VI. — Sanatorium et climat
En France, nous avons tout : l'air pur, la lumière, le soleil, les forêts de pins, la montagne et les climats d'altitude, la mer.., et puisqu'on tient à un mot nouveau, nous avons un vaste et superbe sanatorium, un sanatorium idéal, étendu du golfe de Gascogne aux belles Pyrénées, à la Côte d’Azur el aux Alpes grandioses, où les malades jouissent en liberté d’une aération complète, d'une température clémente, d’une éclatante lumière.
Aux sanatoria dans les pays où l’air, la lumière et le soleil sont parcimonieusement répandus, il faut préférer les sanatoria, ou même le simple séjour dans les contrées du Midi, où «l'espérance de guérir est déjà la moitié de la guérison », comme a dit Voltaire ; et cette espérance vient déjà si aisément dans un milieu moral favorisé par la lumière, le soleil et le ciel bleu ! C’est toujours là qu’il faut envoyer les malades, en
(1) Cm. Laviei.i.e, Les stations climatiques hivernales françaises, 1901. — Darembebg, Les' différentes formes cliniques et sociales de la tuberculose pulmonaire. Paris, 1905.
TUBERCULOSE ET CURES CLIMATIQUES
leur prescrivant une hygiène rigoureuse et inflexible, une discipline thérapeutique dont ils ne doivent jamais s’écarter. Car, Littré a dit autrefois : « 11 ne suffit pas de donner aux malades un meilleur climat; il faut encore leur enseigner les moyens journaliers d’en profiter ». C'est là enfin, sur la côte du golfe de Gascogne, au bord de la Méditerranée, aux Pyrénées et aux Alpes, dans certaines régions tempérées de la Bretagne, qu’il faudra fonder des sanatoria, si l’on y tient réellement.
Dans cette lutte continuelle contre la tuberculose, commençons d’abord par supprimer dans les villes et dans les centres populeux ces misérables habitations, véritables foyers d’infection et de misère physiologique, où s’étiolent tant de vies humaines, où manquent l’air, la chaleur et la lumière. Créons ensuite, si l’on veut, les sanatoria populaires, et cela sans luxe, avec les conditions hygiéniques et climatiques que la science réclame. Créons surtout des dispensaires qui, à moins de frais et plus utilement, peuvent être aussi, comme les sanatoria, autant d'établissements d’éducation hygiénique. Ne nous laissons pas influencer par les statistiques auxquelles on fait dire ce (pie l'on veut. Rappelons-nous que le plus souvent, dans les sanatoria fermés, on refuse impitoyablement les malades avancés et incurables, qui viennent quand même dans nos stations hivernales. Ces phtisiques in extremis laissent alors comme souvenir de leur passage les « pierres tumulaires » qu’au Congrès de Moscou un admirateur passionné et intéressé des sanatoria du centre et du nord de l’Europe a osé, sans souci de la vérité scientifique, mettre sur le compte de nos belles stations hivernales!
Les sanatoria établis à grands frais ne sont en Allemagne et ailleurs que des maisons de discipline hygiénique où l’on ne voit qu’un des côtés de la question, puisqu’ils peuvent être remplacés par des mesures sanitaires dont l’urgence s’impose surtout dans les villes elles centres populeux. Les médecins
sanatorium et climat.
guéris de leur enthousiasme ont vérifié les statistiques habilement établies ou exploitées. L’une d’elles, que nous prenions nous-mêmes plaisir à propager et à proclamer partout, était relative auchill're annuel des morts par tuberculose en France : 150 000, disait-on. Et, comme en Allemagne, avec une population plus dense, on notait une mortalité beaucoup moindre (environ 100 000), on en arrivait à nous placer dans un état d’infériorité vis-à-vis du pays sanatorial. Or, nous commettions une erreur à notre détriment ; c’est ce qui a été démontré par Albert Robin avec l’éloquence des chiffres.
En 1901 et 1903, on constate que le chiffre donné de 150000 décès annuels par tuberculose correspond à une mortalité de 38,4 p. 10000 habitants. Après le recensement de 1901 , ce chiffre est considérablement exagéré, et en tenant compte de la décroissance des décès tuberculeux avec la densité de la population, il devait être réduit à 85 308, soit à 21,9 p. 10000, chiffre sensiblement égal à celui de la mortalité allemande. Notre pays ne se trouverait donc pas vis-à-vis de l’Allemagne, dans l’état d’infériorité que l’on se plaît à accuser (1). On cite, à chaque instant, dans la propagande antituberculeuse, les chiffres de la statistique allemande pour prouver l’influence prophylactique et curative de son système de lutte, dont le sanatorium populaire est considéré comme le pivot, et pour assurer à celui-ci la place dominante dans l’armement antituberculeux. Si en France, où ce système n’a pas prévalu, la mortalité tuberculeuse n’est réellement pas plus élevée qu’en Allemagne, n’est-il pas permis de conclure que le système n’a pas eu toute la valeur qu’on lui attribue, et que la seule cause de la diminution de la mortalité tuberculeuse réside dans les mesures d’hygiène publique, législatives, administratives, collectives et individuelles qui ont été appliquées dans les vingt-cinq dernières années, et pour l’application et l’extension desquelles il faut réserver toutes les ressources budgétaires, collectives ou individuelles, dont nous pouvons disposer?
(1) A. Robin, Commission permanente de préservation contre la luber culose, décembre 1905.
TUBERCULOSE ET CURES CLIMATIQUES
lin octobre 1905, au Congrès international de la tuberculose de Paris, la question du sanatorium a été traitée, non seulement par les médecins français, mais aussi par les médecins étrangers, qui, presque tous, sont arrivés aux mêmes conclusions : « Le sanatorium populaire ne saurait être considéré comme l’instrument principal de la lutte antituberculeuse » (Courtois-Suffît et Laubry). — « Le sanatorium doit être défini un établissement où les tuberculeux pauvres reçoivent une bonne nourriture, le repos de leurs fatigues et de leurs soucis, une discipline personnelle et une éducation hygiénique... Ou il faut envoyer les malades à une institution pourvue de tous ces biens, ou il faut envoyer tous ces biens dans la maison de chaque malade » (Sophus Bang, médecin du sanatorium de Silkeborg en Danemark). — « Le sanatorium est représenté comme le pivot de la lutte antituberculeuse, alors qu’il n’en sera jamais qu’un élément secondaire. La tuberculose peut se guérir partout, même dans le milieu habituel du malade. L’assainissement de l’habitation privée comme l’isolement du tuberculeux dans sa propre demeure restent donc toujours l'objectif par excellence de la prophylaxie de la tuberculose. On fausserait gravement l’esprit public en le détournant de celte vérité élémentaire » (E. Béco, de Bruxelles).
Il y a plus de dix ans, nous avons assisté à la grandeur du sanatorium, contre laquelle j’ai alors protesté, et aujourd'hui voici sa décadence. Il y a plus de dix ans, le principe de la cure sanatoriale était presque un dogme contre lequel de rares et timides protestations — sauf la mienne suivie de celles que je viens de rappeler — osaient à peine s’élever.
L’erreur est aujourd’hui reconnue, et comme je le disais en 1905: Maintenant la cause est gagnée contre ceux qui ont voulu supprimer le climat, le soleil, la lumière, les forêts de pins, la mer comme facteurs de guérison ou d’amélioration de la tuberculose, comme si la plante humaine n’avait jamais besoin ni d’air, ni de chaleur, ni de rayons solaires ou lumineux. Une fois de plus, nous avons eu raison contre ceux qui ont commis tant d’erreurs : contre ceux qui ont tenté un