‹ Maîtresse d'esthètesChapitre 22 sur 25 · ON NOUS ÉCRIT DE NIORT (DEUX-SÈVRES · texte numérisé non relu

ON NOUS ÉCRIT DE NIORT (DEUX-SÈVRES

Je me rassis, vous connaissez le décor :

— mes arbres, les quais, l’eau grise — un peu énervé que la fatigue que j'avais

voulue, la salvatrice fatigue, m'empêchât

par sa persistance de bien jouir de tout

cela. Et je répétai :

— Tout cela!

Cette fin brusque, en bouffonnerie dont

personne ne riait, m'attrista, comme attristent, lorsqu'on est trop las, les moindres aventures qui vous jettent dans Je fouillis bigarré de cette Ysolde de vie.

Je gémis :

— Tout cela ne se suit pas!

Je me sentis grincheux, parce qu’en somme je regrettais quelque chose, et je m'absorbai à me demander au juste quoi.

— Il n'y a que la pendule qui s’en moque, m'écriai-je; elle continue son petit bonhomme de tic-tac!

Et levant les yeux sur la mienne, je

m’aperçus qu’elle était arrêtée.

— Tiens, Jimmy! Voilà des fleurs, regarde. Ces pivoines-là sont superbes, je les

mettrai dans le vase brun: et voilà des

ON NOUS ÉCRIT DE NIORT er

œillets pour ton petit vase blanc. Devine combien j'ai payé le tout.

— Trente-cinq sous. Hein! c'estpas cher?

On te les aurait fait payer au moins trois francs. Oh! voilà encore ce sale chat qui déchire ma voilette ; Biscuit-de-Reims ! veuxtu bien. Jimmy, embrasse-moi pour voir comme j'ai chaud. Tu sors ce soir?

— Non, oui, sais pas.

— Embrasse-moi.

Elle me rit dans le cou sans savoir pour« quoi, pour la joie de rire.

Et moi, l’âme crépusculaire, je fais prendre le frais, sur le quai, à mes agacements mélancoliques. Brume, lune, un paysage de Laforgue :

Petite brume, réflexion de la lune sur des toits lointains, du petit jour mourant

sur des quais incertains, pelite brume,

petit jour qui vous meurt languide à la

nuque, et lune qui s’éveille blondine aux

toits lointains, petite lune, petite brume,

petite brume étouffe alors petite lune.

Cette Ysolde, tout de même!

Une lettre de Franz!

« Sije ne tai pas écrit tout de suite,

mon vieux, c’est que j'ai été malade en

arrivant chez ma tante; lorsqu'on est

éreinté comme je l’étais, on marche encore un peu en raison de la vitesse acquise, mais quand on s’arrête, tout fout le camp. On m'a couché, bordé, dorloté, on m’a fait avaler un lait de poule.

Le dévouement de ma bonne tante me fait bien augurer de son testameut. Ces trois jours de repos m'ont fait déjà tout

plein de bien.

60 MAÎTRESSE D'ESTHÈTES » Seulement, c'est dur! Elle ne me lâche pas, la mâtine, elle m'empêche de dormir, elle m'énerve, elle me cauchemarde, et je sens qu’il en sera ainsi jusqu’à ce que je sois assez ragaillardi pour lui donner une remplaçante. »

— Un coup chasse l’autre, quoi!

« Ne crois pas, mon vieux, que je la regrette, non; je n'avais pas la force de me dépêtrer d’elle, parce que, tu sais, ce que c'est. on est si faible, on s’affole...et on perd sottement sa vie quand on n'a pas un ami comme toi pour vous tendre la main... Ah! je m'en rends bien compte maintenant, elle ne valait pas que je souffre... »

— Que je souffrisse ! Que je souffrisse !

… ainsi pour elle. Vois-tu, je m'illu«

sionnais même sur ses qualités... spé-

ciales. Une femme, c’est toujours une

Page 1