‹ Maîtres d'hier et d'aujourd'huiChapitre 31 sur 32 · BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

BAUDELAIRE

Après avoir constaté la réaction artistique contre le naturalisme et salué en Paul Gauguin l'initiateur de ce mouvement, G. -Albert Aurier annonçait, le 1^' avril [S92 {Reçue Encyclopédicjite) : « Paul Gauguin s'est décidé à partir loin de nos laides civilisations, à s'exiler dans ces lointaines et prestigieuses îles encore impolluées par des usines européennes, dans cette vierge nature de la barbare et splendide Tahiti, d'où il rapportera de nouvelles œuvres, superbes et bizarres. » Les temps sont révolus, les

destins accomplis et des créations nées au cours de la mission océanienne (avril 1891-septembre 1893) s'est trouvée constituée l'exposition ouverte en novembre dernier à la galerie Durand-Ruel. On a pu y applaudir à l'affirmation liautaine d'un tempérament de peintre exceptionnellement personnel, et il fut permis aussi de remarquer l'indéniable influence exercée par Paul Gauguin sur toute une génération de peintres qui ont écouté sa parole ou étudié son œuvre .

Cet éducateur imprévu, ce professeur non mentionné par les livrets, quel est-il et quelles sont, dans la formation de son individualité, la part de l'instinct, la part des circonstances et celle de l'atavisme? Pour père, Gauguin a un des . rédacteurs de l'ancien National, et sa mère, née au Pérou, n'est autre que la propre fdle de Flora Tristan. Après ses humanités, on l'engage comme matelot, et, les voyages au long :ours terminés avec le temps de service, le voici teneur de carnet chez un coulissier. Alors seulement la vocation éclate. Octave Mirbeau, quia rapporté ces détails, observe avec justesse que « l'explosion des facultés artistes fut d'autant plus forte qu'elle avait été plus retardée et plus lente à se produire ». Bientôt l'art dominera jalousement au point de ne se laisser dérober aucun loisir profane. Les premiers conseils, Paul Gauguin les demande aux maîtres du Louvn' et aux ouvrages de Degas, de Cézanne, de Manet (il a brossé de U Olympia une copie d'une belle compréhensivité) et dès 1880 son nom figure nu

catalogue des expositions organisées par les Iinpicssionnistes. N'ayez garde, de tels débuts n'échapperont pas au juge divinateur dénommé à bon droit le critique de l'art moderne : « L'an dernier, écrit J.-K. Huysmans en 1881, M. Gauguin a exposé ]>our la première fois; c'était une série de paysages, une dilution des œuvres encore incertaines de Pissarro; cette aimée, M. Gauguin se présente avec une toile bien à lui, qui révèle un incontestable tempérament de peintre moderne... Je ne crains pas d'affirmer que parmi les contemporains qui ont travaillé le nu, aucun n'a encore donné une note aussi véhémente dans le réel. »

Afficher le sens intime, découvrir le caractère spécial des aspects de la nature et des formes humaines, ce sera désormais le thème du continuel labeur de Paul Gauguin. Seulement, avec une autorité grandissante, en toute occasion, son idiosyncrasie s'atteste. A la diflerence de ses compagnons de montre, l'imitation textuelle, immédiate, du réel ne lui semble pas, tant sans faut, un idéal désirable; selon Gauguin, le rêve de l'artiste doit intervenir, dominer la création. et, pour y réussir, le métier, docilement, obéit à l'esprit, abrège ou accentue, retrace en somme, plutôt que le spectacle des yeux, la réalité transformée par le cerveau. En 1881), quand Gauguin reparaît au huitième Salon des Impressionnistes, on trouve dans un article de \s. Bévue contemporaine, signé de M. Paul Adam, la trace de l'étonnement causé par ce divorce, par l'insubordination à la règle

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ambiante, par cette recherche de l'an delà : « Une nature à part, niidéfiqne.. et qui pourtant attache, avec l'étrange attirance des choses redoutées, celle que représente M. Gauguin! Il suggère les influences mauvaises des paysages, l'égoïste tristesse des végétaux, leur vie indevinable... »

Vers ce temps la Bretagne s'imposait à Gauguin comme une contrée ignorée n'ayant pas encore rencontré son Améric-^ espuce, comme la province irrévélée ou plutôt méconnaissable sous le travestissement d'opérette des peintres romantiques. Quelle matière excellemment propre à satisfaire ses aspirations! On le sait apte à traduire l'équivalence psychique des apparences : un pays et une race s'offrent à ses défmitions de poète et de peintre ; le pays est farouche ou doux, la race rudement équarric. superbe à observer en ses attitudes de mystérieuse sauvagerie. Gauguin s'éjouit, se complaît à la vue de ces simples peuplant cette grave nature et, avec l'émotion d'un enfant, il peint une suite de paysages animés dont l'enluminure vigoureuse et le dessin volontairement outrancier exaltent la signification morale. Ces tableaux, on les a aperçus chez Goupil, puis à IHùtel Drouot, le 23 février 1891, enfin au foyer du Vaudeville, le jour de la représentation du 21 mai 18111 qui unit le nom de Gauguin à celui de Verlaine. La vertu décorative leur fut unanimement consentie et nulle d'ailleurs n'était plus flagrante. Est-ce la reproduction d'un fait précis que convoite Gauguin? Non. certes. De ce qu'il voit, il dégage

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r immuable, le symbole, et son parti pris de généralisation se poursuit jusque clans la pratique, au point de faire })araitre certain tableau le fragment isolé d'un vaste ensemble, au point d'obliger toute matière à devenir le confident de la pensée; ainsi csl-il arrivé pour ces bas-reliefs, ces estampes, ces vases, où Gauguin s'est montré tour à tour et avec le même succès buchier, lithographe et céramiste ^

Le contentement éprouvé durant les séjours en Bretagne (1886-1891) au commerce et à la portraiture des humbles, l'instinct du décoratif à l'instant signalé, enfin l'aventure d'une excursion à la Martinique (1887) devaient nécessairement conduire ce primitif à souhaiter se retremper parmi les primitifs, à vouloir connaître les civilisations où l'être est plus voisin encore de l'état de nature, où le drame humain se déroule dans un cadre plus somptueux, sous une lumière plus intense. Chez Baudelaire d(\jà — qui s'embarqua, comme Gauguin, l'âge de jeunesse, à peine atteint. — s'était rencontrée cette nostalgie des pays de rêve à peine entrevus, inoubliablement aimés. Relisez le sonnet ^1 une créole, les vers A une Maiabraise, et, parmi les Petits jjoènies en prose : Les Projets, annonciateur fidèle des hantises de Gauguin : « Au bord de la mer, une belle case en bois enveloppée de tous ces arbres

1. Sur ces travaux spéciaux de Gauguin, voir noire étude : Les Arts décoratifs et industriels. {Revue Encyclopédique du 15 septembre 1801, p. Ô8G-587).

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bizarres et luisants dont jai oublié les noms... ; dans l'atmosphère une odeur enivrante, indéfinissable...; dans la case, un puissant parfum de rose et de musc...; plus loin, derrière notre petit domaine, des bouts de mats balancés par la houle...; autour de nous, au delà de la chambre éclairée d'une lumière rose tamisée par les stores, décorée de nattes fraîches et de fleurs capiteuses, avec de rares sièges, au delà de la varangue le tapage des oiseaux ivres de lumière et le jacassement des petites négresses — et, la nuit, ])our servir d'accompagnement à nos songes, le cliant plaintif des arbres à musique, des mélancoliques filaos! Oui, en vérité, c'est bien lit le décor que je cherchais. Qu'ai-je à faire de palais? »

Tel est le décor dans les scènes tahiliennes réunies chez Durand-Ruel. A le voir si intégralement déterminé, la présomption vient que Gauguin, d'ascendance péruvienne, s'est senti vivre pleinement sur cette terre d'élection, que le barbare exotique qui sommeillait en lui s'est éveillé plus que jamais ému et conquis. 11 a donc évoqué les éclats, les lumières, la féerie de la Nouvelle-Gythère, l'enchantement de ses baies à ceinture verdoyante, la paix de ses rivières ombreuses, le silence des demeures quiètes; il a opposé aux forets de palmiers, aux frondaisons épaisses, à la luxuriante et polychrome végétation tropicale, les débris vétustés des soulèvements volcaniques, la tristesse grise des laves, des scories et des ponces. Parmi cette campagne, telle une autre flore.

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la femme s'épanouit. « Des formes féminines noires, a écrit l'exquis poète Charles Morice, présentateur heureux de cette exposition : le soleil les a brûlées, mais il les a pénétrées aussi! 11 les habite, il rayonne d'elles et ces formes de ténèbres recèlent la plus intense des chaleurs lumineuses. » Surpris dans l'animalité inconsciente de leurs ordinaires allures, les beaux corps nus, aux tons de cuivre et de bronze, se dressent sous le soleil, pareils à de vivantes statues, tandis qu'au logis, sur les coussins éclatants, jaunes, roses ou bleus, des allongements, des poses d'abandon et de lassitude, disent à merveille l'infinie langueur de la femme de là-bas. Sous cette latitude, comme en tout milieu, ce n'est point à la seule copie des dehors, mais à une initiation complète, spirituelle, qu'a tendu Gauguin, et il lui fut doux, j'imagine, de goûter la joie des fêtes publiques, de suivre le rite des cérémonies religieuses, de partager l'épouvante des superstitions, le charme des légendes. La Terre et la Lune, Les Paroles du diable, maint autre tableau encore, témoignent combien profondément il s'est imbu de ces fables; mais nulle part les façons de sentir, de dire, n'apparaissent davantage dénuées de tout européanisme qu'en ses représentations mythiques taillées dans le bois de fer, et parentes, par le caractère fruste et l'ordonnance touffue, des anciennes sculptures hindoues.

La dernière fols que Gauguin fut l'objet de notre élude, avant le départ pour Tahiti, nous reconnais-

sions en lui [Voltaire du 20 février 1891) « Tobéissance au génie intérieur, l'emploi des moyens les plus simples, une sincérité égale à celle de nos verriers du Moyen âge, l'aboutissement à un art curieux, suggestif au suprême ». Dans son exil et d'après ses plus récents ouvrages, Paul Gauguin n'a pas cessé de poursuivre lenlier accomplissement de sa volonté, et jamais encore ne fut donnée si complète la mesure de son originalité. Elle n'est difficile ni à expliquer ni à saisir, pour peu que l'on ne se laisse pas déconcerter par la singularité des apparences et que l'on consente à remonter de l'effet à la cause, du signe au concept. Porté par sa méditation d'ordre général, universel, vers la synthèse, Gauguin a nécessairement banni l'écriture du détail; son désir d'intellectualité devait l'amener de même, pour assurer la prédominance plus autoritaire de l'Idée, aux caractérisations violentes, supra-expressives. De là l'absence fréquente des ombres, la fanfare des couleurs, l'usage des teintes plates, les déformations du dessin, — toutes les simplifications, jugées d'abord étranges, encore qu'elles trouvent une raison d'être ornementale dans l'unité de l'enveloppo. l'harmonie des gammes et la qualité de l'arabesque A le considérer maintenant, sans parti piis, en respectant l'idéal individuel et le mode de notation qui en découle logiquement, Gauguin, avec sa puissance souveraine de vision et d'expression, offre l'exemple de rares facultés décoratives mises au service d'une intelligence rayonnante; il apparaît encore

comme un ethnographe éminemment apte à déchiffrer l'énigme des visages et des attitudes, à extraire la beauté grave des images naïves et à incarner, dans son rythme et dans sa grandeur hiératique, le geste des simples.

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