Maladies contagieuses des animaux nuisibles
Les pertes occasionnées par les animaux nuisibles se chiffrent par centaines de millions. Le hanneton et sa larve, je ver blanc, détruisent annuellement, d'après les évaluations de M. L. Grandeau, pour 300 millions de francs de récoltes, les mulots et les campagnols en enlèvent presque autant, la noctuelle des moissons et le nématode ne laissent parfois rien sur les champs de betteraves; les innombrables espèces de pucerons, dont le phylloxéra est le plus redoutable, ravagent les vignes et les arbres fruitiers ; le charançon, l'éphestia et plusieurs espèces de mites s'attaquent aux grains et aux farines; enfin, les champignons parasites, les moisissures, qui s'altaquent indifféremment à toutes les substances alimentaires dans les champs et dans les magasins, complètent la série de ces pertes et ravages, dont le total atteint certainement, s'il ne dépasse pas, le quart de toutes les récoltes.
Abandonner ces richesses aux parasites, c'est perdre en grande partie la plus-value en récoltes que l'agriculture espère obtenir par la culture intensive, et naturellement plus cette culture devient coù-
ANIM. NUIS. A l'aCtRIG. 1
teuse, plus considérables et plus sensibles deviennent en même temps
les pertes. .
Ce serait, en effet, une grave erreur que de croire que, dans les pays infestés d'une façon chronique par les campagnols, les vers blancs, ou tout autre insecte, on obtiendra des rendements plus forts au moyen des semailles plus intenses et des amendements appropriés. Le cultivateur se dit qu'en semant deux quintaux de ble par hectare au lieu d'un et en ajoutant au fumier des phosphates et • des nitrates, il fera la part du feu et obtiendra tout de même une belle récolte.
Malheureusement ce raisonnement est loin d'être juste. Les parasites de l'agriculture, les insectes comme les rongeurs, se plaisent bien davantage dans les terres fertiles et dans une végétation riche et luxuriante que dans les terres maigres où il n'y a que peu de chose à manger.
Les animaux qui vivent aux dépens de nos récoltes se développent d'autant mieux et deviennent d'autant plus nombreux qu'ils trouvent une nourriture plus abondante, c'est un fait bien reconnu aujourd'hui D'autre part, la culture répétée d'une denrée sur le même champ favorise le développement de certaines espèces d'insectes qui, trouvant toujours une nourriture abondante, se multiplient d une façon tout à fait anormale. Le bénéfice des cultures intensives devient ainsi fort souvent illusoire. Il faut donc se défendre contre les animaux nuisibles et cette défense, qui amènera la diminution progressive des pertes, doit être conduite d'une façon tout aussi méthodique elle mérite tout autant d'inlérêt et de soins que l'ensemb e des moyens mis enjeu par l'agriculture moderne pour augmenter le
rendement de la terre.
La science met chaque jour entre nos mains des moyens de défense nouveaux ; on n'a qu'à les mettre à profil et donner a cette défense contre les animaux nuisibles l'organisation conforme a 1 importance des intérêts engagés.
Les résultats deviendront certainement très vite appréciables; mais il ne faudrait pas croire pourtant que le mal sera enlevé du jour au lendemain comme avec une baguette magique.
De même que pour amender une terre et en augmenter le rende-
DESTRUCTION DES ANIMAUX NUISIBLES A l' AGRICULTURE. 3
ment il faut, pour défendre les récoltes et diminuer les pertes, des Xis persiis et soutenus; mais combien peu de chose seront ces efforts en comparaison avec le résultat final !
Prenons, pour fixer les idées, comme exemple une ferme de 50 hectares de bonnes terres fortes cultivées en blé et en pra.nes artificiellel comme on en rencontre beaucoup dans les départements de l-Esi - Supposons celte ferme infestée par les campagnols, qui causant, au bas mot, une perte moyenne de 20 fr. par hectare soU 1 000 fr. par an. Cela fera pour un bail de 12 ans une perte totale
'''or !!!c une dépense de 5 fr. au maximum par hectare, tous frais compris, continuée pendant deux années, on peut détruire tous les camLnols et pour toujours. La dépense pour la destruction de ces a„lu\ s'élèvia donc à 250 fr. par an, soit à 500 fr. en tout au maximum. Le fermier aura, par conséquent, réalise de ce chef, au bout de 12 années, un bénéfice de 11 000 fr. en chiffres ronds.
On pourrait en dire autant des vers blancs, des noctuelles nematodes, etc., dans les champs, des éphestias dans les moulins, des charançons dans les greniers et les granges, etc., etc.
La recherche des moyens de destruction des animaux nuisibles est une science qui demande tout aulanl d'apphcation et mérite tout autant d'intérêt que toute autre branche des sciences agronomiques. Elle mérite d'être tout autant répandue et vulgarisée, et, une lois bien appliquée, elle permettra au cultivateur de profiter réellement des amendements et des améliorations coûteuses qu il s efforce d introduire dans la préparation de ses terres pour en augmenter le rendement.
Gomme nous le veryons plus loin, l'emploi rationnel des virus, c'est-à-dire des microbes des maladies contagieuses qui se déclarent spontanément ch-z les animaux nuisibles, peut donner aux cuUivateurs des armes défensives bien plus efficaces en même temps que plus simples et moins coûteuses que tous les moyens de deslruction préconisés antérieurement.
On a remarqué, en effet, qu'en règle générale, les insectes et les rongeurs, quand ils apparaissent en grandes masses, finissent par suc-
comber à des maladies contagieuses. Les grandes agglomérations de ces animaux favorisent le développement des microbes pathogènes, champignons ou bactéries.
C'est ainsi que les Cleonus punctimntris qui ravagent les cultures de betteraves à sucre en Russie sont régulièrement décimés par la muscardine verte (i). En Amérique, le développement d'un petit hémiptère {Blissus teucopterus, punaise des blés) qui ravage les cultures des céréales, est constamment modéré par le développement simultané de plusieurs microbes pathogènes et notamment du Sporotrichumglobuliferum{^).F.uim etl893, des milliers d'hectares de forêts ont été complètement effeuillées, en Allemagne, par les chenilles de la nonne (Liparis monacha). Malgré tous les moyens employés, l'invasion allait toujours en augmentant en étendue et en intensité, quand brusquement une épidémie de flacherie s'est déclarée spontanément et a détruit tous ces insectes en quelques semaines (3).
En France, depuis que l'on connaît la maladie des vers blancs causée par VIsarla densù, on découvre un peu partout des épidémies spontanées dues à ce champignon (4).
Malheureusement, les épidémies n'interviennent spontanément qu'au moment où l'invasion est arrivée au maximum de son mtensité, c'est-à-dire après la destruction plus ou moins complète des cultures envahies ; aussi, ces épidémies ne deviendront-elles réellement intéressantes pour l'agriculture que, quand il sera possible de les réglementer, de les provoquer à volonté au moment le plus
opportun. , ,
Un assez grand nombre d'essais d'i;ifection artificièUe ont ete
tentés depuis quelques années.
Pour les rongeurs, ces essais ont été presque partout couronnes de succès; des régions entières ravagées antérieurement par les .mulots ou les campagnols, en sont aujourd'hui complètement débarrassées (5).
Les tentatives de destruction des insectes au moyen des champignons entomophyles ou des bactéries ont été jusqu'à présent moins
[leureuses. .
Toutefois, comme nous le verrons plus loin, un certain nombre
DESTRUCTION DES ANIMAUX NUISIBLES A l'aGRIGULTURE . 5
de ces tentatives ont donné des résultats très encourageants (v. p. 68 et suivantes) et ces résultats nous autorisent à espérer que de nouvelles recherches expérimentales conduites avec méthode, nous feront connaître les conditions dans lesquelles il faut opérer pour atteindre les insectes nuisibles aussi facilement et avec autant de succès que les rongeurs.