LES EAUX-FORTES
DE
JULES DE GONCOURT
Jules de Goncourt était petit-fils du député à l’Assemblée nationale, J. -A. Huot de Goncourt. Son père, brillant officier, s’était largement dépensé dans les guerres de l’Empire et
(L Cette notice accompagnait l’album « eaux-fortes de Jules de Concourt. Librairie de l’Art, (1876.)
Ces vingt eaux-fortes sont : le Pantin de Mlu Marcille, titre ; la ' Lecture , d’après Fragonard ; les Dimanches de Saint-Cloud et le Pont-Neuf, d’après Gabriel de Saint-Aubin ; les portraits de La Tour, de Duclos et de Chardin, d’après des pastels de La Tour ; le Gobelet d argent, d après Chardin ; le Café Godet , d’après Swebach ; le portrait d’ Edmond de Goncourt, la Salle d’armes et une Jeune
rMAITRES ET PETITS MAITRES
qui enleva à M. Victor Hugo son gendre, le frère d’Auguste Vacquerie et sa Léopoldine, sa fille chérie au retour d’une partie de canot (1) .
(1) Depuis que ce travail a paru pour la première fois, M. Victor Hugo a donné trois dessins à l’édition populaire illustrée de Quatre-vingt-treize; une Forêt dans le Bocage; la Lisière d’un bois vendéen et la Touque. (Les deux premières de ces compositions ont été gravées à l’eau-forte, d’après les bois, par M. Guérard, pour le Paris à Veau-forte , üvr. du 30 octobre 1876). Puis, trois dessins également singuliers et colorés : un Pan de mur de l’enceinte de Philippe- Auguste; Orient , sorte de colossal palais babylonnien, au fond d’une plaine, et vers l’entrée duquel marche 'une foule confuse; enfin Renaissance , la svelte et blanche façade de quelque manoir du seizième siècle spagnol, pour l’édition populaire illustrée de Notre-Dame de Paris.
Nancy, en 1822), celle fraternité de toutes les heures, de tous les pas, de toutes les pensées,' de tous les travaux, que l’accident d un voyage à Rouen pour transcrire une correspondance, suspendit une seule fois pendant quarante-huit heures.
Edmond avait beaucoup travaillé l’archéologie pittoresque. Jules, en dehors des cours réglementaires du collège, avait passé ses heures de récréation, ses jours de sortie, à copier avec une étonnante application des caricatures du Punch et des lithographies de Gavarni. Ils prirent la résolution de livrer leur vie tout à l’Art.
. En juin 1849, ils partirent de Bar-sur-Seine' pour un long tour de France, le sac sur le dos : Jules si imberbe, si blanc, si mignon sous sa blouse grise que , dans les auberges , des servantes le prirent pour une jolie femme qui se faisait enlever. Ils traversèrent la Bourgogne, le Lyonnais, le Dauphiné, la Provence, à petites journées, par étapes capricieuses, s’arrêtant aux points de vue comme aux vieux monuments, saluant la belle nature française et causant avec le passé. En novembre 1849, ils arrivèrent à Marseille, s'embarquèrent pour Alger où ils passèrent quelques semaines délicieuses. Ils vivaient dans le quartier arabe, çhe-
la retraite de Russie. Il le perdit étant petit enfant. Sa mère alors se retira du monde, l’éleva avec des soins passionnés, veilla sur son éducation jusqu’à lui faire repasser chaque soir ses leçons en toutes les matières. Il fut un petit être adorablement vif, aimable et rose. Un frottis de pastel, qu’a conservé Edmond, nous le montre en frac de garde française, partant pour un bal costumé, le regard avivé par la poudre, le lampion sur l’oreille, la main sur la garde de 1 épée, crâne et rebondi à dix ans comme un amour de Fragonard.
Jules fit ses études au collège Bourbon, des études brillantes. En quatrième, il eut tout à la fois un deuxième prix de version latine, un deuxième prix de version grecque, un premier accessit d’histoire au grand concours.
En 1848, sa mère s’éteignit doucement. Il quitta Bourbon.
De ce moment commence, avec Edmond, plus âgé de huit ans (Jules, né à Paris, était du 17 décembre 1830, et Edmond est né à
Femme causant , études d’après nature ; le Singe au miroir , d’après Decamps • le portrait de Madame Lafarge, d’après Henry Monnier ; un Homme assis, des Télés d’hommes et le J eu de dames, la Femme en chapeau, un Buste d’homme, des Chanteurs ambulants, « Mon épouse serait-elle légère » et Thomas Vireloque , d’après des croquis et une aquarelle de Gavarni.
turc de masques (1) : « . . . . En renlontant la rue qui débouche sur le pont de la Saône, à Mâcon, vous trouvez à gauche une vieille maison en bois. La maison est trouée de petites fenêtres carrées qui bâillent, étranglées, pendant deux étages, entre les colonnèttes cannelées, striées, imbriquées, losangées, rubannées, chacune d’un dessin différent du dessin de sa voisine. Sur les colonnettes s appuient des frises peuplées de satyres et de femmes nues, celles-ci attaquant ceux-là à travers des guirlandes de fleurs en ronde bosse, — naïve interprétation mythologique que les Mâconnaises ne peuvent regarder qu en echappade. Le bois, qui a vieilli et pris les teintes rubiacees de l’acajou, est marqueté d’écriteaux numérotant les industries qui se sont casernées dans cette gigantesque façade de bahut. Une tripière, un chaudronnier, un marchand de cartons, une fruitière, une blanchisseuse, se sont établis entre les piliers de bois. Les mous rose rouge, les malles de cartons aux arabesques jaunes, où les filles de la campagne apportent leur bagage quand elles viennent à Paris pour entrer en service, les linges blancs,
(1) Une Voiture de masques (1856) vient d’être réimprimée par Charpentier sous ce titre ; Quelques cve&twes de ce temps*
minaient de ruelles en bazars, couchaient, les claires nuits, dans une barque, enivrés de la beauté du ciel, des accents de l’ombre et de la lumière, de l’intensité du paysage qui commence aux portes de la ville, « toqués » de l’Algérie à ce point qu’ils crurent ne revenir en France que pour y régler leurs affaires et arranger leur vie de façon à pouvoir la finir en Afrique.
Jules n’avait conservé que quelques-unes de ces premières notes de voyage. Edmond m’a prêté le carton. Je puis citer : le dessin à la plume, fin comme une eau-forte de Célestin Nanteuil, des panneaux en bois d’une porte, dans l’église Saint-Thibaut, en Bourgogne; le large pignon d’une maison du xv° siècle, à Mâcon, avec des bois en saillie; des stalles, des vitraux , des statues en marbre de l’église de Brou, études très-bien poursuivies de types de bourgeois et d’hommes d’armes ; des cabanes dans les environs de la Camargue, avec des réserves franches ou des essuyages grumeleux pour rendre les murs crépis et lavés à la chaux.
Concurremment à l’album, les feuillets du carnet se chargeaient de détails. La maison du xv° siècle que je viens de citer n’est-elle point celle qui fut ainsi décrite dans Une voi -
blanc accuse l’obésité molle. Entre temps, dans le farniente du kief, on prenait aussi des notes écrites. Quelques-unes ont paru dans V Eclair. Mais, malgré tout, on sent que cet Alger n’a pas été absorbé, digéré. lia été croqué un peu en bâte et était vu à travers l’Orient faux et réduit de Decamps.
Paris calma cette fièvre d’exotisme. Jules s’installa rue Saint-Georges, au rez-de-cliaussée, et là, — sous un jour mauvais, — Alger fut peu à peu oublié. Durant tout l’hiver, il repassa au net ses voyages, s’imposant des séances d’aquarelle de dix à douze heures. Finalement, il déchira, brûla presque tout.
Au printemps de 1850, une promenade en Suisse; puis un voyage en Belgique et un séjour à Sainte-Adresse. On se rappelle les terrains gris mastic, les buissons vert pâle, les nuages dos de tourterelle, que Hervier rompait tout à coup par le triangle d’azur d’une embellie, la marmotte rouge d’une paysanne, l’avant noir d’un chaland amarré au quai. Les aquarelles de Jules, à ce moment sont de cette famille. La fusée de lumière sur le pilier d’un pont à Bruges, que j’ai sous les yeux, montre qu’il savait faire jouer l’effet. Une matinée à Sainte- Adresse, avec la mer mourant au pied des falaises et le soleil à demi dégagé des bru-
les camisoles foncées , pendus comme une enseigne au-dessus des cuvées de savon, les carottes , les potirons éventrés , les chaudronneries cuivrées ou toutes noires de fumée, tout cela fait un tapage de tons sales et de devantures guenilleuses au pied de la maison de bois....»
Les aquarelles, datées d’Alger, rappellent, pour prendre un terme connu de comparaison , la manière de Tesson, qui opposait violemment le surchauffé des murailles à l’outremer du ciel. J’ai noté une rue en escalier perçant un angle de maisons, avec un Juif qui porte au bout d’un bâton un énorme paquet ; un campement à la porte Bab-Azoun (1) , des tentes se silhouettant sur un ciel d’une tonalité verdâtre; des blancheurs de burnous et de couvertures de laine dans les ombres moites d’un bain public ; une épouvantable négresse aux sclérotiques jaunes, aux dents blanches comme des amandes collées sur le dos brûlé d’un pavé de pain d’épice, et dont le pagne bleu rayé de
(1) Une Vieille maison à Mâcon , la Porte Bab-Azoun, un Pont à Bruges, une Fromagerie à Milan, la Poissonnerie à Rome, un Pont à Bruges, la rue de la Vieille lanterne, les Pantoufles d'Anne Delion, un croquis d’après Luighi Lorenzo Canelli et Senterello, ont été fac-similés, sur bois, dans la publication que nous citons ci-avant, d’après des aquarelles originales de Jules.
« dix pièces de cinq francs sur un crayon de Boucher». «Enfoncé paresseusement dans sa chauffeuse, les deux pieds posés sur le chambranle de la cheminée, lançant au plafond un épais nuage de fumée....» (1) il vit déjà dans cet appartement délicieusement rococo où nous l’avons connu depuis. Il a déjà une terre cuite de Glodion ; ses deux cornets en biscuit de Sèvres, longs et fluets, où, « des cornes enroulées de houes à large barbe, descend sur l’ove du vase une guirlande de fleurs et de fruits, avec des châtaignes si piquantes de toutes leurs épines de porcelaine qu’elles semblent des châtaignes naturelles oubliées toute une nuit dans une fontaine pétrifiante » ; il a une bibliothèque miniature, de la première manière de Boule, enfermant des livres rares et des reliures aux armes, sur 'les étagères, des porcelaines de la Saxe et des bols du Japon.
Son incomparable collection de pastels de La Tour, de sanguines de Watteau, de crayons de Boucher, de croquades de Gabriel de Saint - Aubin, de lavis de Moreau, de gouaches de Lavreince, de bistres de Fragonard, se forma un peu plus tard, pièce à pièce, au hasard des
(1) C’est dans cette pose qu’Edmond— qui fut peintre aussi, à son moment — l’a représenté dans une aquarelle largement lavée.
mes du large, est d’une belle indication, mélancolique et résumée.
Mais ce fut précisément au moment où il entrait en pleine possession de ses moyens de peintre qu’il délaissa la peinture.
L’année 1851 se passa à la confection d’un livre qui parut le jour même du coup d’État, et dont le titre tout à fait énigmatique : En 18. . s’explique par ceci que les deux derniers chiffres du millésime avaient porté ombrage à la censure! Ce millésime sonnait mal aux oreilles des gens du coup d’État. Ce n’est cependant qu’un pur livre d’artiste, comme l’avait été Mademoiselle de Maupin. Les paysages sont détaillés autant que les tuiles d’un toit dans une. étude de Delaberge, Les noms des maîtres peintres et sculpteurs résonnent à chaque page. Des critiques, superbes et dédaigneux, « songent des rondeurs marbrines et provocantes » et conspuent « les hanches de grenouille, les muscles hottentots, les ressauts ravinés, les lignes engorgées, les rotondités distendues, les carnations sales, passées, marnüteuses » des modèles d’atelier. Parmi les confidences ou les aveux de ces feuillets poussés au ton, débordant de sève, pleins aussi d’observations et de lectures, on voit Jules, déjà ferré sur l’Art du xvm° sièclè français, mettre
spectacles, au bal, des promenades nocturnes dans les rues. Tout est interrogé, noté : le paysage, les habits, le patois, les attitudes, les mœurs, la couleur des maisons et celle des yeux des femmes, le rire des foules et le geignement des malades, les raisons visibles et tangibles de l’œuvre des peintres et des sculpteurs des siècles passés. Ils voulaient faire de ce Voyage un livre de prose poétique intitulé V Italie la nuit.
Un fragment a été publié sous ce titre : Venise, dans l’Artiste. La rédaction de ce fragment leur parut à eux-mêmes trop lyrique, et plus tard ils brûlèrent la cahier des mises au net. Nous ne revenons pas à cet article, qui est un peu fou. Nous donnerons une idée plus complète de ces notes en détachant du volume Idées et Sensations ces paragraphes non retouchés, qui témoignent d’un sens critique et d’une sincérité tout modernes. Les voyageurs ont passé par Genève, le Simplon, les lacs, Milan, Parme, Brescia, Vérone, Venise, Padoue, Mantoue, Modène, Bologne. Ils sont à Florence. «Que d'heures aux Uffizi à regarder les Primitifs ! à regarder, ces femmes, ces longs cous, ces fronts bombés d’innocence, ces yeux cernés de bistre, longuement et étroitement fendus, ces regards d’auge et de serpent
ventes, au petit bonheur des visites chez les marchands. Mais la note est déjà bien arrêtée, et nous avons laies Goncourt tout entiers.
L’étude suivie de la peinture fut dès lors totalement interrompue. Au mois de janvier 1852, le marquis de Villedeuil, leur cousin, fonda Y Eclair et leur proposa d’y collaborer. Là parut en articles la critique du Salon de 1852, qui après fut publiée en plaquette, avec cette dédicace : « Au public de l’Art (1) ».
Mais je n’ai point — à mon regret — à suivre Jules dans la série de ses travaux critiques, historiques ou littéraires. Je le reprends en novembre 1855, au moment de son départ pour son premier voyage en Italie.
J’ai dans . les mains son carnet de croquis et de notes, où notes et croquis s’emmêlent avec ceux d’Edmond, comme la laine et la soie de deux sœurs qui travaillent à une même tapisserie. Il me faudrait en transcrire les deux tiers, car l’Art y tient la plus large place. Ce sont des visites dans les musées, des repos dans les bibliothèques, des stations dans les églises, des arrêts sur les places, des échappées dans la campagne, des soirées dans le monde, dans les,
(i) « La Peinture à l’Exposition de 1853 », a paru en un petit in-12 de 52 pages, « tiré à quarante-deux exemplaires ».
les yeux vont, de maître en maître, en s’éloignant du nez, quittent le caractère du rapprochement byzantin, regagnent les tempes, et finissent par revenir chez le Gorrége et chez André del Sarte, à la place où les plaçaient l’Art et la Beauté antiques.» Enfin, après avoir étudié toute l’Italie, ses fresques, ses dessins, ses peintures dans les cloîtres, les chapelles, les musées, les palais, Jules a écrit ceci à propos de l’école romaine : « Raphaël a créé le type classique de la Vierge par la perfection de la beauté vulgaire, par le contraire absolu de la beauté que le Vinci chercha dans l’exquisité du type et la rareté de l’expression. Il lui a attribué un caractère de sérénité tout humaine, une espèce de beauté roide, une santé presque junonienne. Ses vierges sont des mères mûres et bien portantes, des épouses de saint Joseph. Ce qu’elles réalisent, c’est le programme que le gros public des fidèles se fait de la mère de Dieu. Par là, elles resteront éternellement populaires; elles demeureront, de la Vierge catholique, la représentation la plus claire, la plus générale, la plus accessible, la plus bourgeoisement hiératique, la mieux appropriée au goût d’art et de piété. La Vierge à la chaise sera toujours Y académie de la divinité de la femme. »
coulant sous les paupières baissées, ces petits traits de tourment et de maigreur, ces minceurs pointues du menton, ce roux ardent des cheveux où le pinceau effile des lumières d’or, ces pâles couleurs de teints fleuris à l’ombre, ces demi-teintes doucement ombrées de vert et comme baignées d’une transparence d’eau, ces mains fluettes et douloureuses où jouent des lumières de cire ; tout ce musée de virginales physionomies maladives qui montre, sous la naïveté d’un art, la Nativité d’une grâce ! S’abreuver de ces sourires, de ces regards, de ces langueurs, de ces couleurs pieuses et faites pour peindre de l’idéal, c’est un charme qui vous reprend tous les jours et qui vous ramène devant ces robes bleues ou roses, des robes de ciel. Les grandes et parfaites peintures, les chefs-d’œuvre mûrs n’enfoncent pas en vous un si profond souvenir de figures : seules, ces femmes peintes des Primitifs s’attachent à vous comme la vivante mémoire d’êtres rencontrés dans la vie ; elles vous reviennent comme une tête de morte que vous auriez vue, éclairée et dorée, au matin, par la flamme mourante d’un cierge. » Et encore cette remarque originale et juste : « Dans les tableaux italiens l’écartement des yeux dans les têtes indique l’âge de la peinture. De Cimabué à la Renaissance,
dans le rendu des accessoires; l’effet du jour filtrant, au fond bleuté, entre les laines de bois usé, est d’une finesse exquise. Jules connaissait toutes les ficelles du métier, les essuyages, les frottis, les grattages, les lavages à grandes eaux, les salissures au crayon lithographique. .J’ai de lui un dessin très-énergique, cet escalier dans la rue de la Vieille-Lanterne, à la rampe duquel Gérard de Nerval, las du rêve de la vie, vint une nuit se pendre. L’épiderme rugueux des murailles dans les ruelles du vieux Paris et leur robuste sénilité sont étonnamment rendus. Un roseau trempé dans du bistre a repris, par-dessus un ton général de reflet gris et éteint, les arêtes des plans qui cachent comme des muscles tannés le dur squelette de la construction.
Dans les dessins de figures (je ne parle pas de ses nombreuses notes de mouvement ou d’expression d’après Michel- Ange, les Noces aldobrandines, Lucca délia Robbia, des fontaines, des marbres antiques, des objets d’art de la Renaissance) il faut isoler un excellent profil du Polichinelle du théâtre de San Garlino, vêtu tout de blanc, avec une demi-masque noir sur le haut du visage ; puis le Stenterello, du théâtre Léopoldo-Augusto Earjiacchi, à Florence : « Un Stenterello vieux, maigre, ner-
Il me faudrait transcrire une bo'nne partie des feuillets de ce Voyage ; il me faudrait aussi une bonne partie des croquis et des lavis qui les fait vivants et parlants. Jules, précisément parce qu’il ne cherchait plus que l’essence intime des choses et des êtres, et parce qu’un certain travail inconscient d’incubation critique lui faisait, au premier coup sentir quels détails étaient à éliminer, avait atteint l’apogée de son talent. Il savait dessiner et peindre, comme en fait foi cette façade rose du Palais ducal, avec les deux colonnes en marbre gris, qui va jusqu’au pont délia Paglia; les touristes en paletot sac, font foule sur le quai et donnent à la Venise ruinée sdn double accent actuel et spectral. — La Poissonnerie , à Rome : Le haut pan de muraille à gauche, en briques brunes, comme la voûte; à droite, les deux colonnes et la portion de fronton en marbre; les tables gluantes sur lesquelles pantèle et se roidit le poisson, sont traitées avec une expression lumineuse que rappelait vingt-cinq ans après l’œuvre de Henri Régnault. — La Fromagerie , près de Milan, avec les ustensiles pour fabriquer le parmesan : la grande bassine en cuivre rouge, les seaux, les linges, les écuellcs, le bâton à agiter le lait sont attaqués avec la fermeté qu’apportait Decamps
davre de Koholi, un ouistiti qu’il aimait beaucoup, et qui, sous le nom de Vermillon , est un comparse important dans Manette Salomon. Les dessous, établis à la plume et à la sanguine, sont délicatement rehaussés de tons bruns et gris. — Puis une étude de la Fosse commune, pour Qerminie Lacerteux , dans le cimetière Montmartre (1) : deux alignements de croix noires, de maigres balustrades noires entourant quelques pierres. Quand on cligne, cela produit l’effet de deux régiments en bataille ; à droite, le gros de l’armée sinistre ; au-dessus du mur, des toits gravissant la butte, un réverbère, les moulins ; un ciel gris et des allées blanches de neige que tache seules la terre rejetée de la fosse commune béante
Là où s’arrête l’œuvre peint de Jules commence son œuvre gravé.
L’idée de graver à l’eau-forte lui vint du projet d’un « Paris historique au xvm° siècle » qui eût été fait de dessins du temps, qu’ils possédaient ou qu’ils avaient notés dans des collections. Ce commentaire de leurs publications historiques, les Portraits intimes , les Maîtresses de Louis XV, Y Histoire de la So-
(1) Cette étude a été réduite et' gravée à l’eau-forte, avec une remarquable intelligence, par M. Th. Chauvel.
veux, avec un jeu rajeuni, fiévreux, alerte ; les bras maigres, les doigts rétractés, jouant beaucoup des mains et du masque; comique un peu triste, mais comédien savant, rompu au métier ; un comique original et tout Florentin, qui ne rit pas et qui se dépense tout en mines, en grimaces, en éclats de voix sourds, en une volubilité de gestes et une contorsion de corps qui arrachent le rire, chante pendant l’entr’acte des espèces de complaintes drolatiques sur des airs pleurards d'église... »
■ Cet autre est Lorenzo Cannelli, du théâtre in Borgognissanti, un des successeurs d’Amato Ricci, « gros gaillard, grosse voix, gros entrain et gros rire, gros et bon comédien ».
Ici enfin c’est un leste croquis pris à Venise, au Musée Correr, dans un dessin de Longhi : « Oh! le Janus étrange et charmant! Il avait rejeté son masque contre son oreille, et montrait côte à côte le profil d’un satyre, la face d’un Apollon... »
Jules retourna une seconde fois en Italie, à Rome, en 1866, pour parfaire les études préparatoires de son pathétique roman, Madame Gervaisais. Mais déjà il était souffrant, absorbé, et je ne pense pas qu’il y ait rien dessiné ou peint.
Nous retrouvons encore dans le bien petit tas de dessins qu’il n’avait pas sacrifiés, le ca-
Au milieu de ces reproductions d’après des originaux qui le passionnaient, et qu’il empruntait alors pour la plupart à ses cartons (1), il lit quelques études d’après la nature. Telle cette Salle d'armes qui frappe par la hardiesse d’allures, l’aclion moderne, le jet de dessin, le fini dans certains accessoires. Telle aussi une Salle de ventes à l’hôtel Drouot, dont malheureusement le cuivre a été rongé par l’oxyde. La conduite des travaux s’y montrait violente et hâtive, mais l’effet était bien entendu, et, nous répétons le mot à dessein, rien n’était plus « moderne » que la foule penchée vers l’es-
Séance du modèle d’honneur ; la Toilette; Petite fille dormant ;
Debucourt : la Fédération; la Noce du village ;
Fragonard ; la Lecture; l’Abreuvoir ; le Maître à danser; Femme assise sur une chaise ;
Prudhon : Profil de Marie-Louise ; Portrait de Mlle Mayer ; Bras du fauteuil de Marie-Louise.
Dans la livraison complémentaire publiée postérieurement par Edmond, se trouvent une Femme accrochant un cadre , d’après Fragonard ; Y Amour appuyé sur son. arc , d’après trois croquis de Prud’hon, et le Menétrier, d’après Gabriel de Saint-Aubin.
Pour les pièces inédites, ainsi que pour la' mention des états, Je ne puis, naturellement, que renvoyer au Catalogue de l’Œuvre que j’ai dressé.
(1) Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Braun a reproduit, à l’aide de ses moyens d’impression phothographique, une centaine des plus précieux dessins de la collection des Concourt, toute consacrée, comme on le sait, à l’école française.
ciélé française pendant la Révolution et sous le Directoire , devait donner, d’après des documents certains, des intérieurs d’artistes, des vues de monuments, de rues, de jardins, et aussi le mouvement des foules et des portraits de gens intéressants. Jules s’essaya dans un profil de Gabriel de Saint-Aubin. Il n avait sur le procédé que de vagues données. Un ami fit mordre tant bien que mal. Il s’apprit tout seul le reste, la remorsure, la retouche.
L’eau-forte en resta là. Il n’y revint que quand il eut résolu cette série de biographies d’artistes qui constituent les livraisons de Y Art du XVIIIe Siècle , biographies qu’il comptait composer et illustrer d’année en année, comme délassement de ses travaux purement littéraires (1).
(1) Jules a mis dans les fascicules de l’ Art dit, X VIIIe siècle :
Watteau; Profil de femme-, Trois têtes de femmes; Académie du printemps-, Assemblée de musiciens chez Crozat ;
Chardin; le Gobelet d’argent; Enseigne de chirurgien ; les Aliments de la convalescence ; l’Homme au tricorne;
Boucher : Académie de femmes; Femme à l’éventail ; le Pain de Diane ; la Bouquetière galante ;
La Tour : Masque de La Tour; Jean- Jacques Rousseau; MUo Fel; Voltaire (1736) ;
Greuze : le Duc d’Orléans -, la Consolation de la vieillesse; la Dame de charité-, la Laitière;
Les Saint-Aubin : Augustin, de Saint- Aubin, dessinateur; Gabriel et Germain de Saint- Aubin ;
Gravelot, Cochin, Eiscn et Moreau • Gentilhomme saluant :
mier en date et l’incomparable imprimeur d’épreuves d’essai, d’épreuves d’artiste.
«... Là, dans une pièce pleine d’un jour blanc, dont le plafond laissait pendre sur des ficelles des langes de laine pour l’impression, devant une presse à grande roue, dans le silence de l’atelier, ayant pour tout bruit l’égouttement de l’eau qui mouille le papier, le basculement d’une planche de cuivre, les pulsations d’un coucou, les coups de la presse à satiner qu’on tourne, il avait une véritable anxiété à suivre la main noire du tireur encrant et chargeant sa planche sur la boîte, l’essuyant avec la paume, la tamponnant avec de la gaze, la bordant et la margeant avec du blanc d’Espagne, la passant sous le, rouleau, tournant la roue et la retournant. 11 était tout entier à ce qui allait se lever de là, à ce tour de roue, la fortune de son dessin. L’épreuve toute mouillée, il l’arrachait des mains de l’ouvrier... »
Tel est, en effet, l’état nerveux dans lequel l’eau-forte et ses drames jettent les amateurs qui s’y essayent. Mais Jules était un artiste, et c’est ce qui le fit triompher de ces fatigues, de ces désillusions qui en sont pins tard les douleurs comme les joies secrètes. Il avait la force d’application avec la force d’intuition. Le « métier» peutproduire, dans la gravure, des résultats surprenants. Il ne peut jamais que venir en
aide au développement supérieur des qualités
tampe promenée par le crieur, la somnolence ou la causerie des habitués du lieu, la laideur de l’expert V., la pose du commissaire priseur. Gela tient bien à l’école de Gabriel de Saint- Aubin,
Jules a fait dire à son Coriolis, dans Manette Salomon, combien l’obsession de l’eau-forte' est complète :
« L’eau-forte l’empoignait avec son intérêt, son absorption passionnée, l’oubli qu’elle lui donnait de tout, du repas, du cigare. Penché sur sa planche, à gratter le cuivre, à découvrir, sou,s les tailles et les égratignures, l’or rouge du trait dans le vernis noir, il passait des journées.
a Au bout de cela, la morsure, ce travail de l’acide qui, selon le degré, la température, des lois inconnues, une chance, un hasard, va réussir ou manquer la planche, faire ou défaire son caractère, creuser ou émousser son style, la morsure le prenait aux émotions de son mystère et de sa chimie magique. Il était enleve a lui-meme quand, baisse sui les fumées rousses, les bulles d’air crevant à la surface, il suivait dans l’eau mordante les changements du cuivre, les pâlissemenls, les bouillonnements verts qui moussaient sur les traits de la pointe. Et aussitôt la planche dévernie, essencée, il avait une hâte à sortir, et, d’un pas affairé, il se dépêchait d’arriver tout en haut de la rue Saint-Jacques... »
Ge « font en haut de la rue Saint-Jacques », c’était l’imprimerie d’Auguste Delâtre, le pre-
possédait à fond les styles divers de ces maîtres, qu’il avait entrepris de faire connaître par leurs plus fiers dessins avec un courage dont on n’a plus d’idée aujourd’hui que la grande école du xvm° siècle est largement réhabilitée. Mais il s’énervait, s’irritait quand il lui fallait dessiner, prendre un calque, reporter ce calque sur le cuivre, attaquer le vernis, faire mordre, parfois « rater une planche avec caractère », comme il m’écrivait un jour sur la marge d’un premier état. Il eût voulu tenter un emploi plus large de ses facultés. Il se promettait toujours une grande planche d’après le Bœuf , de Rembrandt, cette robuste ébauche, aux lumières nettes, aux aponévroses nacrées. La maladie ne lui a point permis de l’entreprendre.
A peine a-t-il conduit à moitié une série, affectionnée par-dessus toutes, d’après des croquis et des dessins de Gavarni.
Au moment de la fondation de X Eclair , un dîner avait réuni avec Gavarni les deux frères. De ce soir-là, entre eux qui débutaient et Gavarni, dont le talent, l’esprit plutôt, subissait une transformation, s’établit par la causerie, les idées, les sentiments, une liaison que la mort seule rompit. Ils ont montré dans leur Gavarni , V Homme et l'Œuvre, — quelle admiration profonde et raisonnée l’artiste leur
instinctives, le choix des travaux et le sentiment de la morsure. Jules faisait, comme tout le monde, des « états » , c’est-à-dire que, malgré les soins apportés au premier travail, il lui fallait revenir pour donner la force ou l’iiarmonie suprême, réparer les manques, accentuer le caractère et l’effet. Mais surtout il voyait, il sentait juste. Son habileté devint curieuse. Il n’est pas possible d’imaginer une traduction plus franche des pastels de La Tour : cette solide mise en place des traits, ces pupilles noires, ces plans carrés, vous mettent sous les yeux l’accent même des physionomies qui pensent et vivent sous les frottis et les reprises de crayons du maître. Pour Fragonard, il choisit un grignotis à la Saint-Non.
Pour les Prud’lion, au contraire, il procédait par de petits points qui, plus ou moins pressés, donnent un modelé très-doux, et qui n’ont rien de ce glacial alignement parallélique des travaux obtenus à la roulette d’acier. Tel est ce profil de Marie-Louise, où l’épiderme des joues, des lèvres et les frisons, s’échappant du diadème, sont d’une souplesse et d’une grâce consommées.
Ces travaux, — que n’ont point dépassés par places les aquafortistes de profession — n’étaient point sans le fatiguer beaucoup. Il
LES EAUX-FORTES DE JULES DE GONCOURT 3o7
qui avait duré deux jours et deux nuits, Jules- Alfred de Goncourt succombait à une lente maladie des centres nerveux, qu’avaient dû déterminer ou précipiter ses travaux redoublés et complexes d’historien , de romancier et d’artiste. Je n’oublierai point la douloureuse fixité, le reproche de ses grands yeux.
Nul, en effet, n’avait plus de droits que ce jeune et brillant artiste, à s’étonneï d’un arrêt aussi prématuré.
inspirait/ Jules, dans ses eaux-fortes agiles, a témoigné de la pénétration qu’il avait acquise des intentions les plus subtiles de ce talent humoristique et raffiné. Même, la dernière fois que sa main déjà tremblante a promené une pointe sur un cuivre, et que sa volonté troublée l’a fait mordre, c’a été pour reproduire un type de son maître d’élection, un Figurant, un manant osseux qui repasse avec anxiété les quatre mots qu’il va adresser à son seigneur, à son entrée en scène.
Gavarni a lithographié le portrait de ses jeunes amis, vers 1853, dans Masques et Visages, en tête des Messieurs du Feuilleton. Assis aux fauteuils d’orchestre, l’aîné, un peu renversé, dans une pose fatiguée, suit la scène d’un sourire sceptique; Jules, plus coquet, le lorgnon dans l’œil, ale regard fixe et la bouche sérieuse. C’était là leur tenue et leur caractère. Gavarni a fixé dans un jeu de mot et de crayon charmant : « Les deux doigts de la main », l’idée qu’il se fallait faire de l’intimité de ces deux êtres en leur dessinant, pour servir d 'ex-libris, une main qui tient un style terminé en G ; les deux doigts de cette main se posent sur une feuille de papier, là où se lisent leurs initiales : E. J.
Le 20 juin 1870, à Auteuil, après une agonie
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ont pris successivement la parole, au nom de l’Institut, de l’administration des Beaux-arts et de la société des Artistes peintres et sculpteurs : M. Meissonier (1) , lisant quelques feuillets qui n’excusent pas l’Académie de n’avoir point ouvert ses portes à ces paysagistes qui sont l’honneur de l’école française moderne ; M. de Ghennevières, n’excusant pas non plus les directeurs des Beaux-Arts, qui se sont succédé depuis 1851, d’avoir laissé mourir un tel artiste sans l’avoir fait passer au grade d’officier dans la Légion d’honneur.
Diaz, à vrai dire, se souciait peu de ces honneurs. Il est mort à soixante-neuf ans, le 18 novembre, à Meudon, plein de verdeur,
(1) Nous lisons daes le Salon de 18-46, de Th. Thoré, cette anecdote, tout à l’honneur de M. Meissonier, qui, à ce moment (il venait à peine de toucher au succès), vivait encore assez péniblement de son travail : «... Le paysage n. 340, (un Intérieur de forêt), est de la plus exquise qualité. Il a été exposé quelques jours chez M. Durand-Ruel, et c’est M. Meisso^ nier qui l’a acheté. Oui, M. Meissonier le peintre délicat de ces petits marquis si pomponnés, si précieusement finis jusqu’à la pointe des ongles. Meissonier est devenu fou de cette peinture ardente, prestigieuse à laquelle on reproche souvent de n’être pas terminée. 11 aime mieux ces prétendues esquisses que les peintures luisantes des Berges contemporains. N’ayez pas peur qu’il achète un Verboeckoven ou un Kekkoeck... »
M. Meissonier lui-même raconte qu’indigné d’entendre à son côté « un bourgeois » marchander cette merveille,, il s’écria brusquement : « Huit cents francs , cal Mais c’est pour rien. M. Durand-Ruel, je V emporte! » Et il l’emporta sous son bras.
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Les funérailles de Diaz ont eu lieu au milieu dune affluence considérable. Les amis du maître et les admirateurs de son talent se pressaient dans l’église. M. Villaret a chanté un motet composé par M. Eugène Diaz, musicien distingué, et l’émotion générale en était redoublée. On sait que Diaz avait perdu, il y a quelques années, un autre fils qui promettait d’être un peintre de mérite, qui était déjà un poëte aimable, et que celui-ci fut le lauréat couronné dans le concours pour l’opéra, la Coupe du roi de TTiulè.
Au cimetière Montmartre , MM. Meissomer, Ph. de Chennevières et A. Viollet-le-Duc
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affilée. Il ne supportait aucune observation. Il arpentait son atelier en secouant son appuie-1 main comme un fleuret, et il terminait ses sorties furieuses contre les journalistes par la menace de les écraser « sous son pilon ». Son pilon, c’était sa jambe de bois.
Diaz avait commencé — ainsi que M. Jules" Dupré et M. Gabat, les survivants, du premier bataillon romantique — par travailler chez des fabricants de porcelaine. Et l’on sait comment on décorait la porcelaine sous la Restauration ! Sa prestesse de main lui permit vite de se tireh d’affaire. Dès qu’il pouvait s’accorder quel1-1 ques heures ou quelques jours de liberté, i| faisait de la peinture à l’huile. En 1831, il était
assez fort pour se faire recevoir au Salon (1).
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(1) Voici l’extrait d’une lettre du pasteur Michel; paira, datée « 15 février 1831, Marie-aux-Mines ». Il nous montre : l,e Diaz encore inconnu.
« ... Bien cher oncle, je pense que vous-avez eu la bonté de faire quelques avances à Narcisse, .l'ai besoin de l’espérer pour diminuer un peu mes regrèts d’être souvent forcéJd'è‘négliger les affaires les plus pressées. Je suis bien, satisfait qui? le premier essai de mon protégé ait bien, réussi,, et t'éprouverais une grande consolation s’il pouvait s’e créer un avenir. » — (La personne qui nous communique cètte lettre croit se rappeler qu’il s’agissait d’un Christ.) — « Je vous laisse entièrement libre, cher oncle, *de payer ce tableau ce que vous jugerez, çonvp^ nable. Mon intention a été de l’aider et de l’encourager, .ainsi i! convient que la somme que vous lui remettre^ 'remplisse ce but. Je tiens beaucoup à faire tout Ice qui est eu mon pouvoir pour ce jeune homme que j’aime beaucoupj.ct qui, depuis bAçp
d’amour pour son travail. Depuis 1870, la vogue lui était venue. Il en usait loyalement, ayant d’ailleurs des goûts somptueux, une famille qu’il adorait et une générosité sans bornes. Les années, en respectant les boucles noir de jais de sa barbe et de sa chevelure, n’avaient éteint ni les feux de ses grands yeux, ni la vivacité méridionale de sa parole, redoutée des sots et des parvenus. Il remplaçait son manque d’instruction première par infiniment de sens, d’esprit naturel et de verve juvénile.
Diaz (Virgilio-Narçisse de la Pena) vit le jour à Bordeaux, en 1807. Ses parents étaient des bourgeois espagnols qui fuyaient les persécutions du roi Joseph. Il les perdit tout enfant et fut recueilli par un pasteur protestant, M. Paira, qui veilla sur toute sa première jeunesse. Un jour qu’il courait dans la campagne, sur les hauteurs de Meudon, il s’endormit sur l’herbe et il fut piqué au pied droit par quelque mouche venimeuse. Il fallut, à deux reprises, lui couper la jambe. Mais telles étaient la force et l’impétuosité de sa nature que ce cruel accident ne le fit renoncer à aucun des exercices du corps, la chasse, la nage, le cheval, la danse. Il resta agile et robuste. Avec cela, irascible comme un enfant. Il n’usait d’aucune diplomatie, se sentant le cœur droit et la langue
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mais nous en connaissons l’esquisse. La République est une svelte jeune femme, brune de cheveux et pâle de corps, au visage souriant, habillée de mousselines qui n’embarrassent point son col fin, et d’une tunique bleue qui laisse à nu sa jambe, à la façon des Dianes antiques. Elle dresse, dans un rayonnement d’apothéose, sa tête laurée, et tient le triangle égalitaire. Deux enfants nus sont debout le long d’elle : l’un qui préside aux Sciences, que condense le Livre ; l’autre qui verse la corne d’or des Industries et des Arts.
Il se passionna de bonne heure pour Delacroix. Il l’a même pastiché dans ses rouges pourpres et ses bleus robustes. Mais c’est à l’étude passionnée et intelligente des Corrégesdu Louvre qu’il dut d'entrer en possession de luimême. Si Y Anticipe n’était point faite pour le ramener à la préoccupation du dessin châtié, il saisit dans ce modèle rayonnant le secret des blondeurs de miel, des attitudes souples, des rayons qui caressent les plans, des reflets qui font vibrer les ombres. Les œuvres réellement charmantes et désirables de Diazsont, avec ses sousbois, les esquisses hardies, les toiles brillantes qu'il produisit de 1840 à 1860, les panneaux enlevés avec une vaillance de touche, un brio de palette, un goût dans l’arrangement, qui
C’est le moment où il vendait ses petits panneaux de 16 à 25 francs! Sigalon l’avait rencontréà l’atelier du vieux et excellent professeuf Souclion, de Lille, et avait, sans hésiter, tiré son horoscope de coloriste.
Il composait de petites scènes romantiques, dans le goût des vignettes des frères Johannot. Il peignait aussi de tout petits bouquets de fleura. En voici un sur une boîte à gants. L’arrangement est timide. Les pétales sont touchées, à plat, comme pour la porcelaine courante. Mais l’effet est gracieux à l’œil. Les roses sont de ce ton laqueux encore blanc par places, d’un bol de crème où l’on a écrasé une framboise.
Le, type des bouquets ronflants, des cascades de fleurs, qu’il peignit plus tard d’une brosse qui ne s’arrêtait pas aux scrupules de la forme, ëst à Barbizon, sur le montant d’une cheminée, dans l’auberge célèbre de Gagne.
En 1848, Diaz prit part au concours ouvert par le Gouvernement provisoire pour un type de représentation officielle de la République française. Nous n’avons point vu l’original,
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longtemps n’a d’autre soutien que nous. Je vous autorise donc bien “volontiers à dépasser les deux cent cinquante francs... Quant aai tableau même, il a eu une fâcheuse idée de le faire aussi grand. If- s’est grandement trompé sur la manière dont nos pères ont construit leurs maisons... »
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vinrent en dernier, ne sont point non plus de la même qualité cavalière et poétique à la Musset,
Pendant toute une période, Diaz s’éprit aussi de Prud’hon. Il crut avoir saisi son attrait secret, sa volupté contenue. Dans des couchers de soleil vénitiens et dans des clairs de lune romantiques, il évoqua des Magiciennes , des Délaissées, des Folles amoureuses, assises dans des bois solitaires, cachant leur visage dans leurs mains, baignant de leurs larmes les fruits de leurs amours .coupables. Faire sangloter la beauté est un problème délicat. Diaz- l’a résolu avec goût, et avec grâce.
Mais, — j’y reviens, — il est unique pour peupler de personnages empruntés à une Mythologie à lafois corrégienne etprud’honnienne, des paysages lumineux, des sentiers descendant à travers les roches perlées de la forêt de Fontainebleau.
Il a mis en somme, dans ses petits panneaux, un dessin congruent à son système de coloriste, qui néglige le détail et ne vise qu’à l'ampleur des masses. Il peignait comme il concevait avec une hardiesse de Chérubin. Il voulut malheureusement, un jour, prouver qu’il pourrait plus. Il envoya au Salon de 1855 les Dernières Larmes , grande toile pénible-' ment, •composée, où de longues figures de
font passer sur ce qui. leur fait défaut, la concentration des attaches et la rigueur des formes. Il est là un réel magicien.
Le Musée du Luxembourg n’a point recueilli une seule de ces compositions. Le plus délicat assurément de nos coloristes, après Eugène Delacroix, n’est point représenté dans nos galeries nationales de l’art contemporain ! Quelle camarilla a donc réglé, dans l’ombre des bureaux, l’emploi des fonds publics? Ou croit rêver en constatant un tel mépris pour des qualités si rares. Où retrouver aujourd’hui ces nymphes endormies, ces Vénus marchant dans des draperies roses, ces Calypsos jouant avec l’Amour, ces Dianes qui partent pour la chasse, caressant des lévriers, le croissant au front et le carquois d’or à l’épaule?
Cette mythologie rose et svelte est ce fjui nous séduit le plus dans l’œuvre de Diaz. Elle est plus personnelle et plus ingénieuse que les châtelaines et les pages à la Bonington, qui l’avaient précédée, et aussi que les Bohémiens en marche ou campés qui la suivirent. Les scènes de harem et les paysages turcs (1), qui
(1) Le Musée universel (nov. 1876), a publié le fac-similé de ce billet de Diaz, qui tranche une question souvent soulevée : « Cher ami, je suis heureux de vous faire gagner votre pari. Je ne suis jamais allé en Orient qu’en imagination... »