet de V Antiquaire et de VAmateur. Tout d'abord on ne remarqua guère l'improvisation rapide; mais après la mort de l'auteur, lorsque parut sur le même sujet une peinture d inspiration toute parallèle, la petite eau-forte prit la portée d'un témoignage : elle établit à quel point un maître d'élection, Gustave Moreau, avait été frappé, conquis, guidé par l'art de Théodore Ghassériau.

Les deux vernis mous de la Naïade et de la Jeune Mère remontent, sans nul doute, à l'époque où fut exécutée la décoration de la Gour des Gomples.

1. La Gazette des Beaux- Arts a publié un second tirage de cette lithographie dans sa livraison de mars 188G.

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La Naïade est une variante de VOcéanide\ tout le prouve : le sujet, les accessoires, le format spécial de la composition, la pose do la figure, le geste supportant dos mains, puis en haut et en bas, Tindication des espaces réservés aux moulures. De la Jeune Mère chacun dirait un fragment isolé de la Pai.r; le rôle attribué au paysage est identique ; on constate la même vision généralisée d'humanité, la même tendresse chaleureuse ; et, cette fois, c'est la décisive influence exercée sur Puvis de Ghavannes qui éclate au regard. . .

Au printemps de 1846, Ghassériau parcourait l'Algérie, et de son séjour sur la terre africaine il rapportait des tableaux, des études, toute une abondante documentation. Deux vernis mous reproduisent des spectacles notés à Gonstantine : l'Arabe montant en selle est un dessin de libre jet et de très vivante allure; une plus haute séduction s'attache à la douce et tranquille image des Femmes mauresques, tant il est vrai que, sous tous les climats, la compréhension de l'âme féminine demeure chez Théodore Ghassériau exceptionnellement intuitive et affinée.

L'embarras est grand de dater avec précision J 'eauforte rarissime qui représente les derniers instants de Gléopâtre. Il n'y a pas lieu de la supposer contemporaine de la suite d'Othello. Elle groupe, dans un cadre restreint, les caractéristiques du talent de Ghassériau, ses dons d'inventeur dramatique, son amour des jeux de lumière contrastés, puis la faculté inouïe de rendre, sans convulsion, par la seule expression de

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Tattitude et du visage, les pires émois et jusqu'aux affres d'une reine à l'approche de la mort.

Un peintre romantique devait nécessairement témoigner à Shakespeare un culte fervent. La dévotion de Chassériau se prouva tout d'abord par plusieurs tableaux d'après le Roi Lear et Macbeth. Pourquoi Othello fut-il préféré dans la suite des autres drames? On le devine sans peine. Le caractère des personnages, le milieu et la mise en scène, le contraste entre l'humeur sauvage du More et la tendresse de Desdémone étaient pour agréer particulièrement au peintre. Aussi les compositions inspirées d'Othello jalonnent-elles tout l'œuvre, compositions crayonnées ou peintes, qui précèdent ou suivent l'album publié en 1844 par le Cabinet de V Amateur et de V Antiquaire sous ce titre : Othello, quinze esquisses à Veau-forte, dessinées et ij;ravées par Théodore Chassériau^ L'année ou l'artiste s'occupait à ces planches était celle même qui voyait paraître les suites fameuses àHanilet et de Goetz de Berlichingen; mais tandis que Delacroix adopte le crayon lithographique, qui fixe fiévreusement sa vision intérieure, Chassériau, le premier, pour une aussi vaste entreprise, emploie leau-forle et la plie aux exigences

1. Il a élé tiré des épreuves avant et avec la lettre. Delangle, puis Lemercier ont héliogravé cette suite: leurs reproductions offrent des réductions, à deux échelles différentes, de la suite originale. En plus des quinze planches, Chassériau en avait gravé une seizième, inédite, qui devait constituer le frontispice de la publication: un fac-similé de cette eau-forte sert de culde-lampe. Enfin l'artiste a donné de la planche YI [La Trahison de Togo) une réplique lithngraphiée.

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de son tempérament; il en utilise toutes les ressources; selon Toccurrence, il se plait aux larges partis de couleur, de lumière, puis à la lente inscription des contours et au tracé des plus fines linéalures. Ses évocations sont d'une expression dramatique plus contenue que celle d'Eugène Delacroix. Sont-elles moins touchantes? On ne le saurait imaginer. Quand il montre la furie d'Othello étouffant sa maîtresse, puis le More, rugissant de désespoir au chevet de Desdémone, Chassériau atteint à un tragique que Delacroix n'a guère dépassé ; il l'emporte sur lui, sans conteste, dans toutes les incarnations de Desdémone et chaque fois qu'il traduit des sentiments d'amour et de mélancolie. Dans le sommeil, dans le trépas et dans les larmes, l'amante conserve les séductions de la grâce, et, à travers les péripéties du drame vous ne la verrez jamais figurée qu'en de sculpturales attitudes, respectueuses de l'eurythmie des lignes. On croirait que, selon Chassériau et lorsqu'il s'agit de la femme, toute violence de mouvement ou de geste est une insulte à la beauté.

Et maintenant il est permis de se demander combien d'années encore il faudra attendre pour voir classée à son rang cette illustration magnifique? Charles Blanc n'a pas dédaigné de s'y arrêter et de lui consacrer quelque écriture dans son Histoire des peintres de toutes les écoles. Emanant d'un critique officiel, contraint à la prudence, l'opinion n'en demeure pas moins significative et intéressante à

rapporter : « Théodore Ghassériau a gravé à l'eauforle d'une pointe brutale, mais remplie de fierté et de sentiment une suite de scènes tirées à' Othello. Quelques-unes de ces compositions sont ravissantes, par exemple la Romance du Saule, où Desdémone ressemble à une statue antique désolée; celle où Desdémone dit : c( Si je meurs, ensei^e/issez-moî dans ces draps » ; et cette autre, où elle adresse à Gassio ces paroles : « Reprenez i'otre gaieté ». La scène de l'étouffement est aussi rendue de la manière la plus saisissante et la plus féroce. Toute la suite d'ailleurs est semée çà et là, de beautés étranges, originales. »

Plus un talent oflre de singularités imprévues, plus il paraît défier l'analyse. Qui veut deA^oiler les origines de la personnalité et les sources secrètes de l'inspiration doit toujours en interroger les témoignages spontanés, directs, immédiats, sans quoi le sphinx ne livrera pas son énigme.

Les estampes de Théodore Ghassériau facilitent incomparablement cette découverte de l'inconnu; elles possèdent au plus haut point, nous l'avons dit la valeur édifiante; elles montrent dans l'émule d'Ingres et de Delacroix, l'initiateur de Puvis de Ghavannes et de Gustave Moreau; elles attestent, chez ce peintre disparu a trente-six ans, un génie exceptionnel en soi, auquel fut dévolue par surcroît la rayonnante puissance d'action des précurseurs.

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