CHAPITRE DIXIÈME
ON NOUS ÉCRIT DE NIORT (dEUX-SÈVRES)
Je me rassis, vous connaissez le décor : — mes arbres, les quais, Teau grise — un peu énervé que la fatigue que j'avais voulue, la salvatrice fatigue, m'empêchât par sa persistance de bien jouir de tout cela. Et je répétai :
— Tout celai
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Cette fin brusque, en bouffonnerie dont personne ne riait, m'attrista, comme attristent, lorsqu'on est trop las, les moindres aventures qui vous jettent dans le fouillis bigarré de cette Ysolde de vie. Je gémis :
— Tout cela ne se suit pas !
Je me sentis grincheux, parce qu'en somme je regrettais quelque chose, et je m'absorbai à me demander au juste quoi.
— Il n'y a que la pendule qui s'en moque, m'écriai-je; elle continue son petit bonhomme de tic-tac!
Et levant les yeux sur la mienne, je m'aperçus qu'elle était arrêtée.
— Tiens, Jimmyl Voilà des fleurs, regarde. Ces pivoines-là sont superbes, je les mettrai dans le vase brun ; et voilà des
œillets pour ton petit vase blanc. Devine combien j'ai payé le tout.
— Trente-cinq sous. Hein I c*estpas cher? On te les aurait fait payer au moins trois francs. Ohl voilà encore ce sale chat qui déchire ma voilette ; Biscuit-de-Reims ! veuxtu bien... Jimmy, embrasse-moi pour voir comme j'ai chaud. Tu sors ce soir?
— Non, oui, sais pas.
— Embrasse-moi.
Elle me rit dans le cou sans savoir pour-» quoi, pour la joie de rire.
Et moi, l'âme crépusculaire, je fais prendre le frais, sur le quai, à mes agacements mélancoliques. Brume, lune, un paysage de Laforgue :
Petite brume, réflexion de la lune sur des toits lointains, du petit jour mourant sur des quais incertains, petite brume^
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petit jour qui vous meurt languide à la, nuque, et lune qui s'éveille hlondine aux toits lointains, petite lune, petite brumey petite brume étouffe alors petite lune.
Cette Ysolde, tout de môme !
Une lettre de Franz !
(« Si je ne t'ai pas écrit tout de suite, )) mon vieux, c'est que j'ai été malade en » arrivant chez ma tante; lorsqu'on est Il » éreinté comme je Tétais, on marche » encore un peu en raison de la vitesse » acquise, mais quand on s'arrête, tout )) fout le camp. On m'a couché, bordé, dor- » loté, on m'a fait avaler un lait de poule. » Le dévouement de ma bonne tante me » fait bien augurer de son testament. Ces » trois jours de repos m'ont fai^-- déjà tout » plein de bien.
» Seulement, c'est durl... Elle ne me )) lâche pas, la mâtine, elle m'empêche de » dormir, elle m'énerve, elle me cauche- )) marde, et je sens qu'il en sera ainsi jus- » qu*à ce que je sois assez ragaillardi pour » lui donner une remplaçante. »
— Un coup chasse l'autre, quoi I
« Ne crois pas, mon vieux, que je la re- » grette, non ; je n'avais pas la force de me )) dépêtrer d'elle, parce que, tu sais, ce que » c'est... on est si faible, on s'affole... et on » perd sottement sa vie quand on n'a pas » un ami comme toi pour vous tendre la » main... Ah 1 je m'en rends bien compte » maintenant, elle ne valait pas que je » souffre... »
— Que je souffrisse 1 Que je souffrisse !
« ... ainsi pour elle. Vois-tu, je m'illu-* )) sionnais même sur ses qualités... spé- » ciales. Une femme, c'est toujours une
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» femme, et celle-là était pareille aux )) autres... »
— Allons boni voilà qu'il est injuste, maintenant!
a Plus rosse et plus poseuse, voilà tout, » et passablement hystérique. C'est égal, » ma Volupté était rudement bien, quand je » pense à ça... Mais peut-être PArt ne » doit-il pas être ainsi tourmenté ; peut-être j) l'idéal est-il le beau calme ; il y a ici une » fillette délicieuse dont je veux faire une » Innocence^ quelque chose de très trans- » parent et de très pur... »
— Il n'y a pas à dire, l'esthétique des gens varie selon Fétat de leurs reins.
(c Tu es un sage, toi, tu t'arranges un » gentil bonheur avec Clarisse qui est une » bonne petite fille... »
— Clarisse I
— Jimmy?
2G2 MAÎTRESSE D'eSTHÈTES
— Franz me charge de te dire que tu es une bonne petite fille.
— Ah 1 dis-lui la même chose pour moi quand tu lui écriras, s' pas ?
« Moi j'ai envie, ma parole, de me marier ; » ma tante me trouverait cela ; j'aurais un )) tas de marmots dans mon atelier, et je » ferais la pig3 à Donatelle pour les petits î) Saint Jean-Baptiste...
« Ne te moque pas de moi. Cette aven- )) ture, dans sa banalité prétentieuse, m'a » écœuré. J'ai compris la vanité de tous )) les faux plaisirs où nous gâchons nos )) jeunesses... »
— Si je le faisais nommer Père de l'Eglise 1 J'ai justement un cousin au Ministère des Cultes.
« Il y a quelque chose que je m'étais promis de ne pas te dire... »
Ah! voyons un peu pourquoi il m'écrit!
« parce que c'est tropstupide... mais
je veux que tu saches jusqu'où peut aller la méchanceté imbécile de cette fille. »
— Nous y voilà î
a J'ai reçu hier une lettre d'Ysolde où elle me dit, avec les plus fétides injures, que j'ai été bien bête de me laisser rouler par toi... que tu ne m'as fait partir que pour te débarrasser de moi... que tu es maintenant son amant... »
— Ah ! la rosse I
« et que d'ailleurs elle n'a pas perdu
au change... tu penses bien que je n'ai pas cru un mot de cette infamie...
— Oufl
» mais elle aurait voulu trouver lo
vrai moyen de me détacher définitivement d'elle qu'elle n'aurait pas pu trouver mieux que ce mensonge. Ahl mon vieux Jimmy, situ.....
2Gi MAÎTRESSE d'eSTIIÈTES
— Oui, oui, oui, oui, oui.
« Et quand je reviendrai déjeuner
avectoi et ce bon Maugis
« Ton ami,
« Franz. »
Tiens, il y a un post-scriptum...
« P. S. —, Voudrais-tu passer chez Socle, (( rue des Beaux- Arts, et le prier de m'ena voyer quelques ébauchoirs ; il sait ce ce qu'il me faut. Je ne serais pas fâché de « me remettre à travailler un peu
C'est lui qui la donne, la morale de tout cela.
— Clarisse!
— Jimmy ?
— Viens m'embrasser. Tu me feras acheter trois mains de papier écolier, une
bouteille d'encre du Coq et une boîte de plumes Flament numéro deux; faut que j'aie fini mon roman dans un mois.
Moi je vais acheter de la batiste pour
me faire des pantalons.
— Fermés, surtout : c'est plus distingué.