LES MALADIES DES RONGEURS NUISIBLES
(Campagnols, mulots, souris et rats)
Les campagnols font le désespoir des cultivateurs depuis que Ton cultive la terre. Dès la plus haute antiquité, dans l'ancienne Grèce surtout, ces petits rongeurs ont acquis une célébrité presque aussi triste que les vols de sauterelles en Egypte. On les rencontre dans toute la zone tempérée et même dans les régions froides de l'Asie, de l'Europe et de l'Amérique, où ils sont, de tous les mammifères, certainement les plus nombreux.
En France, où on les confond généralement avec les rats et les souris sous le nom de mulots, on en connaît quatre espèces et plusieurs variétés.
Le campagnol des champs {Arvicola agrestis ou arvalis), le plus répandu de tous, occupe les riches plaines de l'Est, du Nord-Est d'une part, celles du Sud- Ouest et plus particuHèrement la région comprise entre Paris, Rordeaux et Nantes d'autre part.
Le campagnol souterrain (A. subterraneus) préfère les plaines basses aux régions montagneuses. En France, il habite surtout les prairies humides, les vallées boisées au pied des montagnes et les prés salés au bord de la mer.
Le campagnol roussàtre (A. rutilus) est une espèce plutôt montagnarde. On le rencontre dans le massif des Alpes et des Pyrénées
OÙ il s'élève jusqu'à la limite des neiges perpétuelles ; on le trouve aussi sur les hauteurs du Languedoc et du Roussillon.
Enfin, nous avons encore, répandue dans toute la France, la plus grande espèce en genre Arvicola, le campagnol amphibie ou rat d'eau qui habite les berges des cours d'eau et des étangs.
Les deux premières espèces qui habitent et nichent dans des galeries souterraines, parfois très étendues et profondes, sont aussi les seules réellement dangereuses aux récoltes. Dans les régions où il y en a, une invasion est à craindre chaque année et alors toutes les récoltes sont ravagées.
Ils apparaissent presque subitement, vers la fm de l'été, en légions innombrables, ne respectant ni les plantes fourragères, ni les céréales et s'attaquant même aux vignes et aux jeunes arbres dont ils rongent l'écorce et les racines.
Dans le courant de ce siècle on a gardé, en France, la mémoire de neuf grandes invasions de campagnols. — En 1801, toute la France septentrionale et centrale fut ravagée ; les départements de la Vendée, des Deux-Sèvres et de la Charente-Inférieure perdirent presque toutes leurs récoltes. Une commission nommée par l'Académie des sciences pour constater les dégâts causés, releva pour quinze communes seulement du département de la Vendée une perte de 3 milhons de francs. — En 1822, 32,56, 63, 67, 72, 80 et 84 et enfin en 1892 il y avait des invasions partielles ou générales qui ont occasionné des pertes se chiffrant par 10, 15 et même 20 miUions par département.
La question de la destruction des campagnols était donc de tout temps d'une importance capitale pour l'agriculture, et on peut même affirmer qu'elle devient chaque année plus importante. Nous n'avons vu, en effet, que trois grandes invasions dans la première moitié de ce siècle, cinq invasions entre 1850 et 1880, et trois dans la dernière douzaine d'années. Il semblerait donc que ces invasions deviennent de plus en plus fréquentes et comme la valeur de la terre, les frais d'exploitation et de culture deviennent en même temps chaque année plus élevés, les pertes le deviennent, par conséquent, aussi dans la même proportion.
L'étude de cette question a donc été l'une des premières dont a
DESTRUCTION DES ANIMAUX NUISIBLES A l'aGRICULTURE. 7
eu à s'occuper le Laboratoire créé à la Bourse de commerce de Paris dans le but spécial d'étudier les moyens pratiquement applicables pour défendre les cultures contre les animaux nuisibles.
Nous avons dit plus haut que les campagnols se montrent toujours presque subitement vers la fin de l'été; or quelles sont les causes de ces apparitions subites? de quelle façon se produisent les invasions aussi intenses et parfois aussi générales à certaines époques?
C'est ce qu'il fallait d'abord bien établir pour chercher un moyen de défense rationnel et radical.
On a admis pendant bien longtemps — et cette opinion est encore aujourd'hui généralement accréditée chez les cultivateurs — que les campagnols sont des animaux migrateurs; et, en effet, quand on observe la vie de ces rongeurs dans une région déterminée pendant plusieurs années de suite, on voit leur nombre augmenter et diminuer en certaines saisons et en certaines années sans aucune transition apparente. Peu nombreux au printemps, on les voit parfois apparaître en légions innombrables en septembre et octobre et disparaître complètement en décembre ; la croyance à des invasions subites suivies par des émigrations en masse semblait donc très admissible.
Or, d'après les recherches de Crampe, confirmées par celles de Rilzema Bos et par nos propres observations, on peut toujours admettre avec certitude que, quel que soit le nombre de campagnols dans une région à un moment donné, ils sont tous nés sur place.
Bs s'étendent bien d'un champ sur d'autres champs voisins en les envahissant progressivement dans toutes les directions et formant, pour ainsi dire, des taches de plus en plus larges, mais n'émigrent jamais au loin en troupes nombreuses, comme, par exemple, les lemmings en Scandinavie ou les tamias et spermophiles (marmottes de Sibérie) qui descendent par centaines de millions des hauteurs de l'Oural et envahissent les plaines de la Russie orientale.
L'intensité et la rapidité de leurs invasions sont dues exclusivement à la fécondité incroyable de ces rongeurs, fécondité favorisée encore par la prépondérance numérique constante des femelles sur les mâles.
La saison des amours commence avec les premiers beaux jours de printemps, c'est-à-dire, dans nos régions, bien souvent en février; la femelle porte dix-huit jours et met bas cinq à sept petits, qui à deux mois sont déjà adultes et prêts à la reproduction. Dix à douze jours après la naissance des petits, les femelles peuvent s'accoupler à nouveau, de sorte qu'un couple de campagnols, en supposant que le premier accouplement ait lieu le 20 février, donnera dans le courant de la belle saison :
ia. — 20 février. Premier accouplement.
8 mars. Première portée : 7 petits dont 5 femelles.
ib. — 20 mars. Deuxième accouplement.
8 avril. Deuxième portée : 7 petits dont 5 femelles.
Nous aurons donc en avril 16 campagnols.
Les campagnols qui ont passé l'hiver donnent rarement plus de 3 portées dans le courant de la deuxième année ; ils meurent généralement au commencement de l'été.
La première portée (ia) du 8 mars donnera :
2a. — 8 mai. Premier accouplement, fin avril 16
2G mai. l'^^ portée : 5 femelles dont chacune donnera 4 petits. . . 20 \