X. DIAZ
Rousseau (1). Si les arbres, les terrains, les nuages n’en sont pas d’un dessin aussi condensé, la caresse en est plus douce : le soleil, après une journée d’orage, va descendre derrière une colline, qu’il dévoré de ses feux clairs ; ses rayons obliques font scintiller mille diamants à la pointe des herbes, mille paillons dans les flaques des ornières, et les arbres, éclairés à revers, lourds d’humidité, sont d’un vert opaque, presque noir.
Les sous-bois, les fleurs, les lévriers couehés dans l’herbe, les épidermes satinés, les draperies claires flottant au vent, les infantes blondes jouant avec les oreilles soyeuses des kings’ charles , voilà ce qu il faut poursuivie de lui et garder dans la mémoire comme on fait d’un couplet de Musset. Il avait été camarade d’atelier et de misère de J. -F. Millet. Ils peignaient l’un et l’autre des Baigneuses et dos Nymylies Minées ; mais l’un les voyait purpurines et flottantes. L autre brunes de ton et rudes déformés. Diaz et son génie sont tout entiers dans cette boutade, qui commença leur rupture ou au moins leur séparation . «Toi, tu peins des cirtiès. Moi j’aime mieux peindre des roses! » , i
(1) ; Ce paysage a> été lithographie admirablement par M. Th. Chauvel, sous ce titre : Soi? d’orage,
LES SALONS DE DIDEROT
Une édition des Œuvres de Diderot , qui fut complète et qui eût été revue sur les éditions originales, était réclamée depuis longtemps. M.J. Assézat (1), en dirige une chez MM. Garnier frères, et n’épargne rien pour en faire un monument digne de la mémoire du courageux met teur en œuvre de l’Encyclopédie, de cet honnête esprit que passionnait toute haute besogne intellectuelle. Elle fournit, avec la réimpression de tout ce que l’on connaissait de Diderot et avec la transcription de manuscrits conservés. à rilermitage, des notices, des annotations, des renseignements de tout genre.
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. W Assezat est mort pendant le cours de cette publication. U est suppléé par uni ær.udi t? T |eun.e; inteHigentLet Soigneux, M. Maurice;; qourfteux. V ; y, feuof .fcyuciP' jf '.U
LES SALONS DE DIDEROT ••>*>>'
Les tomes X,XIet XII ont pour titre général Beaux-Arts , pour sous-titre Arts du dessin > Salons. La doctrine de Diderot, le caractère que la forme cavalière et ingénieuse de son style a imprimé aux comptes rendus d’expositions de peinture et de sculpture, ont eu un renom et aussi une action assez prolongée pour que nous nous croyons en droit de les présenter avec quelques détails. Ces études furent évidemment pour le pliilosoplie les occasions de puissantes distractions.
Ces trois volumes contiennent : le premier, les Recherches philosophiques sur T origine et la nature du Beau; l Histoire et le Secret de la peinture en cire , les Salons de 1769, 1761 , 1763 et 1765 ; et X Essai sur la peinture. Le second, les Salons .de 1767, 1769 et 1771. Le troisième, les Salons de 17 /6 et 1/81 ; les Pensées détachées sur la peinture , la sculpture, V architecture et la poésie; des Études sur la musique. Mais combien d autres fois cet esprit curieux de toutes les manifestations intellectuelles, ouvert à tous les attendrissements, s’est-il échappé au passage sur les arts du dessin, de la musique, du théâtre! Ce n est pas seulement dans ces volumes spéciaux, c e st partout, dans ses lettres, dans ses nouvelles, dans ses articles de science pure qu il faut sui-
vre sa pensée brillante et hardie, étudier son goût mobile mais toujours intelligent. Si l’on n’en dégage pas une doctrine de critique toujours nette, du moins on s’éprendra sûrement d’une amitié, d’une estime chaudes pour ce cœur loyal, cette imagination ardente, ce cerveau lucide que ne troublèrent jamais ni les coups de la vie, ni des excès de travail incroyables.
L’édition qui nous occupe offre, pour la première fois, réunie et coordonnée, la série des Salons. I)u vivant de l’écrivain, Grinnn en était le propriétaire et les adressait à ses abonnés. Ils ne paraissaient point isolés. Cependant on sait que Diderot en gardait copie, qu’il prêtait ces copies à ses intimes, et que ceux-ci en prenaient des doubles, et par conséquent les faisaient circuler. Le Salon de 1759 ligure dans le tome II de la Correspondance littéraire de Grinnn, qui jusqu’alors avait fait lui-même cette besogne de critique. « Ce que vous allez lire, écrit-il en tête, s’adresse à moi, et vous fera sans doute plus plaisir que tout ce que j’aurais pu écrire à ce sujet. » Le Salon de 1765 parut chez Buisson, en 1795, imprimé d'après une copie trouvée, dit-on. dans l'Armoire de fer. Naigeon le réimprima en 1798 et y ajouta celui de 1767. En 1819 on eut, par
LES SALONS DE DIDEROT
Belin, le Salon de 1761 et seulement les cinq dernières lettres de celui de 1769, que compléta en 1857 M. Walferdin. Avec ce complément, M. Walferdin publiait dans la Revue de Paris les Salons de 1763, 1771, 1775 et 1781, dont M. Léon Godard avait pris des copies à la bibliothèque de l’Hermitage.
On ne possédait donc cette œuvre, qui gagne tant à se présenter compacte, qu'en feuilles éparses et incomplètes. M. J. Assézat, outre ses notices liminaires, a reproduit au bas des pages les notes de Grimm, deNaigeon, deBrière, de M. Walferdin, qui contrôlent ou élucident le texte ; des renseignements biographiques sur tous les artistes cités ; le numéro que portaient les peintures ou les sculptures aux livrets, et leurs passages dans les ventes célèbres, et les gravures qui en ont été faites. Les travaux considérables publiés depuis vingt ans sur l’art français par un groupe d’élèves de l'Ecole des Chartres et d’écrivains spéciaux, A. de Montaiglon, Ph. de Chennevières, Jules Renouvier, Dussieux, P. Mantz, Soulié, J. -J. Guiffrey, Courajod, et sur l'art au dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Goncourt ont permis à M. J. Assézat d’introduire des documents encore peu connus et aussi de rectifier quelques-unes des assertions de son héros. Nous savons comment
Diderot écrivait ses Salons. Sa nature impressionnable lui interdisait le plus souvent le contrôle minutieux. 11 composait de jet. Pour ne citer qu’un exemple, les rectifications de Gi imm et de Naigeon le jeune prouvent qu il s était tout à fait mépris à P endroit des derniers instants de Carie Yan Loo. Il avait été victime de quelque racontar d’oisif.
Diderot, allant à l’Exposition, prenait, sur des bouts de papier, des notes très-brèves, mais très-caractéristiques, telles qu’on les a données dans le Salon de 1771. Surtout il y causait beaucoup et y faisait beaucoup causer . On ne peut mettre en doute qu’il ait eu pour initiateur Grimm , dont te goût était fin* l’éducation variée, le tact éprouvé. En 1761, on voit qu’il s’y est promené avec l’abbé Galiani. A partir de ce moment, il est évident qu’il a conscience de tout ce que peut acquérir un critique de bonne foi dans la fréquentation des artistes éminents, et que, d autre part, les maîtres de son temps ont eu conscience aussi de la valeur de l’instrument littéraire qui s'offrait à eux. Il y eut traité d’alliance. Joseplî Verne t, la Tour, Cocbin, Vieil, Falconet, très-certainement Chardin ont eu sur le critique une influence directe, manifeste et, il faut bien le dire, des plus utiles. Ils lui firent toucher du doigt les
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difficultés pratiques, les qualités techniques du métier, s’en rapportant à son génie pour le développement imagé. Dans son Salon de 1781 , Diderot met à nu sa méthode en supposant qu’il publie simplement la mise au net textuelle de conversations dialoguées entre lui et un peintre demeuré plus qu’obscur, J. -B, Saint- Quentin, un élève de Boucher.
Ges notes prises, ces conversations emmagasinées, Diderot laissait cuver ses souvenirs et ses impressions. Les Salons de 1765 et de 1769 n’ont été rédigés que dans le cours des années suivantes. La forme y gagnait une incomparable élégance. Mais la mémoire pouvait se trouver parfois en défaut, et c’est alors qu il avait recours à la mémoire de ses amis. Bous lisons dans une de ses lettres à MUo Voland (8 septembre 1765). — « Ab! mon amie, la terrible corvée que le Salon ! La Rue a qui j ai fait entrevoir un petit intérêt, me sert bien, mais il faut que l’éducation de ce jeune homme ait été bien négligée ; il écrit aussi mal qu’une blanchisseuse ou qu’un évêque ; mais qu est-ce que cela me fait? Ses remarques sont fort bonnes, et je parviens à les déchiffrer. »
Deux ans après (24 septembre 1767) il écrit à la même : « J’étais fait, la semaine passée, pour me quereller avec tous mes amis. J avais
prié Naigeon, qui a été dessinateur, peintre, sculpteur avant que d’être philosophe, d’aller quelquefois au Salon pour moi, et il ine l’avait promis. Cependant il n’en avait rien fait. Sa conscience lui reprochait un peu son manque de parole. Il m’en parla. Je lui dis qu’il pouvait être tranquille, qu’il ne s’agissait pas d’un devoir, mais d’un service... / Ce petit sermon assez sec a fait l’effet, et l’on vient de me remettre, avec votre lettre, un billet de lui qui me servira. » En 1768, il écrit à Falconet, pour qui il avait obtenu de la grande Catherine la commande de la statue monumentale de Pierre Ier : « Nous touchons au moment du Salon. Qui est-ce qui vous suppléera auprès de moi? Qui est-ce qui me marquera du doigt les beaux endroits, les endroits faibles? Ah ! si je vous avais à côté de moi, comme il y a deux ans ! »
Il faut rappeler qu’avant Diderot, et autour de lui, la critique des actualités d’art, dont les expositions à peu près bisannuelles de l’Académie royale devinrent — et très-tyranniquement déjà — - l’expression, n’existait pas.
La première de ces exhibitions s’était faite, en 1673, dans la cour du Palais-Royal. Elles ne comptèrent dans le monde qu’assez longtemps après. En 1727, le duc d’Anlin admit le public, avec les académiciens, à visiter les envois d’un
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concours qu’il avait ouvert au nom du roy# Ce ne fut que dix ans plus tard, en 1737, que la voix de la presse se fit entendre : le Mercure donna comme une façon de catalogue annoté, et Gresset publia des vers sur les principaux tableaux, dans les Amusements du cœur et de V esprit. En 1746, un homme d’une valeur réelle, instruit, singulier, à projets vastes et pratiques, la Font de Saint-Yenne, imprima des Réflexions sur quelques causes de l'état de la peinture. Mais cet appel du bon sens (qu’il répéta en 1753) n’eut point d’écho sérieux. Chaque Salon voyait éclore, comme des mouches, des brochures sans nombre : Lettres à un partisan du Ion goût; Lettre d'un particulier à un de ses parents, peintre en province ; Réponse d' un aveugle à messieurs les critiques ; le Désaveu des artistes... Les ateliers rivaux échangeaient des brochures comme ils eussent fait de houlettes de terre glaise. Sauf quelques pamphlets mordants de Cochin, ce ne sont qu'attaques sottes, injures, lourds pavés, conseils de cuistres, révélations calomnieuses sur les mœurs des peintresses académiciennes. Les abbés s’en mêlent, non pas des abbés galants, mais d’épais professeurs de théologie.
Diderot inventa cette critique de toutes pièces, sans prétendre inventer un genre assu-
rément, mais en obéissant à l’impétuosité de ses sensations, à la rigueur de sa logique propre, à sa merveilleuse habileté à semer ses dissertations doctorales d’anecdotes vivantes et de polissonneries, de gamineries plutôt, — tel le récit de son aventure chez madame Terhouche (1)
I', Anne Dorothée Lisiewska, femme Terhouche, née à Berlin en 1728, morte en 1782. Elle vint à Paris, fut reçue membre de l’Académie royale de peinture et de sculpture, en 1767. 11 y a d’elle, au Musée de Versailles, un portrait de Frédéric II, de qui elle fut peintre en titre.
Les amis de Diderot» le plaisantaient fort sur ses rapports avec cette peintresse qui n’était pas jolie. Il s’en défendait 'vivement. Elle quitta Paris en laissant courir sur son compte de mauvais bruits qui le rendirent furieux.
Elle fit son portrait. Voici ce qu’il en raconte, à co salon de 1767 où il était exposé :
«... Ses autres portraits sont froids, excepté le mien qu ressemble, où je suis nu jusqu’à la ceinture, et qui pour la fierté, la chair, le faire, est fort au-dessus d’un portraitiste de l’Académie. Je l’ai placé vis-à-vis de celui .de Van Loo, à qui il jouait un mauvais tour. Il est si frappant que ma fille me disait qu’elle -l’aurait baisé cent fois pendant mon absence, si elle n’avait pas craint de le gâter...
« Lorsque la tête fut faite, il était question du cou, et le haut de mon vêtement le cachait, co qui dépitait un peu l’artiste. Pour faire cesser ce dépit, je passai derrière un rideau, je me déshabillai, et je parus devant elle en modèle d’Académie. « Je n’aurais pas osé vous le proposer, me dit-elle, mais vous avez bien fait et je vous on remercie. » J’étais nu, mais tout nu. Elle me peignait, et nous causions avec une simplicité et une innocence digne des premiers siècles.
« Comme depuis le péché d’Adam, on ne commande pas à toutes les parties de son corps comme à son bras, dans le cas d’un accident, je me serais rappelé le mot de Diogène au jeune lutteur : « Mon fds, ne crains rien ; je ne suis pas si méchant que celui-là,.. » (Edition Garnier frères, t. XI, p. 260.)
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Diderot est tout dans ce charmant croquis : « L’image la plus favorable sous laquelle on puisse envisager un critique est celle de ces gueux qui s’en vont avec un bâtonnet à la main remuer les sables de nos rivières pour y découvrir une paillette d’or. Ce n’est pas là le métier d’un homme riche ! »
Son premier Salon (1759) n’est presque qu’une entrée en matière. Il est écourté et cassant (1). Dès le second (1761), la manière s’élargit. Cependant un passage très-superficiel sur Chardin, — qu’il jugera plus tard si justement et si agréablement, — montre que son éducation n’est pas encore supérieure à tous ses préjugés : « Il y a longtemps, écrit-il, que ce peintre ne fait plus rien de fini... Il s’est mis à la tête des peintres négligés... ï On croirait entendre un Etienne Delécluze parlant de Delacroix ou de Corot. Mais ce n’était qu’un trait malheureux. Tout le reste de sa vie, Diderot prisa très-fort et porta très-haut l’œuvre de Chardin : ses qualités techniques d’abord, qui en font le coloriste, le magicien sans supérieurs;
(l) Diderot rapporte, à propos de la Piscine miraculeuse do Vion, un mot amusant de son amie, MHo Voland : « ... et sur le milieu un malade assis par terre qui fait de l’effet. Il est vrai qu’il est vigoureux et gras, et que Sophie a raison quand elle dit que s’il est malade, il faut que ce soit d’un cor au pied... »
puis, son étonnant sentiment de 1 ordre aimable, du charme de l'intérieur, d’une sorte d’honnêteté diffuse dans l’air que respirent les personnages, dans les meubles qu ils préfèrent, les vêtements et les couleurs qu ils revêtent, les apprêts de leur vie courante. C^ette bouigeoisie, qui portait dans ses flancs la Révolution, avait dans l’œuvre de Chardin son miroir et son conseil. C’est l’honneur de Diderot de l’avoir reconnu et proclamé. Le sujet le portait. Il a écrit sur Chardin les pages les plus mesurées, les plus sensées, les plus finement attendries de tout sou œuvre de critique.
Il a eu la main aussi heureuse à propos du portraitiste la Tour. Il voyait dans toute leur fraîcheur et dans toute leur abondance, ces pastels que les imbéciles retours de la mode, ont fait mépriser depuis le commencement de ce siècle jusqu’à nos jours. Il pouvait juger d une qualité qui nous échappe : la ressemblance des traits et l’évocation de la physionomie du modèle. Il a apprécié à sa juste valeur ce dessinateur dont les ébauches, les mises en place soutiennent le voisinage des plus robustes maîtres italiens ou flamands.
Dans Boucher, il a reconnu, salué le décorateur fécond, original, imbu de la grâce française.
C’est beaucoup, dans la vie d’un critique,
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d’aller droit aux hautes figures de son temps et de dire à la foule à quelle mesure il faut les prendre ! Gela excuse, non pas tout à fait les erreurs, mais les faiblesses sur d’autres points.
Pour le reste, il faut faire une large part aux habitudes d’un métier. Diderot a rencontré dans Greuze et dans Loutherbourg, dans J oseph Vernet, même dans ce Lagrenée dont le nom est presque effacé de toutes les mémoires, des sujets à développements de copie. Il avait la plume bavarde, ayant la verve intarissable. Les Tempêtes , les Clairs de Lune, de Joseph Vernet — dont le petit-fils a empaumé aussi bien des gens — se traduisaient par une peinture rapide et une série d 'épisodes pathétiques. Diderot a pris à les raconter un plaisir qui ne se communique plus à nous, mais sur lequel nos engouements contemporains généralement portés sur des rhéteurs bourgeois doivent nous rendre indulgents. Joseph Vernet ne fut d’ailleurs pas un détestable peintre; sa peinture actuellement plate, sans neifs, a pu avoir, au sortir du chevalet, cette beauté du diable que l’action du temps flétrit v ite.
Sur Greuze, il a évidemment obéi au mot d’ordre de son temps, à 1 écho de la philosophie de Jean-Jacques. Dans cent passages, il s’emporte contre ce que ces modèles de fillettes,
(le jeunes mariées ont de secrètement vicieux et corrupteur. Sur tout le reste il a raison, car il faut nous prendre nos réserves. Greuze, sur un autre ton, prêchait aussi un point de la thèse de Chardin. Le monde parisien, même la bourgeoisie, avaient à peu près désappris ce que c’est qu’un enfant : montrer à satiété cet être rose, bouffi, délicieusement gauche; dévoiler, non pas comme Boucher, la gorge de la femme, mais le sein de la mère ; traduire la surprise et l’attendrissement d’un jeune père ; grouper autour de la nourrice une portée de petits frères et de petites sœurs, c’était réagir contre un emportement de sensualisme, une débauche d’esprit, un désordre continu et avoué qui eussent certainement frappé de stérilité les grands desseins des Encyclopédistes sur la société française. Diderot est le premier qui ait saisi le double rôle des Arts dans un milieu social : ils sont les résultantes des idées qui régnent et les ferments des idées qui germent. A-t-il trop insisté sur la sensiblerie de Greuze ? Gela peut apparaître ainsi à distance, mais on ne peut que déclarer Diderot logique avec ses propres théories lorsqu’on alu à l’appui son théâtre.
Son grand défaut de critique est dans son tic, dans sa manie de refaire les compositions qu’il a sous les yeux* de les concevoir absolu-
LES SALONS DE DIDEROT
ment autres, de se substituer à l’artiste. Assurément ses idées étaient ingénieuses, mais ses conseils étaient sans autorité. Il s’habituait à ne plus tenir compte d’aucune des conditions techniques du métier. C’est là qu'il se sépare des artistes. Les idées ne sont point des formes. Les mots ont mille ressources pour amener, faire pressentir une scène, l’interrompre, la reprendre, conduire l’esprit à la persuasion. Le peintre et le sculpteur n’ont qu’un fait plastique à mettre brusquement sous vos yeux.
11 est excessivement rare qu’une observation faite à un artiste d’élite tombe juste, c’est-àdire quelle remédie exactement à une lacune ou qu’elle répare un défaut sans devoir entraîner quelque remaniement général. Diderot ne songeait guère à cela. La critique était pour lui une gymnastique littéraire, une distraction supérieure, une façon spéciale d’exprimer ce qui n’eût point attendu pour être mis dans un morceau d’ordre différent. Là est le secret de sa séduction. Combien est-il encore intéressant quand il recueille de la bouche même des artistes des mots aussi profonds et aussi justes que l'est, par exemple, cette exclamation du sculpteur Lemoine : « Il faut trente ans de métier pour savoir conserver son esquisse! »
Par là il est réellement artiste lui-même, créateur, suggestif.
G’.est dans ces Salons — bien plus que dans les chapitres consacrés à l’esthétique — qu’il faut chercher sa doctrine, laquelle, assurément, fut celle du groupe supérieur de la nation française entre 1750 et. 1780. Il faut le suivre, non pas comme on marche vers la lueur pâle de ces lampes posées sur la table des salles d’études, mais comme on s’intéresserait au vol d’une abeille que son instinct conduit aux fleurs les plus fraîches , les plus riches en sucs. Il y a eu, depuis cinquante ans, un lent mais sûr retour vers cet art du dix-huitième siècle qui a marqué un moment dans la séduction absolue de l’esprit français: science, grâce, esprit, abondance, subtilité, rien ne lui a manqué, et l’on pouvait dire qu’à ce moment cet art puisait tout en soi. Diderot l’avait salué, glorifié. Les critiques qui ont combattu le bon combat romantique (Jal et François Lenormant avec tiédeur, Théophile Gautier dans ses premiers temps, et Th. Thoré toujours) ont tous fait leur éducation dans les Salons de Diderot. A tous il enseigna qu'il faut être plus soucieux d’encourager que de conseiller : « Le mal au premier moment me fait sauter aux solives ; mais c’est un trans-
LES SALONS LE DIDEROT
port qui passe. L’admiration du bien me dure. »
« Moins ignorant d’un Salon à l'autre, écrivait-il encore en 1767, je suis plus réservé, plus timide, et je présume avec raison qu'il ne me manque peut-être que d’avoir vu davantage pour être plus juste, et je demande pardon à Dieu, aux hommes, et à vous, mon père, et de mes critiques hasardées et de mes éloges inconsidérés.» En réalité, on suit, dans ces Salons, tout le mouvement d’art de vingt-cinq années. Il n’a omis que les expositions de l’année 1773, pendant laquelle il fit un voyage en Hollande et en Russie, et des années 1777 et 1779. Les peintres et les sculpteurs, les graveurs et les dessinateurs : de Boucher, qu’il appelle « le grand maître, » àBrcnet, qui était une sorte de grand prix de Rome et qui devint sa tête de Turc ; de Falconnet, (1) qu’il plaça un peu haut, à Houdon, qu’il ne comprit pas; de Baléchou à Gochin, il passait tout un Salon minutieusement en revue. Mais nous avons vu qu’il prenait pour cela son temps, et ces Salons eux-mêmes comprenaient deux ou trois salles à peine de nos exhibitions actuelles. En 1759, 164 numéros au livret; en
(1) Les lettres de Falconet sont dans le tome XVIII de cette édition.
1763, 201; en 1765, 261; en 1767, 243; en 1769, 259; en 1771, 320; en 1775, 302; en 1781, 318. C’était l’âge d’or! Chaque numéro ne représentait en moyenne que deux envois. Diderot faisait, il est vrai, consciencieusement sa tâche. En 1765, il « a décrit et jugé quatre à cinq cents tableaux... mais qu'il se déclare fatigué !
A propos d’un portrait médiocre, qu’avait peint d’après lui Michel Vanloo, il a tracé do lui-même ce portrait : « J’avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dent j’étais affecté : j’étais sérieux, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste. » Tel on le retrouve dans la critique : « Je puis m’être trompé dans mes jugements, — écrit-il en envoyant un de ses manuscrits g, Grimm, — soit par défaut de connaissance, soit par défaut de goût; mais je proteste qu’il n’y a pas un mot dans ces feuilles que la haine et la flatterie aient dicté. J’ai senti et j’ai dit comme je sentais. La seule partialité dont je ne me sois pas garanti, c’est celle qu’on a tout naturellement pour certains sujets et pour certains faires.» Sa bonne foi est certaine. Il aimait l’art de son temps. C’est la plus désirable qualité d’un critique. Grâce à sa plume, à sa propagande active, fiévreuse, les cours étrari-
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gères exécutaient chez nous des achats considérables. On peut dire que nos arts rayonnèrent alors sur toute l’Europe. Bien des morceaux, et parmi les meilleurs, doivent d’exister encore à leur départ pour les grands cabinets de l’Allemagne, de la Russie, de la Suède. C’est ainsi qu’ils échappèrent à la réaction que Diderot avait, sur certains points, prévue et annoncée.
En rappelant sans cesse les artistes à l’étude scrupuleuse du modèle, non point figé dans une pose fatiguée sous le jour convenu de l’atelier, mais sous la libre lumière du jour, dans sa fonction d’homme laborieux, d’enfant agile, de femme ; en rappelant sans cesse que la passion, l’expression, la sensibilité modifient incessamment les formes extérieures et leur donnent leur mérite transcendant ; en protestant contre la niaiserie des sujets de dévotion en même temps que contre la licence des scènes érotiques à la Baudouin, Diderot montrait les signes de la mort prochaine et indiquait les secrets de la régénération. Il réagit vivement contre l’enseignement académique, de même qu’il réagit contre « le maniérisme » , qui était parmi les peintres en vogue d’alors ce qu’est 'aujourd’hui -l’abus du style.
386 MAITRES El' PETITS MAITRES
Ses traités ne nous en apprendraient pas beaucoup plus sur son esthétique. L Histoire et le Secret de la peinture en cire ne survécut pas à un amusant pamphlet de Gochin. Cocliin appela la peinture à la cire, que Gaylus prétendait avoir réinventée, « la peinture au ramequin » (comme nous dirions au fromage de gruyère). Les Recherches philosophiques sur l'origine et la nature du Beau sont une concession de l’Encyclopédie au bavardage philosophique des salons. L’ Essai sur la peinture a été ingénieusement étendu, de nos jouis, dans tous les traites d esthétique. Diderot ne poussa guère de pointes serieuses sur la peinture ancienne. Il marquait peu de différences entre le Guide et Raphaël. Son voyage en Hollande ne lui profita pas beaucoup. Cependant il a ce mot frappant sur Rembrandt : « Le Tacite de la peinture : des ombres fortes et des clairs éblouissants....» Pour en rester à lart français, s’il fait allusion à Watteau, le plus poëte de nos peintres et le plus émouvant de nos coloristes, c’est une fois pour en parler comme d’un peintre de scènes « de théâtre » , un autre jour pour avouer « qu’il donnerait dix Watteau pour un Téniers. » Gela fut dit par lui dans ces Pensées détachées sur la peinture — pensées qui avaient tellement frappé
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Goethe que celui-ci pensa un instant à en publier une analyse , tout en n adoptant pas toutes les idées de Diderot sur la couleur, sur la lumière. — Nous ne suivrons pas Diderot dans ce livre, semé d’ailleurs de pensées délicates, justes et hardies. En voici une : « Il n’y aurait point de manière dans le dessin, ni dans la couleur, si l'on imitait scrupuleusement la nature. La manière vient du maître, de l’ Académie, de l’école et même de l’antique. » Mais voici le trait qui donne le plus à réfléchir, qui contient tout entier le philosophe et l’artiste disséminés dans les mille pages de ces trois volumes : « Je voudrais bien savoir où est l’école où l’on apprend à sentir! »
Ainsi fut, selon ses œuvres écrites, Diderot, le vrai père de la critique moderne.