AD MAROC
Dans les derniers jours de l’année 1831, Eugène Delacroix partait de Paris pour le Maroc en compagnie de M. le comte de Mornay. M. de Mornay allait discuter et arrêter avec P empereur Muley-Abd-er-Rhaman, au nom du roi Louis-Philippe Ier, un traité de commerce très-important au point de vue des intérêts de la naissante colonisation algérienne. Delacroix l’accompagnait sans aucun titre officiel. Il ne remplissait auprès de l’ambassadeur, homme d’esprit et du meilleur monde, que les devoirs d’un compagnon curieux, délicat et tout enfiévré par cette exaltation que donne aux natures nerveuses la satisfaction longtemps attendue d’un désir.
L’Orient et surtout l’Afrique n’avaient point encore été découverts et percés à jour par les artistes et les littérateurs ethnographes . G était tout un pays à conquérir pour la palette et la plume. Decamps, à peine arrivé de Smyrne, ne suffisait point à satisfaire la curiosité du public et de ses amis avec ses tableaux, ses aquarelles, ses croquis, ses lithographies même. Le goût des aspects vrais, des formes exactes de la nature dans le paysage, récemment révélé, montait peu à peu chez les amateurs, et le paysage historique allait commencer à mourir. Les grandes études historiques des Thierry et des Guizot, les travaux de l’Allemagne sur les points initiaux de l’histoire romaine avaient éveillé dans les jeunes esprits je ne sais quel respect tendre pour lame si longtemps oubliée de la patrie gauloise, rallumé un vague sentiment de protestation contre une oppression religieuse, sociale, littéraire, artiste qui, partie de l’Italie au premier siècle de l’ère et au quinzième, avait renversé tous nos autels et énervé tous nos courages. On songeait à remonter aux sources pour suivre, dans les peuples que la civilisation n avait point complètement transformés , les traits saillants de la vie antique. Or la partie de l’Afrique baignée par la Méditerranée est
certainement la contrée qui a le moins changé depuis et avant la conquête romaine jusqu’à nos jours. Delacroix ne comptait pas s’en tenir aux aspects extérieurs ; il avait compris l’importance des exemples de Gros. Si ce grand maître, comme il l’écrivit plus tard, « a élevé les sujets modernes jusqu’à l'idéal, » c’est pour avoir cherché la passion dans ses mouvements instinctifs, et pour n’avoir pas fait du costume, à l’envers de l’école académique, un habillement indifférent dans la signification générale de la composition. En un mot, Delacroix — qui avait fait au collège Louis-le-Grand d’excellentes études classiques (nous avons publié de lui, dans la Nouvelle Revue de Paris , un curieux fragment de traduction des Bucoliques — Delacroix comptait poursuivre au Maroc des études sur la vie, le costume, les usages, le geste des Arabes, soit pour en transporter le sens général dans la peinture décorative et allégorique, soit pour les traduire littéralement dans leur saveur originale et typique.
Les lettres et les notes que l’on va lire montreront à chaque pas combien ses espérances se trouvèrent confirmées par les faits.
Nous avons hâte de laisser parler Eugène Delacroix lui-même. Disons simplement l’ori-
gine de ces documents précieux, et comment ils sont arrivés dans nos mains.
Les lettres nous ont été confiées par Mme Pierret, veuve de M. Pierre t, le plus ancien des amis de Delacroix, ami ardent, intelgent et fidèle. Depuis la sortie du collège, une correspondance sûre et active s’établissait entre eux dès qu’ils étaient séparés l’un de l’autre. Le mariage de M. Pierret avec une femme dont l’intelligence égala le cœur ne nuisit en rien à cette touchante amitié. A son retour du Maroc, Delacroix faisait le soir, dans la maison de son. ami, des croquis d’après ses souvenirs. Ils devaient servir pour illustrer un Voyage au Maroc , qu’il se proposait de publier lui-même, texte et gravures.
Voici les divers commencements d’exécution qu’eut, au moins comme préparation, ce Voyage an Maroc.
Il y eut d’abord le magnifique et délicieux album d’aquarelles appartenant au comte de Mornay et exécuté expressément pour lui. Il est composé aujourd’hui encore de dix-sept morceaux, capitaux parla chaleur de l’invention et la souplesse du rendu. Toutes les scènes qu’il compte avaient été préalablement déjà notées sur place à la plume ou à la mine de plomb par Delacroix dans ses carnets de voyage.
Plus tard, Delacroix exécuta à la plume • quelques lithographies qui restèrent absolument inédites, sauf quelques très-rares épreuves d’essai que l’on vit à la vente posthume de son atelier : les Costumes de Tanger^ les Muletiers de Tètuan, les Femmes d' Alger.
A l’occasion de la Noce juive dans le Maroc (salon de 1841), Eugène Delacroix publia dans le Magasin pittoresque un bois représentant le musicien juif accroupi dans le fond de la salle et raclant une sorte de violon primitif ; l’article qui accompagne ce bois est écrit par lui-même.
Enfin en 1844 (juillet et août) Y Illustration publia six bois, intercalés dans des articles de politique et de renseignements sur le Maroc auxquels Delacroix n’est peut-être point absolument étranger. Quelques-uns, gravés en facsimilé , expriment assez bien la délicatesse ou l’énergie du trait ; d’autres ont été remplis de niaises demi-teintes, alourdis par des fonds, des ciels, des distributions de travaux parallèles ou croisés qui leur ôtent toute grâce, tout effet, toute couleur. L'empereur Muley-Alder-Rliaman , à cheval, un soldat à sa droite et un porte-parasol derrière lui, trahit un travail primitif merveilleux de fraîcheur et de force de crayon. Ces bois l’avaient beaucoup préoc-
cupé. Il avait fait et refait des aquarelles, des dessins et des calques avant de s’arrêter à une composition définitive. M. Alfred Robaut a reproduit, dans la seconde de ses livraisons de Dessins et Croquis d’Eugène Delacroix, une belle variante de ce groupe équestre si patriarcal et si noble.
Voici donc les lettres amicales dans leur ordre d’envoi :