ÉVOLUTION DE LA PILAIRE
■aussi que le but de la « gaine » dont elle est munie pendant son séjour dans le corps humain sert à museler, pour ainsi dire, l'embryon, et à l'empêcher de s'échapper à travers les parois des vaisseaux sanguins, et de perdre ainsi toute chance de parvenir dans le corps du moustique. L'armature céphahque est adaptée à percer la paroi stomacale du moustique, et à permettre au parasite de se frayer un chemin à travers les tissus de l'insecte.
Si l'on désire étudier expérimentalement la métamorphose de la fllaire chez le moustique, on y arrivera aisément, même en l'absence d'un malade porteur du parasite, en faisant piquer par des Anophèles des chiens atteints de filariose. Dans la plupart des pays tropicaux, une grande proportion des chiens renferment la Filaria immitis, dont les larves circulent dans le sang •et sont ingérées par les moustiques de la même façon que la F. hancrojti. Orassi et Noé (confirmés par Bancroft, Sambon et Low) ont montré que l'embryon de F. immitis subit ses premières métamorphoses dans les tubes malpighiens de l'Anophèle, d'où, ayant atteint un certain degré de développement, il chemine jusqu'à la tête de l'insecte, où il se comporte tout à fait comme F. bancrofti.
Formes adultes. — Les filaires adultes ont été rencontrées souvent. Ce sont des nématodes flUf ormes, longs, transparents, de 8 à 10 centimètres de longueur (fig. 83). Les deux sexes vivent ensemble, parfois inextricablement enroulés entre eux. Quelquefois ces filaires sont réunies en groupe compact, renfermées dans des dilatations kystiques périphériques (Maitland) ; d'autres fois elles se Fig. 83. — F. ba-icroti (gra ndeur trouvent moins serrées dans les varices naturelle), lymphatiques ; parfois encore elles habi- mâle; b, femelle,
tent les gros troncs lymphatiques entre
les ganglions, ou les ganghons eux-mêmes et, probablement assez fréquemment, le canal thoracique.
La fllaire femelle est la'^plus grande, comme longueur et comme épaisseur. Elle mesure 85 à 90 millimètres de long sur 0™n,24 à0™m,28 de diamètre. Les deux tubes utérins, occupant la plus grande partie du corps, sont remplis d'œufs à divers degrés de développement. Chez les deux sexes l'extrémité céphalique (fig. 84, b) est légèrement efiilée, renflée en massue et simple • l'extrémité caudale (fig. 84, a, c) est aussi effilée et atteint des dimensions relativement exiguës ; son sommet est brusquement arrondi. Le vao-in s'ouvre à peu de distance de la bouche, l'anus tout près de l'extrémité cau- -dale. La cuticule est lisse et homogène.
A l'œil nu, la fdaire mâle est caractérisée par ses dimensions réduites (environ 40 miUlmètresde long sur 0-M de diamètre), par sa tendance marquée à s enrouler, et par sa queue en vrille, dont l'extrémité est brusque-
FILARIOSE.
Fig. 84. — Formes adultes de F. bancrofti (agrandies).
a, extrémité caudale du mâle ; b, tête et cou ; c, extrémité caudale de la femelle.
ment incurvée (fig. 83, a) (1). Le cloaque livre passage à deux spiculesminces et inégiux (0""",2 et 0'^™,6 respectivement). L'existence de papilles
caudales chez le ver mâle n'a pas été bien établie jusqu'à ce jour. Looss décrit trois paires de petites papilles coniques post-anales, mais on ne sait s'il existe des papilles semblables en avant de l'orifice ano-génital (2).
Anatomie pathologique et pathogénie. — La fi-
laire n'est pas pathogène en général. — Dans la. plupart des cas d'infection filarique, le parasite ne parait avoir aucune influence morbide. Néanmoins, dans une certaine proportion de cas, on ne peut douter qu'elle n'exerce une influence préjudiciable à son hôte ; elle agit surtout en obstruant les lymphatiques. Les microfilaires bien développées — c'est, à-dire les fllaires embryonnaires qu'on peut voir dans le sang à l'aide du microscope — n'ont, autant qu'on peut l'affirmer, aucune propriété pathologique ; les formes adultes et les embryons imparfaits sont seuls dangereux.
La fllariose est le résultat de lésions des troncs lymphatiques. — On peut concevoir grossièrement deux types de maladie filarique : l'un caractérisé par la varicosité des lymphatiques, l'autre par un œdème plus ou moins dur. Le processus exact par lequel la filaire cause la maladie n'a pu être établi définitivement et d'une façon sûre pour tous les types de filariose. Il est probable que, dans certains cas, un seul ver, ou une agglomération de vers, peut obstruer le canal thoracique et agir comme une embohe ou produire un thrombus ; ou bien le ver peut donner Ueu à un épaississement inflammatoire des parois de ce vaisseau et causer encore une obstruction par suite de la sténose ou de la thrombose consécutives. D'autres fois, les troncs lymphatiques de plus faible volume
(1) D'après Maitland, cette incurvation serait un phénomène se produisant post
'"T^Looss incline à croire, en raison des discordances dans les descriptions des différents auteurs ayant fait leurs observations dans diverses contrées, qu on conlond ^•ous le nom de F. bancrofti deux ou plusieurs espèces de fllaires.
peuvent être semblablement obstrués. En conséquence de l'obstruction ainsi produite, les aires lymphatiques en relation avec les vaisseaux impliqués se trouvent isolées de la circulation générale. Il s'ensuit alors un état variqueux de ces vaisseaux, ou encore un œdème lymphatique, ou bien une combinaison de ces deux sortes de lésions.
Pathogénie des varices lymphatiques. — Par suite de la richesse anastomotique existant entre les aires lymphatiques contiguës, lorsque l'obstruction filarique vient à se produire, il s'établit tôt ou tard un système de circulation lymphatique compensatrice. Mais, avant que cette nouvelle circulation fonctionne avec efficacité, il y a forcément une augmentation de pression et une dilatation des lymphatiques dans la zone impliquée. De là naissent des varices lymphatiques de degré, d'espèce et de situation variés.
Lorsque le siège de l'obstruction filarique est dans le canal thoracique, le chyle qui se déverse dans ce vaisseau ne peut atteindre la circulation que par un mouvement rétrograde ; en conséquence, ce hquide peut être forcé de traverser d'une manière rétrograde les lymphatiques abdominaux et pelviens, ceux de l'aine, du scrotum et de la paroi abdominale. Par suite, ces vaisseaux, ainsi que le canal thoracique jusqu'au siège de l'obstruction, deviennent énormément dilatés. Lorsqu'on en pratique la dissection (fig. 85), on trouve le canal thoracique distendu atteignant l'épaisseur d'un doigt, les lymphatiquesabdominaux et pelviens formant une énorme varice, qui peut avoir jusqu'à 30 centimètres de diamètre et plusieurs pouces d'épaisseur, et qui cache les reins, la vessie et les cordons spermatiques. En pareil cas, lorsque l'un des vaisseaux du paquet vari-
ai
Fig. 85. — Dissection des lymphatiques dans un cas de chylurie.
(Mackenzie, Trans. Path. Soc, Lond.)
FILARIOSE.
queux est piqué ou se rompt, il s'en écoule un liquide blanc ou rosé, qui n'est pas limpide comme la lymphe ordinaire. C'est par conséquent du chyle, obhgé d'emprunter cette voie rétrograde pour entrer dans la circulation. Lorsque le paquet variqueux envahit les téguments du scrotum, le résultat est un « lymphoscrotum » ; lorsqu'il est surtout abondant aux aines, on se trouve alors en présence d'un état des ganglions qui porte le nom d' « adéno-lymphocèle » ; lorsque les lymphatiques de la vessie ou des reins sont atteints et se rompent sous une pression exagérée, il en résulte de la « chylurie » ; lorsque ceux de la tunique vaginale se rompent, il se produit une hydrocèle chyleuse ou « chylocèle » ; la même chose peutse passer dans le péritoine, • d'où r « ascite chyleuse ». Parfois une adénite chyleuse, ressem-* blant à celle que l'on trouve à l'aine, se rencontre dans l'aisselle.'. Parfois aussi des portions hmitées de troncs lymphatiques au niveau des membres sont semblablement distendues, temporairement ou d'une manière permanente. Telle est, sans aucun doute, la pathogénie de toutes les formes de filariose caractérisées par une varicosité visible des lymphatiques, avec ou sans lymphorragie.
Les filaires peuvent disparaître du sang dans ces cas. — Dans les formes de filariose caractérisées par des varices lymphatiques, les filaires embryonnaires existent généralement dans le sang, aussi bien que dans le contenu des lymphatiques dilatés. Quelquefois, il est vrai, on ne trouve pas d'embryon dans le sang. Il s'agit probablement de cas anciens ; si l'on^avait recherché la filaire au début de la maladie, on l'aurait sans doute découverte. J'ai examiné des malades chez lesquels les filaires embryonnaires avaient ainsi disparu ; ces parasites, trouvés d'abord en abondance dans le sang, avaient cessé de s'y montrer au bout d'un an ou davantage. La raison de cette disparition est certainement la mort des filaires adultes, que j'ai vue se produire au moment d'une attaque de lymphangite. Il faut donc bien se rappeler que, même lorsque la cause originelle de la varice vient à disparaître, l'effet pathologique est permanent.
Pathogénie de ï êléphantiasis des Arabes. — Les mi-
crofilaires n'existent pas ordinairement dans le sang. — Dans les cas de filariose où l'éléphantiasis est le symptôme domi-
PATHOGÉNIE DE L'ÉLÉPH ANTIASIS. 585
nant, il est exceptionnel, à n'importe quel stade de la maladie ime fois établie, de trouver des filaires dans le sang ou dans d'autres tissus, si ce n'est en certaines contrées où la filariose est excessivement répandue et où il y a de grandes probabilités de réinfection ou d'infection à haute dose.
Raisons qui font rattacher V éléphantiasis à la filariose. — Cette absence totale de filaires dans le sang des éléphantiasiques amène naturellement cette question : — Pourquoi attribuer la maladie à ce parasite? Voici les raisons qui militent en faveur d'une relation causale : 1° la distribution géographique de la Filaria hancrofti •et celle de l'éléphantiasis des Arabes correspondent exactement : là où abonde la filaire, abonde aussi l'éléphantiasis, et vice versa; 2° les varices lymphatiques de la filariose et l'éléphantiasis se produisent dans les mêmes régions, et coïncident fréquemment chez le même individu ; 3° le lympho-scrotum, manifestation filarique non douteuse, aboutit souvent à l'éléphantiasis du scrotum ; 4^ l'éléphantiasis de la jambe survient quelquefois ^près la résection chirurgicale d'un lympho-scrotum ; 5^ l'éléphantiasis et les varices lymphatiques sont essentiellement des affections des lymphatiques ; 6° les varices lymphatiques de la filariose et l'éléphantiasis vrai s'accompagnent également d'une lymphangite récurrente du même type ; 7° comme pratiquement il est démontré que les varices lymphatiques de la filariose sont causées par la filaire, il est vraisemblable que l'éléphantiasis vrai — maladie à laquelle la première est si souvent associée et avec laquelle elle a tant d'affinités — doive être attribué à la même cause.
Explication de V absence de la filaire dans le sang des éléphantiasiques. — Si la filaire est bien la cause de l'éléphantiasis, comment expMquer l'absence d'embryons dans le sang, que l'on constate chez la plupart des malades présentant cette affection? On peut répondre de la manière suivante : — Ou bien les filaires pathogènes sont mortes ; ou bien les lymphatiques de la zone affectée sont tellement encombrés par les filaires ou par leurs produits que les filaires embryonnaires qu'ils peuvent contenir sont mécaniquement empêchées de pénétrer dans la circulation.
Nous avons déjà observé que, dans les varices lymphatiques de la filariose, le parasite qui a produit la maladie peut mourir, parti- ^uHèrement durant les attaques de lymphangite ; le même fait
FI LA li /OSE.
peut avoir lieu clans l'élépliantiasis, et je suppose que c'est en eiïet ce qui arrive. Je ne pense pas, cependant, que cette explication soit complètement suffisante.
Stase lymphatique produite par les œufs de filaires. — J'ai trouvé dans deux cas de filariose des œufs de filaires dans la lymphe : une fois dans un lympho-scrotum, et une autre fois dans une adéno-lymphocèlc. La filaire peut donc quelquefois produire des œufs au lieu d'embryons mobiles. Les œufs de filaires ne sont pas semblables à l'embryon long, souple, élancé et actif ; ils sont dépourvus de motifité, plus ou moins rigides et ovales, et leur diamètre égale près de cinq fois celui de l'embryon enroulé à leur intérieur. Ces œufs, vu leur volume et leur passivité, sont incapables de traverser les gangfions lymphatiques lorsque, mis en hberté et entraînés par la lymphe, ils parviennent jusqu'à ces gangfions. Or c'est un fait admis en pathologie qu'un des éléments essentiels de la production de l'éléphantiasis est la stase lymphatique. J'ai tiré de ce qui précède la conclusion que la stase lymphatique observée dans l'éléphantiasis tropical est due à une embofie produite dans les ganghons lymphatiques par des œufs de filaire.
Si des œufs sont expulsés par les filaires adultes, ce doit être le résultat d'une parturition précoce. Que cette précocité puisse exister parfois, la découverte des œufs dans le sang, mentionnée ci-dessus, le prouve abondamment ; et je crois que ce processus est réellement la cause initiale de l'éléphantiasis filarique. Nous pouvons facilement comprendre comment, par suite d'un traumatisme, auquel les membres sont si fréquemment exposés, ou par suite de toute autre cause, la filaire adulte peut avorter. Lorsque ce fait se produit, le contenu de l'utérus est expulsé prématurément et avant que les œufs situés à la partie supérieure de l'utérus aient donné naissance aux embryons afiongés et actifs que nous voyons dans le sang. Si un certain nombre de ces œufs sont entraînés par le courant lymphatique jusqu'aux ganghons du membre dont les troncs lymphatiques contiennent les filaires qui ont avorté, il en résultera une embohe des lymphatiques afférents et une stase de la lymphe dans le membre.
U inflammation, est nécessaire à la production de l'éléphantiasis. — La stase lymphatique à elle seule ne produit pas l'éléphantiasis ; ce fait a été prouvé en pratiquant des ligatures expérimentales
STASE LYMPHATIQUE.
sur les troncs lymphatiques. Elle peut donner lieu à une forme d'œdème, mais non pas à la vraie hypertrophie éléphantiasique. S'il survient une inflammation dans une aire de congestion lymphatique ainsi formée, et c'est ce qui peut arriver à la suite du plus léger traumatisme, l'éléphantiasis se produira ; car, à moins que les lymphatiques de l'aire enflammée ne soient ouverts à la circulation, les produits inflammatoires ne peuvent se résorber complètement. L'inflammation érysipélateuse, à rechutes fréquentes, est un symptôme bien connu de la plupart des cas d'éléphantiasis des Arabes.
Évolution d'un cas d'éléphantiasis. — Le processus de iovmation de l'éléphantiasis est, je crois, le suivant : — Présence de filaires femefles adultes dans le système lymphatique de la partie atteinte ; circonstance défavorable à la filaire ; expulsion prématurée des œufs par suite de cette circonstance ; embohe des ganghons lymphatiques due à la présence des œufs ; stase lymphatique ; lymphangite produite par un traumatisme ou par toute autre cause (telle qu'une infection septique) au niveau de la zone congestionnée ; résorption imparfaite des produits inflammatoires ; attaques récurrentes d'inflammation conduisant à une hypertrophie inflammatoire de la partie atteinte, à progression intermittente.
Telle est l'exphcation que je crois pouvoir donner de la production de l'éléphantiasis par la filaire. On comprend ainsi comment les embryons du parasite qui a causé la maladie ne se trouvent pas dans le sang ; ils ne peuvent passer à travers les ganghons engorgés. Il est très probable que le ver adulte meurt dès les premiers stades de la maladie ; soit qu'il succombe au traumatisme qui a causé son avortement, soit que la lymphangite subséquente lui soit fatale.
Les individus atteints d'éléphantiasis sont moins exposés à la présence de filaires dans leur sang. — Il y a quelques années, j'ai fait une curieuse observation qui appuie l'opinion précédente. Je reçus du chirurgien- major Elcum 88 préparations de sang nocturne pris sur 88 indigènes de Gochin. Parmi ces individus, 14 étaient atteints d'éléphantiasis, et 74 ne présentaient pas cette affection. Sur les préparations des ang de ces derniers, 20 contenaient des filaires, c'est-à-dire une moyenne de un pour trois et demi environ ; sur les 14 éléphantiasiques, un seul contenait
■"•^^ FILARIOSE.
des maires. Pourquoi les individus atteints d'éléphantiasis avaientils un nombre de filaircs bien inférieur aux autres ? Parce que, chez ces individus, l'existence de l'éléphantiasis impliquait l'obstruction d'une large zone du système lymphatique ; leur sang ne pouvait recevoir des parasites que d'une portion du système lymphatique relativement Hmitée ; il y avait donc chez eux une probabilité beaucoup moins grande pour le Hbre passage des filaires dans le sang.