CHAPITRE DEUXIEME
OUI s'avoue rétrospectif
En Tan de grâce mil huit cent quatrevingt — Julio Grévy régnante — naquit à Paris (France), au pied de la rue des Mar« tyrs, le lundi 2 décembre, « par une belle matinée de printemps », un enfant du sexe féminin. Ne vérifiez pas sur vos vieux almanachs si le 2 décembre 1880 fut bien un
lundi, printanier ou non; j'ai donné ce détail au hasard, tout à fait au hasard.
Je n'aggraverai pas par un présomptueux mensonge l'ignorance où je suis des origines paternelles de mon héroïne. Son père n'était pas fils lui-même d'un ancien officier supérieur... il n'était pas même fils luimême... il n'y avait même pas de père.
Cet enfant du sexe féminin était Tenfatit du Mystère (prononcez « Michet »).
Sa mère (il y avait une mère, également du sexe féminin) promenait chaque soir, depuis tant d'années, de la rue Drouot à la Grande Opéra les promesses de son cordial accueil et le vague frou-frou de plus vagues soieries. On l'appelait Flora. Pas jolie, jolie, elle avouait, aux hospitalisés bons garçons, qu'elle n'était pas unebath affaire. « Mais, tu sais, la noce, ça vous éreinte ; à seize ans j'avais un corps épatant. »
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A quarante ans, il n'était plus épatant du tout -, mais à minuit ça ne coûtait pas bien ciier, et à deux heures on ne payait que quart de place. D'ailleurs elle avait des spécialités, la vieille baladeuse. On montre une injustice révoltante pour les quinquagénaires maquillées qui s'entêtent ; chez elles il y a du feu, elles sont bien gentilles, et puis elles vous reboutonnent vos bottines. Flora réunissait toutes ces qualités.
A force de se promener, il lui vint une fille.
Quand une fille naît de père inconnu, la primipare (j'en appelle à toutes les fillesmères !) lève les bras au plafond et s'écrie : « Elle sera honnête ! » Cela part d'un excellent cœur. Flora leva les bras au plafond et s'écria: « Elle sera honnête I » Cela partait d'un excellent cœur
Un employé de mairie, qui sentait le chien mouillé et le cigare éteint, inscrivit :
« Zélie Vouillard, fille d'Aurélie Vouillard, dite Flora *, père inconnu. » Les témoins signèrent ; on absorba quelques tournées ; la jeune Zélie s'en fut en nourrice.
Flora convalesça, puis se regarda dans la glace : quel déchet ! Les petites économies avaient fondu, les nichons aussi; fallait payer les mois de nourrice, savon et sucre. Il y a des heures gaies dans la vie!
Flora descendit dans la rue, mal fardée, les joues grises, le regard fou, et une toilette î Jupe verte élimée, chapeau amazone avec la plume en arête de sole, visite en cachemire noir, débrodée de jais. Au coin de la rue Lepelletier, un Odéon-CIichy massif l'éclaboussa ; elle s'arrêta sous un bec de gaz pour examiner le dégât ; sa soirée était perdue ; elle eût été désespérée si elle avait eu le temps; mais il fallait que Zélie fût honnête.
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On lui toucha l'épaule. Elle se retourna,
vit un grand jeune homme blond, en deuil,
— Voulez-vous venir poser chez moi tous les soirs, comme vous êtes là?
Elle ne comprit pas, crut qu'il se moquait, hocha la tête sans répondre.
— Voulez-vous poser ce soir ? Je vous donnerai un louis.
Elle le suivit.
Tout seul, Eric Arkel vivait, triste, dans un grand hôtel triste, amoureux de tristesse, peintre des tristesses.
Chaque soir Flora posa pour lui. Debout, relevant ses haillons de soie, derrière elle les vitres gaies d'un restaurant de nuit, les yeux caves, la bouche sanglante, elle regardait la nuit boueuse du Boulevard.
Ce fut peut-être un chef-d'œuvre. Arkel ne Texposa pas.
La toile finie, Flora demanda:
— Où que je vais aller, moi?
Il hésita un peu :
— Si vous voulez rester comme concierge de mon hôtel
Elle accepta comme si on lui eût jeté la vie. Zéiie serait honnête I
Dans la monotonie de son existence tranquille, elle oublia. Elle ne haïssait personne, elle fut bonne, etbébête. Du hideux passé brutal, elle ne se souvint plus que comme d'une grande fatigue dont elle se reposait. Elle cousait, maladroitement, en pensant à sa fiile qu'elle allait voir souvent, qui grandissait, qui allait avoir sept ans.
Un jour, Arkel la fit appeler :
— Aurélie, si vous voulez garder votre fille près de vous, je vous le permets. Vous veillerez à ce qu'elle ne soit pas bruyante.
Elle balbutia et sanglota. Le lendemain, elle passa la nuit à regarder sa fille dormir.
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(Tout cela a Tair traduit d'un roman
anglo-pleurard, mais qu'est-ce que vous
voulezquej'y fasse? C'est arrivé. D'ailleurs,
j'abrège le plus que je peux, j'abrège.)
Zélie eut huit ans, puis neuf; sa mère continua à la regarder dormir. Elle eut dix ans, puis onze. Il ne semblait pas qu'elle dût devenir particulièrement jolie ; sans doute qu'elle n'avait pas eu de chance, comme père. Elle eut douze ans, puis treize, apprit à lire, à écrire, connut les rois de France iusqu'à Félix Faure inclus, et les quatre règles. A quatorze ans ce fut la cinquième règle ; sa mère lui expliqua que ce désagrément arrivait à tout le monde... A quinze ans, elle avait d'assez beaux cheveux et ne se rongeait plus les ongles.
Décidément, elle serait plutôt laide, et hargneuse avec cela; sa mère l'adorait. .
Eric Arkel mourut, leur laissant une pe-
S3 MAÎTRESSE d'eSTHÈTES
tite rente. Aurélie le regretta tout de même ; d'ailleurs elles se trouvaient plus pauvres. On s'installa aux Batignolles, très haut, rue des Épinettes; Zélie prit la meilleure chambre ; un mois après Tinstallalion, elle eut seize ans. Et c'est à seize ans qu'il lui arriva de s'appeler Ysolde.
Même rue, même numéro, deuxième audessus de l'entresol, vivait un compositeur wagnérien.
Il y a deux sortes de wagnériens : les vrais wagnérien s et les faux wagnériens ; ceux-ci foisonr.ent. Un littérateur peut arriver — pas souvent — à comprendre Wagner, je dis comprendre à fond ; un musicien, jamais; ça lui est défendu; n'insistons pas.
Richard Buvard était un wagnérien Lère- Cathelain, qui faisait de IWet aux lumières;
pas méchant d'ailleurs et convaincu (de quoi? de tout), il consacrait plusieurs heures par jour à se monter le bourrichon sur les amours de Tristan ; au bout de vingt minutes il se forgeait la conviction que tout ça était de lui. (Mince 1) Alors il se passait la main dans les cheveux. Son rêve, son bleu rêve, était de pouvoir un jour se payer un orgue ; heureusement pour ses voisins, il était pauvre comme les rimes de la nouvelle école, et se contentait de manipuler un Gaveau loué quinze francs par mois ; ça faisait moins de bruit, beaucoup tout de même.
Zélie Vouillard rencontra un jour le musicien dans l'escalier, et rougit.
Le lendemain, le musicien rencontra Zélie Vouillard dans Tescalier, et sourit.
Deux jours après, à la suite de certaines cogitations, il lui demanda si elle consen*