‹ Maîtres d'hier et d'aujourd'huiChapitre 20 sur 32 · du catalogue · texte numérisé non relu

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évoluer, selon son p )iril de vue, les janliiiets de son archipel, de les localiser à droite, à gauche, ea haut ou en bas de la toile; à ce compte, dans la sertissure obligatoire de leurs cadres, ces représentations « excentrées » l'ont songer à quelque clair foiikoiisd capricieusement nuage de bouquets \|uc soudain l'ourlet interrompt et coupe en leur milieu.*^

Le parti de Al. Clautlc Monet se fortifie et tend à justifier davantage le sous-titre de Paj/sa^cs d'caii attribué à cette « série ». Nous imaginions les rives pour toujours enfuies et l'inspiration du peintre coniinée dans un étroit domaine. Non point. A l'évidence de la réalité suppléera la magie évocatrice du reflet; c'est lui qui va rappeler les bords disparus; voici de nouveau, invertis et tremblants, les peupliers, les grands saules aux ramures éplorées, et voici, entre les arbres, l'éclaircie, l'allée de lumière où brille la nue teinl('e dor et de pourpre ; les feux de l'aurore cl du crépuscule embrasent la glace transparente, et tel est l'éclat de ces lueurs d'apothéose que leur réverbération laisse d'abord mal distingueras humbles plantes perdues dans l'ombre qui s'allonge sur le miroir des eaux.

En dehors de ces instants qui parent la nature de magnificence, il en est d'autres qui ont leur poésie, moins héroïque peut-être, mais plus durable et grandement suggestive. Je veux; parler de ces heures qui marquent, pendant l'été, le mdieu du jour; leur charme répudie la violence des contrastes ; tout y est langueur harmonieuse et douce volupté; l'àme s'y

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délasse dans le bienfait de la songerie. Ces aprèsmidi bénéficient d'une profusion d'éblouissante lumière, d'un poudroiement de clartés irisées; le rayon se volatilise, les contours s'émoussent, les éléments se pénètrent et se confondent. Au plus fort de la chaleur, dans le voisinage des étangs la nature semble flotter dans l'air humide, s'évanouir et seconder le jeu des interprétations imaginaires ; ce sont ces mirages, transposés dans le mode mineur de colorations bleuâtres et cendrées, que réfléchit le bassin aux nvmphéas; il est maintenant pareil à une nappe d'azur tendre; des taches de pâle écume verte le marbrent, çà et là constellées par l'éclair dune topaze, d'un rubis, d'un saphir, ou la nacre d'une perle. Sous le voile léger d'un brouillard d'argent, à travers l'encens des molles vapeurs,

... rindécis au précis se joint,

la certitude devient conjecture, et l'énigme du mystère ouvre à l'esprit le mode de l'illusion et l'infuii du rêve.

— Quel démon d'idéal vous tourmente, proteste l'artiste, et à quoi bon me taxer de visionnaire? Estce donc à des féeries d'au delà qu'auraient abouti cette exaltation et cette extase des sens par où ma dévotion à la nature se traduit, se satisfait et s'apaise? De toutes manières, ne me prêtez point les détours de desseins chimériques. La vérité est plus simple; ma seule vertu réside dans la soumission à l'instinct; c'est pour avoir retrouvé et laissé prédominer les

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forces iiUiiilives et secrètes que j'ai pu m'idenlifier avec la Création et m'absorbcr en elle. Mon art est un élan do foi, un acte d'amour et d'humilité. Oui, d'humilité. Ceux qui dissertent sur ma peinture conchicnt que « je suis parvenu au dernier degré d'abstraction et d'ima<iinationalliéauréel ». Ilmeplairaitdavantaf^e qu'ils y veuillent reconnaître le don, l'abandon inléfiral de moi-même. Ces toiles, je les ai brossées comme les moines du temps jadis enluminaient leurs missels; elles ne doivent rien qu'à la collaboration de la solitude et du silence, rien qu'à une attention fervente, exclusive, qui touche à l'hypnose. On me refuse la liberté d'adopter un motif unique et d'en poursuivre la représentation sous toutes les incidences, à toutes les heures, dans la diversité de ses charmes successifs; mais soustraire les facultés à TefTort d'accommodation qu'exige l'abord d'un thème nouveau, n'est-ce pas en éviter la déperdition et les concentrer afin de mieux surprendre dans ses jeux fugitifs et changeants la vie de l'atmosphère et de la lumière, qui est la vie même de la peinture? Puis, qu'importe le sujet! Un instant, un aspect de la nature, la contiennent tout entière.

» J'ai dressé mon chevalet devant celte pièce d'eau qui agrémente mon jardin de fraîcheur; elle n'a pas deux cents mètres de tour et son image éveillait chez vous l'idée de l'inlini; vous y constatiez, comme en un microcosme, l'existence des éléments et l'instabilité de l'univers qui se transforme, à chaque minute, sous notre regard. Pourtant c'est dépasser la mesure

qu'exiler ma pelnluro « n'importe où, hors du monde ». Je sais; la comparaison fatale avec Turncr Y conduit: et que deviendrait le critique si on lui relirait l'étai du parallèle? Mais Claude le Lorrain n'a pas été mon maître: je n'ai pas bâti au bord des mers lointaines d'invraisemblables palais où les terrasses montent et s'étagent sur un ciel d'OrienJ : mes paysages échoueraient à encadrer le geste tragique de Salammbô ou d'Akëdysséril ; le faste auquel j'atteins jaillit de la nature, dont je reste tributaire; et peutêtre l'originalité se réduit-elle, chez moi, à la réceptivité d'un organisme suprasensible et à la convenance d'une sténographie qui projette sur la toile, comme ^ sur un écran, l'impression recueillie par la rétine.

^^ p CS'il vous laut de vive force, et pour les besoins de la "^ cause, trouver à m'affdicr, rapprochez-moi des vieux

. Japonais : la rareté de leur goût m'a de tout temps

diverti et j'approuve les suggestions de leur esthétique qui évoque la présence par l'ombre, l'ensemble par le fragment;^ rapprochez-moi de nos peintres du xvin'' siècle, avec qui je me reconnais en étroite communion de sensibilité, de technique.

» Mais combien il serait plus sage de ne pas m'isoler de mon époque à laquelle j'appartiens par toutes les fibres de mon être ! Combien on renseignerait mieux l'avenir en montrant dans le disciple de Courbet et de Jongkind un contemporain de Stéphane Mallarmé et de Claude Debussy ! 11 est, dirai-jc avec eux — et avec J3audelaire — des points de rencontre entre les arts; il est des harmonies et des concerts de couleurs

([ui so sulVisont eu soi et qui léussissenl à nous loucher, comme nous touche au plus profond de nousmêmes une phrase musicale ou un accord, sans le secours d'une idée mère précise et nettement énoncée. L'indéterminé et le vague sont des moyens d'expression qui ont leur raison d'être et leurs propriétés; par eux la sensation se prolonge; ils formulent le symhole de la conlinuité. Vu moment la tentation m'est venue d'employer à la décoration d'un salon ce thème des nymphéas : transporté le long des murs, enveloppant toutes les parois de son unité, il aurait procuré l'illusion d'un tout sans lin, d'une onde sans horizon et sans rivage; les nerfs surmenés par le travail se seraient détendus là, selon l'exemple reposant de ces eaux stagnantes, et, à qui l'eût habitée, cette pièce aurait offert l'asile d'une méditation paisible au centre d'un aquarium fleuri. Vous souriez, le nom de des Esseintes rôde sur votre lèvre. N'est-il pas dommage, vraiment de dénier à la force le droit d'exprimer ce qui est délicat et de déclarer si volontiers l'ariinement de la recherche incompatible avec la santé florissante? Non, des Esseintes n'est pas mon prototype et M. Maurice Barrés m'a bien plutôt incarné dans ce Philippe qui « cultive avec méthode des émotions spontanées ». J'ai un demi-siècle de pratique et bientôt la soixante-neuvième année sera pour moi révolue; mais, loin de décroître, ma sensibilité s'est aiguisée avec l'âge; je ne crains rien de lui. tant qu'un commerce suivi avec le monde extérieur saura entretenir l'ardeur de la curiosité et que la main restera Tinter-

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prête prompte et fidèle de ma perception. Ln des vôtres l'a dit, et non des moindres : « Devant les eaux, le ciel, les montagnes, on se sent devant des êtres achevés, toujours jeunes; l'accident n'a pas de prise sur eux, ils sont les mêmes qu'au premier jour; nos défaillances cessent au contact de leur force... » Je ne forme pas d'autre vœu que de me mêler plus intimement à la nature et je ne convoite pas d'autre destin que d'avoir, selon le précepte de Gœtbe, œuvré et vécu en harmonie avec ses lois. Elle est la grandeur, la puissance, et l'immortalité auprès de quoi la créature ne semble qu'un misérable atome.

— Soit, répondons-noQS. Il n'en reste pas moins que la nature ne saurait bannir l'homme; sa beauté, toute subjective, n'apparaîtrait pas sans la pensée qui la définit, sans la poésie qui la chante, sans l'art qui la révèle. On ne l'a guère montrée sous des espèces aussi somptueuses et aussi neuves. Les convives attablés au souper de la Faustin assurent que la langue française « n'a recherché que le gros à peu près, tandis qu'elle se trouve cultivée, à l'beure actuelle, par les gens les plus sensitifs, les plus chercheurs de la notation de sensations indescriptibles... » Ainsi en A-a-t-il pour la peinture et M. Claude Monet n'est pas homme à se contenter des « à peu près » de ses devanciers ; il en dilTère par Thypéresthésie, et aussi par les oppositions que réunit son tempérament; passionné à froid, il surveille ses impulsions et les raisonne; il est obstiné et lyrique, brutal et subtil; son art palpite de toutes les fièvres de l'enthousiasme,

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el la sérénité s'en dégage; l'emportement du métier n'y entrave pas la recherche des nuances dégradées et attendries; dans tel ouvrage la matière, amoureusement travaillée, donne à la surface de la toile le poreux d'un grès mat que la main aimerait caresser. Depuis tant d'années qu'il y a des hommes, et qui peignent, on n'a jam^ais peint mieux, ni de la sorte. Je regarde longuement, j'annote le catalogue, quand lin artiste, à l'accent étranger, m'interpelle : c< Vous écrivez sur cette exposition, monsieur; dites que nous sommes tous des ignorants ; proclamez qu'à côté de cela les tableaux des Salons, de tous les Salons, ne sont que du barbouillage, rien que du barbouillage », — et il passe, les bras levés au ciel.

N'y a-t-il là que le signe d'un admirable savoir et cette grande maîtrise ne découvrirait-elle pas plutôt une conception du paysage en accord avec l'esprit moderne et essentiellement propre à son auteur? Les peintres d'autrefois se donnaient pour tâche d'isoler l'éternel du transitoire ; ils distinguaient les éléments, les corps, les substances en vue d'une spécification plus exacte des volumes et des plans; les doctrines de la philosophie, les loisirs de l'analyse les y invitaient, comme le mode d'élaboration lente de leurs ouvrages; la hâte de vivre et de produire était étrangère à une époque calme, de nerfs rassis. M. Claude Monet appartient à un temps tout autre, épris des vertiges de la vitesse, où le créateur veut prendre, à coup d'impressions brèves et violentes, une conscience rapide de l'univers et de lui-même. Il ne s'agit plus

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de fixer ce qui demeure, mais de saisir ce qui passe : la réalité concrète des choses intéresse moins que les rapports de mutuelle dépendance qu'établissent entre elles des liens passagers. Assez se piquèrent de représenter la réalité palpable, tandis que le réseau diaphane qui l'enveloppe semble délier le détail de la transcription. C'est cela même que M. Claude ^lonet aspire et excelle à matérialiser. Il est le peintre de l'onde aérienne et de la vibration lumineuse, le peintre des affinités et des actions réflexes, le peintre du nuag-e qui fuit, de la brume qui se dissipe, du rayon que la terre déplace en tournant; c'est encore le peintre des ambiances et des harmonies, moins des harmonies graves, chères à Lamartine, que des harmonies « aimables et claires » célébrées par le saint dAssise dan> le Cantique des Créatures. A AI. Claude Monet « lo cœur tressaille pareillement dès que la vie intime du dehors le pénètre avec plénitude ». Sa surexcitation avive sa clairvoyance : il fait connaître et aimer des • beautés éparses qui échappent à l'examen ordinaire et aux investigations de la loupe et du compas. Cet adepte de la sensation pure se prouve quand même un dispensateur d'émotion; il contraint au partage de son allégresse, et comment lui résister alors qu'il se met tout entier dans ses ouvrages et qu'il y fait entrer, à force de génie, tant d'humanité? En résumé, plus on y réfléchit, plus il paraît que le titre d' « annonciateur de la nature » soit le sien : et, une à une, reviennent en mémoire les conditions requises pour le mériter, telles que Novalis les énumère : « In long

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et infatigable commerce; une libre contemplation; I attention portée aux moindres signes et aux moindres indices; uïie vie interne de poète; des sens exercés ; une Ame simple... »

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