‹ Maîtres d'hier et d'aujourd'huiChapitre 32 sur 32 · TEMPLE DE L ART ET DE LA PENSÉE · texte numérisé non relu

TEMPLE DE L ART ET DE LA PENSÉE

A Au "liste Rodin.

Noîre démocratie se pique à tort d'atticisme ; l'artiste n'y tient qu'un rang etTacé; il a plus d'égards à recueillir, plus d'honneurs à attendre du souverain : qu'on se rappelle Louis de Bavière et Richard Wagner ou même Guillaume II et Menzel. Le lustre du peintre, du statuaire, du compositeur ne balance pas, chez nous, la célébrité dont se prévaut l'écrivain, le savant, le philosophe. Peut-être le mal vientil du nombre des artistes et du flottement de l'opinion à leur sujet? Ils semblent, dans l'Etat, un ornement vain, une parure sans conséquence. Gomme s'il était un rôle comparable à la mission de faire entrer plus de beauté dans le monde et de créer des motifs nouveaux de communion entre les hommes! Mais

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notre époque se défend de croire à la mission sociale de l'art; elle hésite à le considérer comme un des instruments de la félicité où aspire, d'instinct, la créature ; la gloire de celui qui s'y adonne ne s'incorpore pas à la gloire de la nation; il ne compte pas parmi les héros pacifiques envers qui la patrie assume la charge de la reconnaissance; — sans quoi elle eut pris garde de ne point exclure les artistes du temple de la mort et de la renommée.

Leur place y est marquée par le vœu même de la Constituante. Edgar Quinet les désignera de façon expresse quand il donne du texte de la loi d'affectation un commentaire plein de sens et de raison. Le Panthéon doit remplacer ici l'église Santa-Groce où Michel-Ange a son monument et l'abbaye d(; Westminster où Hiendel repose. Si quelque surprise vient, c'est que l'on ait autant tardé à s'inscrire en faux contre l'interprétation restrictive du décret initial. Lne voix protestatrice s'élève. Sachons l'entendre. Elle veut ramener la République et la cité aune meilleure conscience du devoir envers l'artiste; elle réclame pour celui qui anima les murs d'une vie immortelle, les honneurs jadis décernés à l'architecte de l'édifice. D'autres considérations, aisées à indiquer d'un mot, ne semblent guère moins plausibles. Tout d'abord, l'élévation de l'œuvre de Puvis de Ghavannes, puis le sentiment qui unit l'élite et la foule dans le culte de son génie. Parce qu'il a incarné de grandes idées sous de belles formes, Puvis jouit du privilège de rayonnement que l'universalité emporte

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toujours avec elle; en même temps, il demeure national au premier chef : — par les tendances de son art où se résument, de Poussin à Corot, la tradition et l'esprit de la race; — par la destination de ses ouvrages épars sur tout le sol de la France, à L\on, à Rouen, à Amiens, à Marseille, à Poitiers, à Paris, où ils exaltent le devoir civique et social, où ils glorifient l'art et la pensée.

Avec Puvis de Chavannes, il ne sied pas de redouter le trouble des disputes, ni d'alléguer les périls de la précipitation. Les délais sont passés, les destins révolus, et le consentement unanime par avance acquis, tant son souvenir est resté vivant et jeune parmi nous. On ne risque pas davantage de déplaire à sa mémoire. Ceux qui l'ont connu peuvent imaginer comment il accueillerait l'initiative d'une admiration vigilante et fidèle.

— Je n'ai jamais recherché les honneurs, dirait-il; je ne les ai pas dédaignés non plus; de ma part, c'eût été manque de dignité d'aller au-devant d'eux, affectation de les écarter quand ils venaient à moi. La spontanéité de ces témoignages en fait tout le prix. Ils ne s'adressent pas à notre guenille, mais à ces enfants de notre pensée où nous nous mettons tout entiers et qui cependant ne sont déjà plus nousmêmes. Agissez donc à votre guise, \oici quinze ans, il plut à vos aînés de fêter, en un banquet, mes noces d'or avec la peinture; je me prêtai à leur dessein ; des critiques improvisés y firentassaut d'éloquence inutile et sotte. Evitez à la solennité que vous projetez le

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douloureux retour de ridicules errements. Puisque les générations nouvelles souhaitent me conférer cet hommage, qu'elles en bannissent l'apparat et surtout le bruit si contradictoire avec le respect du à la mort. La vraie grandeur vient de la simplicité. Le recueillement et le silence sont les signes sûrs d'une dévotion profonde. La jeunesse ne s'imposa pas en vain la réserve et la discrétion. Je saurai l'en récompenser. Quand, là-bas, ses regards monteront de mon tombeau à mes peintures, elles lui enseigneront l'ordre qui aide à se gouverner, la clarté qui est une vertu, la mesure qui est le tact; elles leur diront aussi que l'art le plus noble, le moins égoïste, le plus humain est celui qui se fait le verbe de l'émotion et de l'idée. (]"est déchoir que de sacrifier le spirituel au matériel. La peinture ne doit pas se borner à des combinaisons de ton, à des expériences de laboratoire; elle ne doit pas constituer un dialecte hermétique, réservé à des initiés, inintelligible en dehors des ateliers; l'artiste est le citoyen du monde, dont le langage se fait comprendre de tous, partout, et auquel il appartient de préparer l'avènement d'une ère de paix, de fraternité et d'amour.

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