‹ Maîtres et petits maîtresChapitre 6 sur 40 · A M. PIERRET, RUE SAINTE-ANNE · texte numérisé non relu

A M. PIERRET, RUE SAINTE-ANNE

Toulon, 8 janvier 1832.

. Nous avons eu beaucoup de contrariétés dans

ce maudit voyage. Un froid et une gelée de chien pour partir ; il a neigé vers Lyon et j usque près d’Avignon comme je ne l’ai pas vu depuis longtemps à Paris, et pour arriver à Marseille et Toulon une bourrasque de vent et de pluie qui nous a percés. C’est ce qui nous a tant retardés. Heureusement j’espère que nous ne tarderons pas trop à partir. C’est probablement pour après demain. Tu es venu, je crois, à Toulon. C’est un fort beau pays. Voilà leMidi enfin; je me retrouve. La belle vue et les belles montagnes!

Je ne suis pas entré sans tristesse à Marseille. Le temps et sa faux ont rudement travaillé autour de moi et sur des têtes chères depuis le jour où je l’avais quitté (1). J’ai été heureux d’y retrouver des souvenirs encore vivants de mon père.

(1) C’est à Marseille qu’il avait vécu de sa toute première enfance.

A propos, j’ai vu Fontainebleau en passant. Le vandalisme y fait de fameux coups. Il est inimaginable que la déraison aille à ce point de saccager les admirables restes de peintures qui s’y trouvent, pour faire place aux échafauds et à la brosse de M. Alaux le Romain (1). Je suis convaincu que je ne trouverai rien d’aussi barbare en Barbarie. Mais que la volonté du diable soit faite....

Adieu.... Cette agitation me plaît. Mon camarade de route est parfait.

Devant Tanger, 24 janvier 1832.

Enfin devant Tanger! Après treize jours fort longs et d’une traversée tantôt amusante, tantôt fatigante, et après avoir éprouvé quelques jours de mal de mer, ce à quoi je ne m’attendais pas, nous avons essuyé des calmes désespérants et puis des bourrasques assez effrayantes à en juger par la figure du commandant de la Perle. En revanche, des côtes charmantes à voir, Minorque, Majorque, Malaga, les côtes du royaume de Grenade, Gibraltar et Algésiras. Nous avons relâché dans ce dernier endroit. .J’espérais débarquer à Gibraltar, qui est' à deux pas, et à Algésiras par la même occasion ; mais l’inflexible quarantaine s’y est opposée. J’ai pourtant touché le sol andalou avec les gens qu’on avait envoyés à la provision. J’ai vu les graves Espagnols en costume

(1) On sait que le roi Louis-Philippe ayant eu la malencontreuse idée de faire « restaurer » les fresques de Primatice et du Rosso dans la salle des fêtes de Henri II, tout fut implacablement « remis à neuf. »

à la Figaro nous entourer à portée de pistolet de peur de la contagion, et nous jeter des navets, des salades, des poules et prendre du reste, sans le passer dans le vinaigre, l’argent que nous déposions sur le sable de la rive. Q’a été une des sensations de plaisir les plus vives que celle de me trouver, sortant de France, transporté, sans avoir touché terre ailleurs, dans ce pays pittoresque ; de voir leurs maisons, ces manteaux que portent les plus grands gueux et jusqu’aux enfants des mendiants, etc. Tout Goya palpitait autour de moi (1). Ç’a été pour peu de temps. Repartant de là hier matin, nous comptions être à Tanger hier soir. Mais le vent, qui était d’abord insuffisant, s’est élevé si fort sur le soir que nous avons été obligés de franchir entièrement le détroit et d’entrer malgré nous dans TOcéan. Nous avons passé une très-mauvaise nuit; mais, la chance ayant tourné vers le matin, nous avons pu revenir sur nos pas, et ce matin, à neuf heures, nous avons jeté l’ancre devant Tanger. J’ai joui avec bien du plaisir de l’aspect de cette ville africaine. Ç’a été bien autre chose quand, après les signaux d’usage, le consul est arrivé à bord dans un canot qui était monté par une vingtaine de marabouts noirs, jaunes, verts qui se sont mis à grimper comme des chats dans tout le bâtiment et ont osé se mêler à nous. Je ne pouvais détacher mes yeux de ces singuliers visiteurs. Tu juges, cher et bon, de mon plaisir de voir pour la première fois chez eux ces gens que je viens chercher de si loin : car c’est bien loin, cher ami, et

(1) Goya fut une des grandes admirations de la jeunesse de Delacroix. Il- y avait à sa vente plus de cinquante croquis ou dessins à la plume d’après les Caprices.

EUGÈNE DELACROIX AU MAROC 0(j

j’ai plus d’une fois, dans les planches de ma prison flottante et durant des nuits assommantes de roulis et de mauvaise mer, songé à mon nid paisible et aux ligures que j’aime depuis que j’aime. Si c’était à refaire, je referais le voyage, mais l’absence a bien des chagrins.

Nous devons faire demain notre entrée magnifique. Nous serons reçus par les consuls des autres puissances, par le paclia, etc.

(Delacroix recommande, dans la fin de cette lettre, de prier M. Villot de copier la musique promise, de remettre les lettres pour lui à M; Feuillet de Gon=ches, etc).

Tanger, 2o janviéri

J’arrive maintenant à Tanger. Je viens de parcourir la ville! Je suis tout étourdi de tout ce que j’ai vu. Je ne veux pas laisser partir le courrier, qui va tout à l’heure à Gibraltar, sans te faire part de mon étonilemént de toutes les choses que j’ai vues. Nous avons débarqué au milieu du peuple le plus étrange. Le pacha de la ville nous a reçus au milieu de ses soldats. Il faudrait avoir vingt bras et quarante-huit heures pour donner une idée de tout cela. Les Juives sont admirables. Je crains qu’il soit difficile d’en faire autre chose que de les peindre: ce sont des perles d’Éden. Notre réception a été des plus brillantes

(1) Frédéric Villot, qui est mort il y a deux ans, secrétaire général du musée du Louvre, a été fort longtemps lié avec Delacroix et a gravé quelques eaux-fortes d’après ses aquarelles.

pour le lieu. On nous a régalés d’une musique militaire des plus bizarres. Je suis en ce moment comme un homme qui rêve et qui voit des choses qu’il craint de pouvoir lui échapper...

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