LES « NYMPHEAS » DE M. CLAUDE MONET
On voudrait, avant de transcrire ses impressions, en remonter le cours et les ordonner pour mieux les délinir. Le premier sentiment éprouvé devant ces quarante-huit ouvrages est celui d'une surprise désorientée. Chez la plupart, des objections, étrangères à la peinture, révèlent ce malaise : elles tiennent à l'identité du sujet et au nombre des répliques ; elles tiennent à l'aspect fragmentaire que semblent d'abord revêtir ces tableaux. Il y a là une affirmation d'autorité et d'indépendance, une suprématie du moi, qui offensent notre vanité et humilient notre orgueil. M. Claude Monet n'a souci que de se satisfaire; il dépense sa peine et trouve son plaisir à différencier les jouissances éprouvées, le long du jour, au regard
1. Exposition à la galerie Durand-Ruel, du G mai au 12 juin 1909.
d'un même site ; telles sont les fins, égoïstes en apparence, de son art, et il sied que tout s'y subordonne : un thème vaut dans la mesure où il enrichit la vue de sensations plus abondantes et plus précieuses. Le système nous était connu: mais M. Claude Monet ne s'était pas encore avisé d'en pousser aussi loin les conséquences.
Que le dôme des meules s'arrondisse au ras de la plaine; que les peupliers dressent leur haie et fusent dans l'air à intervalles égaux ; que tel portail gothique offre ses sculptures au flamboiement de la lumière; que la falaise surplombe l'océan ou que la Seine enlace de ses bras l'îlot boisé ; que, dans le parc, les nénuphars hérissent la face du bassin paisible; à Londres, qu'un pont enfonce ses lourdes piles au ])lus profond de la Tamise ou que le Parlement s'érige fantomatique parmi la brume', — ce sont là autant de spectacles qui, chacun, forment un tout complet en soi, où l'ordonnance se limite, où les lignes se contrarient harmonieusement, où la mise en toile est commandée par la mise en valeur du motif. Aujourd'hui M. Claude Monet rompt les derniers liens qui le rattachaient à l'école de Barbizon ; il poursuit le renouvellement de son art selon son optique et ses moyens propres; sa prédilection nettement décidée pour un site fami-
1. Allusion aux tableaux que M. Claude Monet a successivement exposés par séries : Les Meules (ISOI); Les Peupliers (1892): Les Cathédrales (1895); Les Falaises et Les Matins sur la Seine (1898); Le Bassin aux Nymphéas (1900); Vues de Londres (1904).
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lier favorise le parallèle, et la diversité des versions proposées va marquer à souhait les étapes du cycle parcouru.
Chez M. Claude Monet l'artiste se double d'un ami des plantes passionné et averti à la façon d'J^^mile Galle et de M. Maurice Maerterlinck; dès longtemps le paradoxe de la flore aquaiicpie l'a intrigué et séduit; il s'était promis de le provoquer et d'en jouir. Près de sa demeure, à Giverny, l'Epte coule silencieuse et tranquille ; c'est vite fait d'en utiliser le cours et de semer, au creux du sol, le nénuphar qui, Tété, blasonne les étangs ; désormais de périodiques fêtes s'instaureront en l'honneur du peintre, sous ses yeux, à la portée de son geste quotidien, et chaque retour de la belle saison verra M. Claude Monet aussi jaloux de dérober la vision éphémère, d'immortaliser la plaine d'eau en fleurs et ses enchantements.
Telle est la tache où il se complaît et à laquelle il n'a guère failli depuis tant d'années. Déjà le Bassin aux nymphéas avait fourni le thème générique de la (( série » qui constitua l'exposition tenue en 1900 ^ ; l'ensemble que M. Claude Monet groupe cette fois s'y relie ; il en forme la suite rationnelle ; essayons de le subdiviser à son tour, non pas d'après le millésime, comme fait arbitrairement le catalogue, mais selon la rcclierche plusieurs fois reprise d'une même conception ou d'un même effet.
1. Voir sur cette exposition la Chronique des Arts, 1900, p. 363.
Un ouvrage ^ sert de trait d'union entre le présent et le passé ; les derniers plans s'y installent comme dans les paysages cpii parurent en 1900 : on y retrouve les grands arbres aux ramures éplorées. à la végétation luxuriante et touiTue, puis le petit pont en dos d'âne tapissé de lichens et de mousses; mais ce n'est là qu'un rappel exceptionnel, fortuit peut-être. Passons outre. Tout de suite une volonté neuve s'indique; (AI. Claude Monet entend abolir le décor terrestre qui fermait l'horizon, arrêtait et « calait » la composition : il déplace son poste d'observation; la rive recule pour bientôt s'effacer: on l'aperçoit à peine, au sommet des premiers tableaux : étroite bande de terre, ell» ceint de verdure la coupe sombre que les massil< flottants rayent de moirures diaprées... Plus de terre, plus de ciel, plus de borne maintenant; sans réserve l'onde dormante et fertile couvre le champ de la toile: la lumière s'épanche, joue gaiement à sa surface qu^' jonchent des feuillages vert-de-grisés ; les nénupharen surgissent et, superbes, ils érigent vers le ciel leurs corolles blanches, roses, jaunes ou bleues, avides d'air et de soleil. Ici le peintre s'est délibérément soustrait à la tutelle de la tradition occidentale ; il ne cherche pas les lignes qui pyramident ou qui concentrent le regard sur un point unique; le caractère de ce qui est fixe, immuable, lui semble contradictoire avec le principe même de la fluidité; il veut l'attention diffuse et partout répandue; il se juge libre de faire