‹ Maîtresse d'EsthètesChapitre 12 sur 13 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

JE FAIS GHARLEMAGNE

Nous nous sommes levés à midi, en nage, dans une bouillie de draps. Une seule sensation bien nette : celle d'avoir la bouche pleine de tout petits copeaux de pitchpin non verni ; ça gêne ma langue pour remuer et mon élocution en soufïre ; et puis — ohl quand je ne remue pas, ça

va encore bien, mais quand je remue, c'est la noble courbature. Mon sourire tiré signifie qu'il y a de quoi.

Clarisse, devant la glace, mime un vers de Lamartine :

Les filles se passant les deux mains sur les yeux...

— Ohl Jimmy! soupire-t-elle avec une reconnaissance lasse.

Evidemment elle est flattée. Et cependant si elle savait...

Je dissipe un peu mon gagaïsme en me faisant niagarer sur la nuque des cascades à Peau-de-vie de Lavande, et puis je frotte à la serviette-éponge, vigoureusement. Ab I mes paupières ont diminué de poids ; voici deux idées qui se nouent : « Ysolde va venir ; faut pas que Clarisse reste ici. »

Pendant tout le déjeuner, j'entreprends la petite. Il y a bien longtemps qu'elle n'a

VU ses parents. Sa vieille grand'mère sourde, qui a été si bonne pour elle, doit en sécher! Et sa sœur qui a épousé un ébéniste et que l'on a opérée l'autre mois d'un kyste « où il y avait des cheveux et des dents — oui, Jimmy »! et sa petite nièce qui est en pension avenue de Diane, au Parc-Saint-Maur; elles goûteraient toutes deux au bord de l'eau ; c'est ça qui serait gentil !

Clarisse n'argumente pas; elle répète seulement : « J'aime mieux rester ici sans bouger, » et elle a de petits frissons dans les épaules, et de ces sourires qui durent sur les lèvres tandis que les yeux battent.

— Je croyais que tu devais essayer un Corset-Hygie, « le seul rationnel »..,

— Oh! ce n'est pas pressé.

Je fais miroiter toutes les séductions :

la modiste, le Louvre, le Bon Marché, le

Printemps, le Petit-Saint-Thomas... Ça ne prend pas. Elle ronronne. Mais comme nous finissons de déjeuner, elle s'écrie :

— Si! Faut que j'aille rassortir de la soie pour broderie!

Elle n'y travaille jamais à sa broderie, remarquez bien; mais qu'est-ce que je demande, moi? Qu'elle sorte...

J'envisage la situation. J'ébauche de petits gestes pour sentir ma courbature. Aïe, les reins ! La croupière serre toujours... Un instant, j'avais eu envie de demander une tasse de nénuphar au lieu de café, mais c'est inutile. Clarisse, chapeautée pour sortir, vient m'embrasser dans le cou, toute fraîche sous sa voilette. Elle me rit au nez, et se frotte avec énervement contre ma joue. Elle embaume. Eh bien I cela ne me fait rien, rien du tout !

Elle partie, je m'étende sur le divan pour

savourer un « mauvais livre » fîchtrement mauvais, du dix-huitième, avec des gravures, aussi du dix-huitième. Eh bien! cela ne me fait rien, rien du tout 1 Si, cela m'ennuie. C'est odieusement surfait, cette littérature-là ! Je jette le bouquin et j'imagine avec soin des tableaux de genre. Eh bien I cela ne me fait rien, rien du tout.

Décidément Ysolde peut venir.

Dzingl Dzing ! La voilà; nous allons rire.

Ysolde entra vite, ôtant son chapeau dès le seuil, et courut vers moi, évidemment étonnée de ma froideur.

— Ysolde, lui dis-je, que désirez-vous ?

— Comment 1 ce que je désire ?

Elle resta figée. Je la détaillai avec soin. Non. Elle n'était pas jolie, taille carrée, figure plate... Je savais bien qu'elle pouvait le devenir, jolie et pire, mais je m'étais arrangé de façon à ce que cela ne me fit rien, rien du tout.

Elle jeta son chapeau sur le divan, secoua

les épaules et sourit de toutes ses dents.

— Vous désirez ?

Elle se mit à rire, trop fort.

— Qu'est-ce qui vous prend, Ysolde ?

— Tu te fiches de moi I

Elle riait gentiment, en somme, mais puisque j*avais pris mes précautions pour que...

— Voyons, dis-je en me levant, que signifie tout cela ? Vous m'avez écrit, avant-hier, pour réclamer des objets laissés chez Franz ; je vous les ai fait rendre. Que vous faut-il de plus, et que faites- vous ici? Je ne veux pas me mêler de vos querelles, moi !

Je me rassis. Elle ouvrit la bouche, les

yeux, se demandant si elle devenait folle,

et regarda autour d'elle pour reconnaître

les êtres. La vue du divan la rassura;

alors elle se fâcha, net :

— Cette plaisanterie a assez duré,n*est-ce pas-, tu peux garder ton esprit pour tes « Lettres de l'Ouvreuse. »

— Mais enfin où vous croyez-vous? et d'abord pourquoi me tutoyez-vous ?

— Pourquoi je te tutoie !

Elle indiqua le divan d'un geste ample de tragédie du vieux répertoire :

— Tu sais bien qu'hier...

— Quoi, hier?

— Tu sais bien que je suis venue ici, que tu m'as aimée, que tu m'as dit de revenir aujourd'hui...

— Ah ça, qu'est-ce que vous chantez là. Vous devenez folle! Vous ici, hier? Elle est raide ! Je canotais avec Tignol, à Chelles, hier. Et puis, pour qui me prenezvous ? Est-ce que vous me croyez capable, vis-à-vis de mon ami Franz?... Allons, que cette comédie-là finisse. Assez vendu!

Il y eut lutte en elJe, évidemment, mais elle se souvenait trop bien des détails ; aussitôt qu'elle fût sûre, elle se troubla parce qu'elle ne comprit plus.

— Enfin, je sais bien, ce n*est pas possible que tu aies oublié, dis?...

— Oublié quoi?

Elle ébaucha un gracieux geste tendre, mais cela ne me fît rien, rien du tout.

Elle continua d'un ton inquiet comme, se parlant à elle-même : Je ne me rappelle plus exactement ce qui s'est passé, nous avons crié à propos de Franz, et puis sur le divan, tu sais bien, tu sais bien...

Je m'appliquais à conserver un air de stupéfaction compatissante, mais vexée ; je levai les bras :

— Décidément, vous devenez folle I Alors elle sanglota de rage, — à sec.

— Quoi ! Je le sais bien, moi, je le sais

bien. Tu te moques de moi, mais je ne veux pas, tu es mon amant, tu es mon amant...

C'était certainement la première fois que cela lui arrivait. A moi aussi d'ailleurs.

Il fallait brusquer.

— En voilà assez. Je ne sais pas ce que vous voulez dire, est-ce clair? Et je ne veux pas le savoir! Remettez votre chapeau, et bonsoir !

Elle comprit et devint livide. Il aurait été plus malin de la reconduire doucement à la porte, en protestant qu'elle était en proie à un accès de démence; elle l'aurait peutêtre cru, elle serait peut-être devenue folle pour tout de bon et c'eût été un cas des plus intéressants. Mais... v'ian! Les narines se gonflèrent, les yeux devinrent étincelants, les cheveux croulèrent qu'elle relevait, comme hier, du même geste brusque. Et cela ne me faisait rien, rien du tout.

Elle se précipita sur moi.

— Ah 1 tu ne veux pas; tu... ! tu... mufle Tu fais semblant que ça ne soit pas vrai ! Tul...tu!...

Son indignation bafouillait à gros bouillons. Puis, rejetant ses cheveux en arrière, elle fut Jeanne Hachette ne voulant pas désespérer du sort de Beauvais.

— Mais ça ne se passera pas ainsi...

Et elle se jeta sur moi, tendue. Oh I que mes précautions étaient indispensables!

Ellem'enliana le cou et juxtaposa sa bouche à mes lèvres. Je me dégageai un peu pour respirer :

— Non ! mais enfin, quoi? Vous voulez me faire subir les derniers outrages ? Si vous répétez le rôle de madame Putiphar, laissez-moi chercher mon ulster.

Elle fut tendre et crispée :

— Jimmy I Jimmy I Ne continue pas!

je vais crier 1 je veux l je veux ! je veux f

Elle savait débrailler ses vêtements jusqu'à sembler plus que nue. Elle me rejeta sur le divan, — dame, je n'offrais pas beaucoup de résistance, — elle se tordit, elle rugit, elle gémit, elle glapit, elle chercha des caresses dans tous les coins de son érudition.

Et moi... moi je regrettai presque...

oui... d'avoir trop bien pris mes précautions.

Elle restait assise au , bord du divan^ tremblante, pâle, se calmant peu à peu.

Je sentis qu'elle me méprisait. J'en fus vexé, mais c'étaient les inconvénients de ma méthode. Puis elle bondit :

— Je suis sûre que tu l'as fait exprès.

Je ne répondis pas. Il avait réussi, mon moyen, mais je n'en étais plus fier du tout. Ah! ce qu'il aurait fallu, c'eût été le cou-

rage de dire : « Non, parce que c'est non ! » mais puisque je ne l'aurais jamais eu ce

courage...

Après un bête de silence éclatèrent les lamentations d' Ysolde :

— Oh ! Franz et toi vous ne m'avez pas comprise, vous ne m'avez pas aimée comme il fallait m'aimer. Vous n'avez pas voulu voir en moi la Prêtresse, vous m'avez aimée comme la première femme venue, vous avez eu peur pour vos santés. Vous n'avez vu que mon corps et vous n'avez pas su atteindre mon âme, vous n'avez pas su communier avec moi dans F Immatérialité de ridée.

J'écoutais ces gargouillages prétentieux tandis qu'elle replantait les fourches tombées de ses cheveux. Oui, c'était son jargon de hasard et son idéalisme en toc...

' — Je sens en moi une Reine qui soulTro

dans la sale vie grise d'aujourd'hui ; quand j'ai fait souffrir Franz, c'était malgré moi, et toi, tu as peur de souffrir comme lui ; mais je ne te regrette pas parce que tu n'es qu'un mufle comme les autres, et ça m'est bien égal qui j'ai ; tous sont bons, puisque je ne peux pas avoir de demi-dieux... Mais je veux servir l'Art par eux et cela ne me réussit pas. La statue de Franz est brisée et les vers de Mouront sont ridicules...

Elle avait l'air presque émue en psalmodiant ses litanies, mais elle ajouta :

— Je demeure intangible et pure.

Et ce fut de nouveau ridicule, parce qu'évidemment elle avait une grande préoccupation d'être noble et digne. Elle me tendit la main disant :

— Je te pardonne.

C'est vrai qu'elle avait à me pardonner.

— Ysolde, c'est parce que je ne me sen-

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tais pas digne de votre façon d'être belle que je...

Elle se rengorgea, mais pourquoi se rcngorgea-t-elle?

Sur le seuil elle conclut encore :

•— Vous avez été cochons tout de môme! Mais mon orgueil me sauve.

Et de nouveau j'eus envie de rire, un peu.

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