EXPOSITION GÉNÉRALE DES FAITS
En arrivant à Gênes le 9 mai 1859, je trouvai déjà, dans les hôpitaux de la ville, des malades français soignés par les médecins ordinaires de ces établissements. Mon savant collègue, M. Boudin, le doyen des médecins principaux attachés à l’armée, remplissait, provisoirement, les fonctions de médecin en chef, en attendant l’arrivée de M. le baron Larrey, retenu auprès de la personne de S. M. l’Empereur.
Le 10, — le personnel médical affecté au service des hôpitaux manquant presque absolument — , je prenais, provisoirement, une division do fiévreux à la caserne de San Bénigne, qu on transformait alors en hôpital français, et le 12,
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OU deux jours après, j’étais sur le^chemin de Gènes à Turin, avec la mission d’aller visiter, dans cette dernière ville, concurremment avec l’administration, les établissements susceptibles de nous servir d’hôpitaux pendant la durée de la campagne. — Des malades français, confiés, comme à Gênes, aux soins des médecins du pays, se trouvaient aussi dans les hôpitaux de Turin.
En rentrant à Gênes le 15, un ordre de service m’attachant, provisoirement, en qualité de médecin en chef, au 3' corps d’armée en ce moment à Alexandrie, m’attendait.
Le 17, en me rendant à ce nouveau poste provisoire, le 3' corps était parti pour Voghéra,
A cette date déjà, 17 mai, l’armée française avait, dans les hôpitaux d’Alexandrie, plusieurs centaines de malades, soignés, comme à Gênes et à Turin, par les médecins de la localité.
Alexandrie, peuplée de 24,000 habitants, assise sur la rive droite du Tanaro, au confluent de cette rivière avec la Bormida ; protégée par une formidable ceinture d’ouvrages avancés, par une vaste citadelle qui s’élève sur la rive gauche du Tanaro, et par un remarquable système d’écluses et de canaux qui permettent d’inonder en peu de temps la plaine ; située à une distance à peu près égale de Turin, de Gênes et de Milan, et reliée par des voies ferrées à toutes les grandes’ villes du Piémont et de la Lombardie, Alexandrie, dis-je, était naturellement, pour notre armée, au moins pendant la première partie de la campagne, le centre médical avancé le plus sûr et le plus important.
MALADIES DE l’aRMÉE d’ ITALIE.
M. le baron Larrey, me détachant du grand quartier général, mon poste primitif, et me faisant définitivement remplacer au 3® corps d’armée, où je n’avais pas encore paru, voulut bien me confier la direction médicale du service sanitaire de cette place, poste que j’ai occupé jusqu’à la fin d’octobre, époque à laquelle je fus appelé à Milan avec le titre de médecin en chef de l’armée.
Les établissements où ont été recueilbs nos malades pendant la campagne d’Italie se divisent en trois catégories : 1“ les hôpitaux sardes ou italiens^ où le service intérieur était confié aux médecins et à l’administration du pays ; 2° les hôpitaux français^ où le service était fait par l’administration et les médecins français ; 3“ les hôpitaux mixtes, où l'administration du pays etlesmédecinsfrançaisconcouraient simultanément à l’exécution du service. Mais, en outre de ces trois catégories d’hôpitaux, un grand nombre de malades français, des blessés surtout, ont été reçus dans des maisons particulières, où ils étaient soignés, quelquefois par des médecins français, mais bien plus souvent par les médecins italiens.
A Alexandrie , à Gênes et à Turin seulement , se sont trouvées réunies les trois catégories d’hôpitaux que je viens de signaler ; partout ailleurs, il n’y a eu que des hôpitaux italiens ou mixtes.
A. Faits relatifs aux hôpitaux d’Alexandrie.
Ces faits sont les plus importants à cause de leur nombre et surtout de l’exactitude avec laquelle ils ont été recueillis.
MALAOIKS UE l’aKMÉE u’iTALIE.
S’accomplissant pour ainsi dire sous mes yeux, ils étaient, chaque jour, soumis à mon contrôle particulier.
La plus grande partie de nos troupes était réunie sur le théâtre de la guerre avant la création d’hôpitaux français: et, avant Tarrivée du personnel médical affecté aux établissements hospitaliers, nos premiers malades, comme je l’ai dit plus haut, ont été soignés, à Alexandrie, de même qu’à Turin et à Gênes, dans les hôpitaux et par les médecins du pays.
Le 18 mai, en prenant possession de mes fonctions de médecin en chef des hôpitaux d’Alexandrie, mon premier soin fut de visiter nos malades dans les hôpitaux et de connaître les ressources hospitalières de la place pour les besoins présumés de notre armée.
La ville avait un hôpital civil de 100 lits et un hôpital militaire Divisionnaire bien installés, mais suffisant à peine aux exigences de la garnison de la ville et des pauvres de la urovince, et le collège national, le séminaire, les couvents <ic Sainte-Marthe et de Sainte-Claire étaient déjà transformes en hôpitaux temporaires.
L’hôpital civil, constamment rempli , ne pouvait nous être d’aucun secours.
L’hôpital divisionnaire contenait 400 lits.
Le collège 600
Le séminaire 300
Sainte-Marthe -250
Sainte-Claire 120
Ces cinq établissements,déjà installés, nous offraientdonc de l’espace pour 1,670 malades; mais comme, d’une part.
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l’administration sarde se réservait au moins 300 places, et que, d’un autre côté, afin de prévenir les funestes effets de l’encombrement qui nous menaçait déjà, nous devions faire réduire :
Le collège, de 600 à 400 lits.
Le séminaire , de 300 à 2S0 Sainte-Marthe, de 250 à 180 Sainte-Claire, de 120 à 110
Nous ne pouvions, en réalité, disposer que de 1,040 lits, nombre bien inférieur aux besoins de la place.
L’ancien couvent de Saint-Etienne, immense caserne où on logeait!, 500 soldats piémontais, était presque vide en ce moment, l’armée alliée se trouvant déjà concentrée sur la ligne du Pô. Le gouvernement sarde s’empressa de mettre cette caserne à la disposition de l’administration française, qui se mit aussitôt à l’oeuvre pour la faire transformer en un hôpital qui, d’après nos calculs, serait susceptible de recevoir, dans d’assez bonnes conditions, 750 malades.
Les 750 lits de Saint-Etienne, joints aux 1,040 des autres établissements, nous donnaient un total de 1,790. Mais, l’ennemi étant pour ainsi dire aux portes de la place, et disposé, avec des forces considérables, à nous disputer ses positions, il fallait prévoir une affluence de malades bien supérieure à nos ressources.
C’était pourtant là tout ce que la ville pouvait nous offrir. Les bâtiments en voie de construction pour la bourse et l’hôpital civil étaient inachevés, trop incomplets ou trop neufs ; les autres établissements publics, — casernes, manufactures,— trop délabrés; le couvent de Bosco trop vieux.
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trop délabré, trop éloigné de la ville et du chemin de fer, pour pouvoir être utilisés avec quelque avantage.
Asti et Acqui, deux petites villes charmantes, en dehors de la ligne des armées, à une trentaine de kilomètres d’Alexandrie et reliées au chef-lieu par des chemins de fer, offraient à notre administration de quoi loger et traiter, dans d’excellentes conditions d’hygiène, 1,360 malades, — 1,200 à Asti et 160 à Acqui.
C’était déjà, dans la circonscription médicale d’Alexandrie, de l’espace assuré pour 3, ISO malades; mais ce n’était pas encore assez pour les besoins présumés du service.
Le général comte Roguet, commandant supérieur d’Alexandrie, prescrit d’installer, le plus promptement possible, sur un terrain à côté de la gare du chemin de fer, des tentes pour 1,500 malades, et de choisir, à l’intérieur ou à l’extérieur des fortifications, un emplacement propre à la construction de baraques en bois pour 2,000, ce qui devait porter à 6,650 les places à donner, — nombre enfin suffisant pour faire face à toutes les éventualités de la guerre, surtout en songeant à la facilité d’évacuer les malades et les convalescents sur Gênes ou sur Turin.
Les tentes, destinées bien moins à servir d’hôpital permanent, qu’à abriter, pendant un ou deux jours, les hommes indisposés, légèrement blessés ou convalescents et susceptibles d’être dirigés de suite et sans danger sur les hôpitaux de deuxième ligne, s’élevèrent en quelques jours, par les soins de l’administration, en même temps que le gé-
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nie faisait exécuter autour d’elles les travaux d’assainissement jugés indispensables. ;
Les glacis extérieurs des fortifications, à droite et à gauche de la route d’Acqui, furent choisis pour la construc- tion de ces baraques. Le projet accepté, l’exécution était sur Je point de commencer, lorsque la victoire de Magenta transporta tout d’un coup le théâtre de la guerre entre i l’Adda et le Mincio. ;
Par suite de ce changement subit et presque en dehors de toute prévision, Alexandrie, cessant d’être le poste avancé de nos opérations médicales , on renonça à cette dernière construction, qui devenait naturellement inutile. .
Les tentes elle-mêmes sont restées inoccupées jusqu’à la fin de la campagne.
Alexandrie nous offre un exemple parfait des trois catégories d’hôpitaux dont j’ai parlé plus haut. Les hôpitaux Divisionnaire, du Collège, du Séminaire, de Sainte-Marthe, eX e^lwï Aq Sainte-Claire depuis son installation jusqu’au 12 juin, appartiennent à la catégorie des hôpitaux italiens ; Saint-Etienne, et Sainte-Claire depuis le 12 juin jusqu’au 18 octobre, à la catégorie des hôpitaux français, ' et Sainte-Claire, depuis le 18 octobre jusqu’à la fin de la campagne, à la catégorie des hôpitaux mixtes.
Les hôpitaux italiens d’Alexandrie ont reçu des malades français, autrichiens etpiémontais (1), et les hôpitaux français et mixtes, des malades français seulement.
(1) Il ne sera question, dans ce travail, que des malades français et autrichiens. ;
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Ce n’est qu’exceptionnellement, passagèrement et dans les cas d’urgence, que les médecins français ont été introduits dans les hôpitaux italiens, pour la pratique des pansements et des opérations chirurgicales, et c’est aussi pendant quelques jours seulement, — alors que le personnel médical français était tout à fait insuffisant, — que M, Arella, directeur médical des hôpitaux italiens d’Alexandrie, voulut bien mettre à ma disposition M. Piccinini, l’un des médecins placés sous ses ordres.
Dans les hôpitaux d’Asti et d’Acqui, nos malades ont toujours été soignés par les médecins du pays, et M. le docteur Alciati, médecin en ch*ef des hôpitaux d’Asti, s’est particulièrement acquitté de ses fonctions, en ce qui touche nos soldats, avec un zèle et un dévouement dont je ne puis me dispenser de lui rendre ici publiquement hommage.
C’est dans les derniers jours d’avril que nos premières troupes mettaient le pied sur le territoire piémontais, et le IS mai suivant, plus de cent mille Français campaient autour d’Alexandrie.
Le 2 mai, l’hôpital Divisionnaire recevait nos premiers malades, et, quelques jours après, le Collège^ le Séminaire^ Sainte-Claire et Sainte-Marthe s’ouvraient successivement et presque en même temps.
Le 20, nous comptions déjà 632 malades disséminés dans ces cinq établissements , et le 21, après le premier convoi de blessés de Montebello, nous notions le chiffre de 1,371.
A partir de ce jour, les malades arrivent jour et nuit en
jMALADIES de e’aIIMÉE n’iTALlE.
grand nombre ; les hôpitaux sardes se remplissent et s’encombrent, et, pour satisfaire, dans les limites du possible, aux exigences de la situation, 1,300 militaires, pris parmi les moins gravement affectés, sont évacués, du 23 au 30, sur Gênes, où des hôpitaux français étaient déjà organisés sur une vaste échelle.
L’installation de l’hôpital français de Saint-Étienne marchait aussi vite que possible. Le 29, nous pouvions y faire admettre quelques blessés, et, le 10 juin suivant, il fut seulement possible d’y organiser un commencement de service régulier.
Grâce aux évacuations, presque quotidiennes, sur Gênes, l’effectif des malades baissait chaque jour à Alexandrie, de telle sorte que le 10 juin nous n’en comptions plus que 420 dans les six hôpitaux de la ville.
.^00 blessés de Magenta nous arrivent du 10 au 12. Les uns sont placés dans les hôpitaux français et les autres dans les hôpitaux sardes.
Depuis cette époque, à l’exception de 129 convalescents, entrés accidentellement dans les hôpitaux sardes, tous les malades arrivés à Alexandrie ont été reçus dans les hôpitaux français, dont l’effectif, qui a généralement flotté entre 400 et 600, n’a plus dépassé, grâce à la facilité des évacuations, malgré le nombre prodigieux des entrants, le chiffre de 983, noté les 12 et 13 août.
Le 18 mai, j’étais désigné comme médecin en chef des hôpitaux de la ville. Le 28, 2 aides-majors (1) sont détachés
(1) MM. Driard et Mauduit.
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de leur ambulance pour me venir en aide. Le 19 juin, un des internes les plus distingués des hôpitaux de Paris (1), accouru à Alexandrie pour y voir son frère, jeune officier blessé à Magenta, vient se mettre spontanément à notre disposition et nous prête son concours aussi dévoué qu’intelligent, aussi longtemps que sa présence nous est utile, et puis, du 24 juin au 27 août suivant, nous arrivent successivement : un principal de 2® classe (2), un major de Isolasse (3), 6 aides-majors de 1” classe (4) et 19 sous-aides requis (S).
Après l’arrivée des blessés de Montebello, les cinq hôpitaux sardes étaient remplis, et le 22 mai, à 11 heures du soir, il nous restait encore 100 malades à placer. Les uns sont conduits à l’église St- Jacques et les autres à la caserne de St-Etienne où, les uns et les autres, passent, sur la paille ou par terre, le reste de la nuit.
Le Collège et Sle-Marthe^ où les blessés avaient été particulièrement réunis, étaient encombrés outre mesure. St- Etienne, n’étant pas encore en état de recevoir des malades.
(1) M. Maurice Raynaud, aujourd’iiui docteur en médecine et lauréat médaille d’or de la Faculté de Paris.
(2) M. Castano, arrivé le 23 juin.
(3) M. Boudier, arrivé le 27 août.
(-4) M.M. Linquette, arrivé le 23 juin ; Folie-Desjardins , le 28 ; Foutez, le 18 juillet: Vernay, le 20 ; Ghabrely et Imbert, le 21.
(ü) MM. Abram, Danove, Graugnard et Lihou, arrivés le 4 juillet; Aubin, Calovoulos, Dacquet, Descbamps, Gouzy, Lafont, Malabard, Martel, Minder, Pintaux, Rouillard, Savoye, Sergent, Touret et Walkaens, arrivés le 10.
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les évacuations sur Gênes pouvaient seules rendre possible la réduction du nombre de lits dans ces deux établissements. Quand le désencombrement lut opéré, les hommes qui s’y trouvaient avaient déjà subi un commencement d’infection nosocomiale, dontles effetspathologiques, lapourriture d’hôpital chez les blessés, des accidents typhiques compliquant les maladies régnantes et même quelques cas de typhus chez les liévreux, ne tardèrent pas à se manifester.
Le Séminaire, également encombré, mais moins que le Collège et Ste-Marthe, présentait aussi, mais à un moindre degré, des phénomènes non douteux d’infection nosocomiale, tandis que l’hôpital Divisionnaire, Ste-Claire et St- Etienne, toujours exempts d’encombrement, n’ont offert, que très-accidentellement, des cas d’intoxication typhique profonde.
Tous les blessés de Montebello avaient été placés dans les cinq hôpitaux sardes , où les premiers soins leur avaient été donnés par les chirurgiens piémontais et français. Le 12 juin, après le départ du savant professeur Cortèse, chirurgien habile et chef du service médico-chirurgical sarde de la place, il ne restait plus, dans les hôpitaux piémontais d’Alexandrie, qu’un seul homme habitué à la pratique des opérations chirurgicales, M. le docteur Restelli, chargé de la direction de Ste-Marthe, un des chirurgiens, parmi tous ceux que j’ai connus pendant la campagne, les plus habiles, les plus capables, les plus dévoués à nos soldats malades (1).
(1 ) M. Restelli a été nommé chevalier de la Légion d’honneur.
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Du 10 au 12 juin, 500 blessés, — 300 Français ot 200 Autrichiens,— arrivent de Magenta. Les premiers sont placés à St-Etienne et les autres à Ste-Marthe. D’accord avec iVl. Arella, médecin en chef des hôpitaux sardes, et pour assurer à nos blessés tous les soins nécessaires à leur guérison, nous faisons transporter, le 17, ceux de Ste-Claire à St-Etienne Q\,c,&n\ du Collège et du Séminaire'^ Ste-Marthe.
Les statistiques comparatives des hôpitaux italiens et français soulèvent une question importante ; c’est celle de savoir laquelle de ces deux catégories d’hôpitaux offrait le plus d’avantages au double point de vue des malades et du trésor.
En France déjà, dans quelques villes dépourvues d’hôpitaux militaires, les malades de l’armée sont traités dans fes hôpitaux civils et par les médecins ordinaires de ces établissements, et l’on sait que partout où ce système est adopté, quels que soient d’ailleurs le mérite et le dévouement personnels des médecins traitants, le premier inconvénient qu’on signale est un séjour très-prolongé des malades à l’hôpital.
Placé, en Italie, dans les conditions les plus heureuses pour l’élucidation de ce problème, j’ai dirigé une partie de mes recherches vers ce point, et je pense être surtout utile à l’administration, qui est toujours à la recherche des moyens les plus propres de concilier les intérêts du trésor et des malades, en publiant les documents que jlai pu réunir à ce sujet.
MALADIES DE L'aRMÉE d’iTALIE.
I" Tableau. — État indiquant, par mois, le mouvement général des malades français cl autrichiens dans les hôpitaux d’Alexandrie, depuis le début jusqu’à la fin de la campagne.