III. — MALADIES DE CONSTANTINOPLE
Après ce que je viens de dire de Constantinople, de son climat et de ses habitants, il doit être facile de prévoir la nature et les principaux caractères des constitutions médicales
et des maladies régnantes. Je vais résumer eu quelques mois celle partie de mon travail :
La scrofule, le carreau, !a plilhisie pulmonaire, la fièvre typhoïde, la fièvre intermittente et les cachexies résultant de ces éléments morbides sont endémiques, en toute saison, dans les quartiers bas, humides et pauvres, où se trouvent accumulées les mauvaises conditions d'hygiène que j'ai signalées. A part ces affections, à peu près indépendantes du climat et qui se développent sous l'influence immédiate et presque absolue de la misère et de l'incurie des habitants, je peux dire que, généralement, par suite des intempéries si brusques et si profondes de l'atmosphère, des variations si fréquentes de la température et des vents en toutes saisons et surtout en hiver et en été, des irrégularités si intempestives des saisons, il n'y a, pour ainsi dire, jamais de constitution médicale bien tranchée ni à Constantinople ni dans les environs. Les maladies de l'été se ressentent toujours plus ou moins de l'influence de l'hiver et du printemps et les affections de l'hiver ne se dépouillent près que jamais totalement de l'influence «le l'été et de l'automne. Les premières ne sont pas franchement et exclusivement bilieuses comme dans les pays chauds où la chaleur est continue; et celles de la deuxième catégorie ne sont ni franchement ni exclusivement inflammatoires comme dans les pays du Nord où le froid est persévérant. Dans le premier cas, elles revêtent généralement un caractère légèrement inflammatoire et dans le deuxième une physionomie sensiblement bilieuse.
Bien que la succession des saisons ne soit pas étrangère à la prédominance de tel ou tel élémeut morbide et à la localisation générale des maladies, il est évident quecelles-ci, en toute saison, même à la fin de l'hiver, manifestent une disposition parti culièreà se localiser de préférence dans les divers organes de l'appareil digestif. Les embarras gastriques, les fièvres gastriques et typhoïdes, les angines, les diarrhées et les dyssenteries, simples ou compliquées entre elles, sont presque toujours les maladies continues les plus fréquentes. Les bronchites et les
pleurésies ne dominent même pas en hiver, et, les pneumonies profondes primitives y sont fort rares.
En été, la dysenterie, la diarrhée, les autres affections de l'appareil digeslii et la lièvre typhoïde sont fréquentes et surtout graves; car, d'après les relevés de M. Verrollot.sur 540 décès par dyssenterie, 240 ont eu lieu en juillet et en août. Presque toutes les maladies graves de celle saison tendent à une terminaison fâcheuse. C'est l'époque où les affrétions chroniques de touie nature, même les phthisiques et les vieillards arrivent le plus souvent à leur terme fatal , où les avortements sont le plus fréquents, où les convulsions des enfants et les apoplexies des adultes sont le plus souvent mortelles.
En hiver, ce sont les affections catarrhales, les phlegmasies superficielles des membranes et plus rarement des organes parenehimateux , les diarrhées, les bronchites, les pleurésies, les coryza, les laryngites, les fièvres gastriques et typhoïdes qui constituent, ordinairement, l'état pathologique dominant. Mais le type inflammatoire ne règne presque jamais exclusivement, il revêt souvent un caractère nerveux très prononcé et qu'on rencontre aussi, fréquemment, dans les maladies des autres saisons. C'est aussi à cette époque que se montrent, assez souvent, les épidémies de variole et de coqueluche, et, les convulsions fout mourir en hiver, au dire de M. Verrollot, presque autant d'enfants qu'en été.
Au printemps et en auiomme, les maladies sont généralement peu nombreuses et bénignes; elles se fixent le plus souvent sur les membranes, et rarement dans les organes pareuchymateux. C'est surtout à la lin du printemps qu'apparaissent épidémiqnement la rougeole et quelquefois la scarlatine.
Dans toutes les saisons, on rencontre des affections intermittentes. La fièvre intermittente simple, légitime sans complication, n'est ni grave ni même très commune, selon les remarques de M. Carathéodory contredites d'ailleurs par presque tous les autres médecins du pays ; mais îous affirment que l'intermittence plus ou moins prononcée intervient dans la phéno-
méoisation (Je presque toutes les maladies continues, quelles que soient leur nature, leur localisation et l'époque de l'année à laquelle elles se montrent. Et, comme nous le disait, avec raison, à la Société Impériale de Médecine, M. Caraihéodory, un des praticiens les plus distingués et les plus répandus deConstan tinople « malgré l'absence de la fièvre intermittente simple, il y a, dans la constitution médicale de la ville, un élément de périodicité qui vient compliquer la plupart des maladies, mémo celles qui présentent le caractère le plus franchement inflammatoire. » Presque toutes les maladies continues — j'ai pu m'en convaincre maintes fois par l'observation directe — offrent, pendant leur évolution, soit dans l'armée, soit dans la population civile, un caractère véritablement rémittent.
Mais, de même que l'élément intermittent, résultant «les émanations paludéennes, manifeste sa présence dans la plupart des maladies continues, de même l'élément typhoïde ou typhique résultant des exhalaisons putrides animales des cimetières et des autres foyers si nombreux d'infection miasmatique, vient compliquer très fréquemment et en toute saison, mais surtout en hiver et eu été, les affections bénignes continues, intermiitentesou rémittentes ; et, l'on voit souvent, en hiver cl en été, au printemps et en automne, des maladies saisonnaires, simples et bénignes en apparence, revêtir, du jour au lendemain, ou du moins en peu de temps, un caractère insolite de gravité dû à l'intervention de l'un des éléments intermittent ou typhique, ou bien souvent, à la manifestation simultanée et subite de symptômes qui indiquent ma nifestemenl la présence de ces deux éléments morbides.
La mortalité annuelle de Constanlinople, sans distinctions de race, de sexe.de genres de maladies, est, d'après M. Verroliot, de \ sur 46 habitants, c'est à-dire bien inférieure à la mortalité de la plupart des villes de l'Occident, de Paris etde Vien ne par exemple. Et, les causes de celte faible mortalité sont évidemment et en première ligne, la salubrité naturelle du climat, la dispersion de ses habitants sur une large surface, et
«sans doute aussi la simpliciiéde leur régime, leur grande sobriéiéei l'absence, chez eux, dépassions vives et de préoccupations intellectuelles.
Les hydropisies, les fièvres graves, les broncho pneumonies, le marasme, la phthisie pulmonaire, les convulsions des enfants, la dyssenlerie, la variole, la rougeole, la folie et la scarlatine sont les maladies qui, par ordre de fréquence, sont le plus souvent la cause de la mort.
La phthisie est loin d'être rare à Constanlinople; néanmoins, elle y est bien moins fréquente que dans la plupart des autres grandes villes de l'Europe. Il y meurt, dit M. Verrollot, 1 phthisique sur 556 habitants, tandis que la proportion est de 1 sur 512 à Rome, de 1 sur 457 à Berlin, de 1 sur 257 à Naples, de 1 sur 250 à Londres, de 1 sur 220 à Vienne, et de 1 sur 188 à Paris.
Mais la tuberculisation pulmonaire ne s'observe pas avec une égale fréquence parmi les diverses classes des habitants de la ville. Elle montre une prédilection toute particulière pour la race nègre, tandis qu'elle est presque rare chez les catholiques. M. Verrollot a compté 1 décès sur 125 négresses, 1 sur 250 nègres, 1 sur 400 juifs, 1 sur 500 esclaves blanches, 1 sur 650 Arméniens, 1 sur 675 Grecs, 1 sur 784 musulmans libres, 1 sur 855 catholiques, et 1 sur 850 Tchingaoais.
Le mois d'août est celui où l'on constate le plus grand nombre de décès même par suite de phthisie pulmonaire ; viennent ensuite juillet, février, janvier, mars, avril, septembre, mai, juin, décembre, novembre et octobre.
Le mois où les décès sont les plus nombreux, sont ceux où l'on observe les deux extrêmes de la température : juillet et août pour l'été, janvier et février pour l'hiver. La plus faible mortalité se rencontre, au contraire, dans les mois où la cha • leur se rapproche le plus de la moyenne annuelle : avril, mai et juin pour le printemps, octobre et novembre pour l'automne.
L'été et t'hiversont donc, à Consianlinople, les deux grandes périodes naturelles des maladies et de la mortalité.