‹ Maladies des voies digestives; leçons professées à la Faculté de médecine de Paris, suppléance du cours de pathologie interneChapitre 42 sur 55 · TRENTE-SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE-SIXIÈME LEÇON

La dyspepsie est un étal morbide caractérisé par la lenteur et la difficulté de la digestion. Cette définition, vous le voyez, est uniquement symptomatique : c'est qu'en eflfet, la dyspepsie n'est véritablement qu'un symptôme survenant à titre de trouble fonctionnel, soit pendant révolution d'une maladie de l'estomac, soit dans le cours ou à la suite d'une maladie générale.

La dyspepsie n'est donc pas une entité morbide. 11 faut bien le dire, nous restreignons beaucoup aujourd'hui ces prétendus êtres de raison, et la dyspepsie en particulier, phénomène conunun à une foule d'affections des plus diverses, ne possède aucune consécration, soit anatomo-pathologique, soit étiologique, soit môme pathogénique.

Ce n'est pas à dire toutefois que de vains effbrts n'aient été tentés tout récemment encore dans cette voie : on a

voulu faire de la dyspepsie une névrose y ou encore une affection des glandes de Testomac. Si l'on veut l'envisager comme un symptôme en connexion intime avec les maladies nerveuses, cette assertion est très-admissible; mais si l'on prétend lui créer un cadre spécial, en faire une entité pathologique, on dépasse évidenmient les bornes légitimes. Quant à la considérer comme une affection chronique des glandes de VestomaCy c'est faire double emploi avec ces dernières lésions qui appartiennent à la gastrite chronique. Ce reproche peut être notamment adressé au travail d'ailleurs si remarquable publié par M. Luton dans le Nouveau dicUontmre de médecine et de chirurgie pratiques ^

Ainsi donc, la dyspepsie n'est pas une maladie caractérisée par une lésion anatomique ; c'est un symptôme, 6t c'est à ce titre seul que nous devrons Tenvisager. GeUe manière de voir nous permettra d'en tracer une étude sémiotique, comme nous l'avons fait pour l'hémorrhagie stomacale, comme nous le ferons bientôt pour les vomissements.

On a cru pouvoir diviser les dyspepsies en deux formes bien distinctes : la dyspepsie aigw^ qui ne serait autre que l'indigestion (Ghomel) , et la dyspepsie chronique. Mais la dyspepsie aiguë n'est qu'un fait accidentel, sans

1. Les coosidéraiioiid précédentes sont de tout point appUcablef^ à deux autopsies rapportées par M. le D' Leven dans son très-intéredsant Traité des maladies de Vest<nnac,

gravité, sans ressemblance avec la dyspepsie vraie, la<* quelle est de sa nature essentiellement chronique.

Les CAUSES de la dyspepsie sont extrêmement nombreuses, et Ton peut dire, d'une façon générale, que la plupart des maladies qui retentissent sur l'appareil diges* tif (par conséquent la plupart des affections chroniques) peuvent en favoriser ou en déterminer l'apparition. Et d'abord remarquez combien sa fréquence est extrême, puisque Chomel va jusqu'à dire qu'elle se rencontre dans le cinquième des maladies. Tous les âges en sont tributaires, mais non pas à un égal degré : rare chez l'enfant et même pendant Tadolescence , elle se développe surtout chez l'adulte et le vieillard. Le sexe n'offre rien de bien particulier à noter : peut-être cependant la dyspepsie serait-elle plus commune chez la femme, en vertu de Tinfluence indéniable des affections nerveuses sur le développement de cet état morbide; mais la plus grande fréquence de l'alcoolisme chez l'homme rétablit à peu près la balance.

II nous faut grouper en ordre les différentes causes de la dyspepsie. Une première classe comprend les diverses maladies de VesUmac : vous les connaissez déjà; aussi serai-je bref sur ce chapitre. Les affections chroniques de ce viscère, la gastrite chronique, et plus particulièrement celle des buveurs, l'ulcère simple, le cancer et la dilatation s'accompagnent très-ordinairement , je dirais

presque inévitablement, d'un état dyspeptique plus ou moins accusé*

 côté de ces maladies gastriques proprement dites, nous devons placer des conditions morbides qui sont une conséquence du fonctionnement exagéré ou irrégulier de Testomac. Tantôt c'est la quantité trop considérable (tes ingesta qui est la cause de la dyspepsie , comme on le voit assez fréquemment chez les gros mangeurs, et surtout chez les grands buveurs, sans toutefois qu'il y ait d'autres symptômes de gastrite; il faut néanmoins déjà tenir compte de cette condition nouvelle, la qualité des substances ingérées. Tantôt, en effet, il s'agit tout simplement de la qualité des aliments, de Vabus des condiments irritants, les épices^ les acides; ou encore des viandes, des féculents, des sucreries pris trop souvent d'une façon exclusive. Tantôt enfin , certains ingesta ont le f&cheux privilège d'occasionner les désordres de la digestion : de là certaines formes connue» sous le nom de dyspepsie des féculents, de dyspepsie des viandes, etc. Inversement, Vinanisatian progressive ^ dans quelque condition qu'elle se présente, détermine fréquemment un état dyspeptique des plus sérieux, et qui nécessite de grandes précautions dans la reprise de l'alimentation normale. Rappelez- vous , par exemple, l'histoire des naufragés de la Méduse : trois sur quinze succombèrent après leur délivrance pour n'avoir pas voulu tenir compte de cette indispensable modération.

DE LA DYSPEPSIE 65a

Parfois encore, la quantité et la qualité des aliments demeurant parfaitement normales, la dyspepsie se développe, occasionnée par un fait qui paraît, au premier abord, de bien minime importance : je veux parler de Virrégularité des heures de repas. Vous rencontrerez certainement des cas dans lesquels c'est la seule cause vraie d'un état pathologique extrêmement pénible : vous voyez aussitôt quelles conséquences thérapeutiques on peut tirer de ces faits. Chez le nouveau-né, les tétées trop rapprochées, trop prolongées, mal réglées, produisent sinon la dyspepsie, au moins certains troubles digestifs qui peuvent devenir la source d'accidents graves.

La fatigue^ quelle qu'en soit la cause (qu'il s'agisse de lassitude intellectuelle à la suite de travaux prolongés, ou de fatigue physique , ou encore d'insonmies par suite de chagrins, de préoccupations, etc.), aboutit souvent au même résultat. La dyspepsie est alors fréquemment le fait d'une rupture d'équilibre entre les recettes et les dépenses de l'organisme, mais quelquefois aussi la conséquence du fonctionnement exagéré d'un appareil à qui Ton a trop demandé.

Gomment agissent toutes ces causes fonctionnelles? Est-ce en viciant les sécrétions de l'estomac? S'agit-il d'un suc gastrique incomplet, imparfait? N'est-ce pas plutôt une sécrétion insuffisante de ce liquide indispen^ sable à une digestion normale? Ce sont là des hypothèses auxquelles il n'est pas actuellement possible de

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donner une solution satisfaisante, mais que rend au moins très-plausible Taction parfois utile des préparalions de pepsine. En réalité, nous sommes mal renseignés sur ce sujet, et la physiologie normale et pathologique est encore trop incertaine pour servir de base à une explication précise*

Nous n'avons point terminé l'étude des causes de la dyspepsie, et cependant vous voyez déjà combien cet état morbide, quoique fréquent, reste vague, incertain, puisque, dans les formes qui se rattachent uniquement aux troubles des fonctions gastriques, nous en sommes absolument réduits à de simples hypothèses.

Dans un autre groupe de causes, nous comprendrons les dyspepsies consécutives à une affection soit de Tun des annexes du tube digestif , soit môme d'un des viscères de l'abdomen.

En première ligne, signalons les tnaladies du foie. On peut dire d'une façon générale que toutes les affections hépatiques réagissent plus ou moins sur les fonctions de l'estomac; d'ailleurs, c'est quelquefois la même cause qui frappe simultanément le foie et l'estomac, soit dans leur fonctionnement physiologique, soit dans leur état anatomique ; pour n'en citer qu'un seul exemple, je vous rappellerai la coïncidence fréquente de la cirrhose hépatique et de la gastrite chronique, du cancer du foie et de celui de l'estomac. Parfois cependant, la dyspepsie ne

peut être attribuée qu'à Taffection hépatique, reslomac restant indemne : c'est ce qui a lieu par exemple dans certains cas de lithiase biliaire.

Les différentes affections du pancréas y de VintesHn, retentissent moins évidemment sur l'estomac et causent, en conséquence , moins fréquemment la dyspepsie ; ou, pour mieux dire, les maladies de ces organes déterminent une forme particulière, la dyspepsie intestinale. On a même décrit une dyspepsie iléo-cœcale (Bachelet) ; nous verrons plus tard ce qu'il en faut penser.

Un certain nombre d'affections viscérales donnent lieu à des troubles de la fonction gastrique : parmi ces dyspepsies, que Ton pourrait appeler sympathiques^ il n'en est peut-être pas de plus fréquentes que celles qui se rattachent aux maladies utérines. Les simples troubles fonctionnels de l'utérus, depuis l'aménorrhée, la dysménorrhée, jusqu'aux ménorrhagies, peuvent occasionner des dyspepsies très-rebelles. Toutefois, il faut prendre bien garde que. les troubles digestifs, survenant dans le cours d'une affection utérine , sont bien souvent, comme cette dernière, symptomatiques soit d'une altération du sang^ telle que l'anémie ou la chlorose, soit même d'une diathèse plus ou moins latente. Quant aux diverses métrites, surtout à forme chronique, quant aux déviations de l'utérus , aux phlegmasies péri-utérines, elles s'accompagnent presque régulièrement de troubles dyspeptiques.

Ensuite doivent prendre place, dans la longue série des causes de la dyspepsie , les affections urinaires. Je ne vous parle pas ici de la néphrite albuminurique (car la dyspepsie qui raccompagne peut, vous le savez, être passible d'une autre explication) , mais bien des maladies de la vessie, des vieilles cystites catarrhales, ainsi que des affections chroniques de Turèthre '•

Je rapprocherai de ces intoxications urémiques et urinémiques les divers empoisonnements et en particulier l'alcoolisme et le saturnisme ; qu'il me suffise de vous dire que l'on pourrait discuter longuement sur la pathogénie des phénomènes dyspeptiques observés dans ces circonstances.

Dans les maladies générales , la dyspepsie est très-habituelle, mais elle se montre de préférence dans certaines 4'entre elles, notamment dans celles où existe une modification pathologique de la constitution du sang {dyspepsies dyscrasiques de M. le professeur Yulpian) . C'est ainsi que, dans tout lé groupe des anémies ^ les troubles dyspeptiques sont très-importants, ainsi que Ta bien montré M. le professeur Sée; ils constituent en particulier un symptôme fréquent des diverses anémies post-hémorrhagiques et de la convalescence des maladies fébriles graves. Dans ces circonstances, l'estomac

1. M. le professeur Guyon a fait une étude spéciale (Revue mensuelle, 1878) des troubles digestifs qu'il considère comme une des prin* cipales manifestations de Fempoisonnement urineux chez les sujet» atteints d*une affection des voies urinaires.

fonctionne mal, soit que ses sécrétions se produisent d'une façon insuffisante, soit encore parce que l'organisme lui demande un travail exagéré pour pouvoir subvenir à la reconstitution des divers tissus et notamment du système musculaire.

De même, la chlorose s'annonce souvent par une dyspepsie rebelle. La grossesse ^ dans le cours de laquelle les fonctions digestives sont si habituellement troublées, peut être également rapprochée de ces diverses anémies ; toutefois, à vrai dire, il s'agit, dans la grossesse, bien moins de dyspepsie que de vomissements. Enfin, le scorbut, la leucémie, la cachexie paludéenne, s'accompagnent tôt ou tard de troubles dyspeptiques plus ou moins graves.

Je dois vous signaler encore toutes les diathèses^ et en particulier la tuberculose, dont la dyspepsie est parfois l'un des premiers symptômes , puis la goutte, dans la symptomatologie de laquelle les troubles gastriques tiennent une si large place. Il faut citer encore le cancer, plus rarement la scrofule , et aussi Therpétisme (Trousseau). Il faut enfin rapprocher de ces affections diathésiques la syphilis elle-même, qui, ainsi que Trousseau et M. Alf. Four nier en rapportent des exemples , peut se compliquer d'un état dyspeptique plus ou moins tenace.

On a voulu faire intervenir les maladies générales /ebriles dans l'étiologie des dyspepsies. Je rejette absolument cet ordre de causes, convaincu que je suis que

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M. Gendrin, et après lui M. Lu ton, ont établi là une confusion regrettable entre l'embarras gastrique, Tétat gastrique des maladies fébriles et la dyspepsie.

Les névroses j par contre, constituent une série de causes inconstestables; depuis Vétat nerveux^ V hystérie, jusqu'à Vhypochondrie, toutes ces affections déterminent souvent la dyspepsie vraie et en seraient même une complication, suivant certains auteurs. Beau en particulier. Quant à Tépilepsie, je ne crois pas que l'on puisse lui reconnaître une influence patbogénique réelle ; tout au plus l'admettrions-nous pour un état morbide mixte, l'hystéro-épilepsie.

Les affections du système nerveux^ dont le cadre s'élargit chaque jour aux dépens des névroses proprement dites, se compliquent parfois de dyspepsie : telles sont, quoique assez rarement, certaines affections du cerveau et plus fréquemment celles du cervelet (Hillairet) ; mais il existe une affection médullaire, Tataxie locomotrice progressive, ou la dyspepsie a été observée, les troubles digestifs présentant d'ailleurs dans cette maladie une forme gastralgique extrêmement douloureuse et tout à fait spéciale.

J'aurais encore à vous signaler la dyspepsie des affections cardiaques ; ce que je vous en ai dit à propos des gastrites chroniques suffit pour qu'il n'y ait pas lieu d'y revenir.

Telle est la longue énumération des conditions étiole-

giques de la dyspepsie : elle était absolument nécessaire non pas seulement pour vous faire exactement connaître le degré de fréquence de ces différentes causes, mais encore pour vous permettre de comprendre la grande diversité que va vous présenter le tableau symptomatique.

C'est qu'en effet les symptômes qui caractérisent la . dyspepsie sont fort différents, d'une part selon les causes qui lui donnent naissance , et d'autre part suivant les formes très-nombreuses que la dyspepsie peut revêtir et qui correspondent à la prédominance de tels ou tels phénomènes.

On peut diviser les symptômes de la dyspepsie en deux groupes, à savoir les troubles fonctionnels et les signes fournis par l'examen des divers organes.

Parmi les symptômes fonctionnels, il faut noter les modifications variables de V appétit : d'ordinaire, l'appétit est conservé , ou môme augmenté. Assez souvent , il existe un état de boulimie très-remarquable : peu de temps après avoir mangé, le malade éprouve une sensation singulière de vacuité gastrique, et la faim se ré* veille aussitôt. 11 n'est pas rare que l'on constate alors les bizarreries les plus étranges, et en particulier le pica, la malacia, dont je vous ai déjà fait connaître les caractères à propos de la gastralgie.

Parfois, au contraire, l'appétit est diminué : c'est ce qui a lieu dans là dyspepsie symptomatique de quelques

affections de l'estomac; c'est encore ce que vous observerez dans les maladies chroniques, la tuberculose par exemple; mais cette inappétence plus ou moins grande n'est pas, à proprement parler, le fait de la dyspepsie elle-même.

Les douleurs d'estomac sont inconstantes; il est absolument exceptionnel que les malades se plaignent d'une gastralgie très-intense , sauf peut-être quelques hystériques ou certaines chlorotiques. On a vu cependant la douleur offrir les caractères de véritables coliques avec tendance à la lipothymie (forme syncopale du D' Guipon) ; mais le plus ordinairement la souflrance est légère, vraiment très-supportable, et consiste plutôt en une sensation de pesanteur épigastrique, surtout accusée pendant la période des digestions.

G^est qu'en effet la digestion des aliments ingérés est des plus lentes et dQ3 plus pénibles. Le travail désormais difficile de la chymification s'annonce par une série de sensations variables : un sentiment de lourdeur, de distension à l'épigastre, souvent un malaise général, des bâillements, des pandiculations, de la somnolence , parfois des hoquets plus ou moins répétés. Il n'est pas très-rare que tous ces symptômes se manifestent uniquement après l'usage de certains aliments. Ghomel a même décrit à ce sujet la dyspepsie des liquides^ les troubles morbides ne survenant qu'après l'ingestion des boissons.

Le travail de la digestion provoque assez souvent une série de phénomènes curieux. Après un temps variable , quelquefois avant la an du repas, Tabdomen se gonfle à un point extrême : ce balUmnemenl s^accuse d'une façon spéciale, et quelquefois uniquement dans la région épigastrique. Le malade est forcé d'entr'ouvrir ses vêtements; en même temps se produisent des renvois gazeux, des éructations plus ou moins sonores, plus ou moins fréquentes. Ces troubles, qui constituent la dyspepsie flatulente, apparaissent, je le répète, un temps variable après les repas; mais, fait important, vous ne les verrez jamais se produire à jeun, pendant la vacuité de Testomac. Quelle est la cause de ce développement gazeux si rapide? Les uns ont prétendu expliquer ce phénomène par la déglutition pure et simple d'une grande quantité d'air mélangé aux aliments ; mais c'est là un fait rare qui ne se rencontre guère que chez les hypochondriaques. Pour d'autres, il s'agit de la décomposition rapide des aliments, étiologie quelquefois exacte et qui trouve souvent sa raison d'être dans l'ingestion de substances dites flatulentes. Cependant, lorsque la production des gaz est extrêmement rapide, lorsqu'elle se fait en quelques minutes après le repas, comme l'a bien indiqué Trousseau, ce n'est plus à la décomposition des aliments qu'il faut l'attribuer. Chez nombre d'hystériques, par exemple, dès les premières bouchées, vous verrez survenir un ballonnement rapide et excessif

de rabdomen : y a-t-il là une supersécrétion gazeuse ou une paresse des parois musculaires du tube digestif? Nous ne sommes pas encore bien fixés sur ce point; peut-être ces deux ordres de causes interviennent-ils simultanément*.

Certains dyspeptiques se plaignent de renvois muqueux , d'une gastrorrbée plus ou moins abondante, occasionnant la pituite ^ dont je vous ai déjà parlé. Nous avons étudié en efiet les régurgitations muqueuses dans la gastrite chronique, les vomissements aqueux du cancer stomacal : il suffit d'ajouter que les femmes grosses rejettent souvent le matin, au réveil, des matières muqueuses en plus ou moins grande abondance ; il en est parfois de même des hystériques. Vous savez combien peu Ton est d'accord sur l'origine de ces liquides plus ou moins visqueux, assez souvent neutres au papier de tournesol, qui, pour certains auteurs, seraient une sécrétion gastrique morbide^ et pour d'autres consisteraient dans la salive déglutie pendant le sommeil (Niemeyer). J'ai assez insisté sur ce sujet pour qu'il ne soit plus nécessaire d'y revenir aujourd'hui.

En faisant l'histoire de la gastrite chronique, je vous

1. n résulterait d*UQ travail récent de M. Leven {Acad, de méde- €tne, 1877, et Traité des mal. de Vestomac^ 1879) que les gaz physiologiquement contenus dans Testomac et dans les intestins ne seraient pas pro- <luit8 par la décomposition des aliments ingérés : ils proviendraient de Taîr extérieur, du sang et des matières fécales. Dans la dyspepsie flatulente, les gaz provenant des trois sources sus-indiquées seraient entraînés dans Testomac par les contractions de Tintestin (se faisant dans le sens anti-péristaltique) et finalement rendus par la bouche.

ai parlé également des renvois acides; ces régurgitations, qui font vivement souffrir les malades, constituent un fait important dans la symptomatologie de la dyspepsie; leur prédominance a permis d^établir une forme spéciale dite dyspepsie adde. Assez souvent, les matières rendues sont peu abondantes ; le malade rejette simplement quelques gorgées d'une aigreur extrême, acres au goût : c'est la pyrosis. Ces renvois laissent h leur suite une sensation de brûlure, d'acidité de la gorge et de la bouche, souvent aussi une véritable sensation d'agacement dentaire. Chez quelques sujets, j'ai vu survenir simultanément une contraction pénible de la partie supérieure de l'œsophage et du pharynx ; d'autres fois, mais moins souvent, les liquides sont rendus en grande quantité et à la suite d'efforts de vomissements.

Nous ne sommes pas encore bien édifiés sur la nature de l'acide qui donne naissance à la pyrosis : s'agit-il de l'acide normal du suc gastrique produit en quantité extraordinaire? Sont-ce des acides (lactique, butyrique, acétique) provenant de la décomposition des aliments ? Bien que ces derniers aient été constatés par l'analyse des matières vomies, il est actuellement impossible de donner à cette question une solution positive.

Dans certaines circonstances, les matières rendues ont une réaction alcaline ; elles possèdent souvent alors une odeur ammoniacale plus ou moins prononcée : c'est chez les urémiques que ce fait a été constaté. Les pro-

duits de désassimilation, qui devraient être chassés par le filtre rénal, sont alors éliminés par la muqueuse gastrique ; Turée subit dans l'estomac une décomposition et se transforme en carbonate d'ammoniaque. Dans ces circonstances, vous savez qu'au bout d'un temps plus ou moins long l'inflammation de Testomac est presque inévitable : aussi comprenez-vous sans peine de quelle importance est pour le diagnostic la connaissance de cette dyspepsie spéciale.

Il est assez ordinaire que les dyspeptiques rendent la totalité ou une partie des aliments qu'ils ont ingérés. Le plus souvent, à la suite de véritables régurgitations et sans efforts de vomissements, ils rejettent quelques gorgées de matières alimentaires; quelquefois ce sont uniquement les dernières bouchées avalées qui remontent ainsi dans le pharynx, et l'on a même vu certains malades chez lesquels le travail de la digestion s'accompagnait d'un véritable mérycisme. D'autres fois , mais moins fréquemment, les aliments sont rendus en grande abondance : alors les vomissements amènent le rejet presque total des substances ingérées; chez quelques sujets, vous pourrez constater une sorte de sélection : les féculents, parfois la graisse, seront expulsés de préférence.

Les substances ainsi rejetées par les efforts de vomissements tantôt sont intactes, et tantôt ont déjà subi en partie l'action digestive. D'autres fois, vous pourrez

constater un certain degré de fermentation; dans ces circonstances, vous trouverez le plus habituellement dans les matières vomies les spores de la Torula cerivisiae, ou des sarcines; vous savez déjà quelle est la signification de ces cryptogames, que Ton rencontre presque toujours lorsque l'estomac est chroniquement dilaté. Les aliments peuvent aussi être mêlés à de la bile» ce qui indique une contraction simultanée de Testomac et du duodénum. Parfois il y a du sang dans les matières vomies : sa présence peut, dans quelques cas rares, être le fait d'une véritable complication, ou bien il s'agira d'une dyspepsie symptomatique.

Quelques symptômes œsophagiens, en particulier le spasme, existent chez les dyspeptiques : quant aux fondions intestinales^ elles peuvent être troublées par de la constipation ou de la diarrhée. La constipation est plus fréquente ; qu'elle soit la cause (G. Sée) ou l'efifet de la dyspepsie, il faut toujours lui accorder une grande attention. La diarrhée, elle aussi, peut être indépendante de la dyspepsie; mais quelquefois, peu de temps après les repas, les matières ingérées passent très-vite dans les selles, où l'on retrouve des substances ayant à peine subi Faction des sucs de la digestion (lientérie). C'est qu'alors les aliments sont arrivés rapidément dans le duodénum sans être attaqués par le suc gastrique , et ils ont été chassés par des contractions hâtives du tube intestinal.

«66 MALADIES DE LTSTOMAC

Les signes constatés par l'examen des divers organes présentent un certain intérêt. Vous trouverez la cavité buccale tantôt normale et tantôt enflammée : la salive est ordinairement peu abondante, épaisse, spumeuse (Ghomel) , et forme sur la face dorsale de la langue comme deux bandes latérales antéro-postérieures. La muqueuse linguale, quelquefois recouverte d'un enduit saburral, est le plus souvent normale : il y a de la sécheresse du pharynx.

L'estomac enfin est très -souvent distendu par un mélange de gaz et de liquides : on entend alors le bruit de gcmglau stomacal, ou de clapotement, d'une fréquence toute particulière dans la dyspepsie des liquides. La présence d'une grande quantité de gaz est, vous le savez déjà, communément constatée chez les dyspeptiques pendant le travail de la digestion.

Vétat général participe le plus souvent à ces troubles divers, et vous observez des phénomènes variables, en rapport avec les causes de la dyspepsie . Ici, en effet, V aspect extérieur du malade, l'état de ses forces seront dans une situation normale ou tout au moins satisfaisante; c'est ce qui s'observe dans les cas de dyspepsie peu intense, essentielle.

D'autres fois, au contraire, et bien plus fréquemment! il existe un retentissement général plus ou moins sérieux. C'est alors, comme Beau l'a bien montré, que

Ton voit survenir Vanémie^ soit globulaire, soit albumineuse, soit encore flbrineuse : pour M. le professeur Sée, la perte de l'albumine est le symptôme secondaire le plus journellement constaté. La pâleur de la peau et la décoloration des muqueuses, un affaiblissement général plus ou moins marqué, quelques troubles généraux moteurs ou nerveux : telles sont les conséquences fré- <iuentes de la part qu'a prise l'organisme à l'état de souffrance des fonctions digestives. Un fait important, parce qu'il frappe au premier abord, c'est V amaigrissement du tissu cellulo-adipeux et des muscles eux-mêmes. Ces troubles nutritifs vont d'ordinaire en s'aggravant, et finissent quelquefois par aboutir à un état de cachexie : ils se traduisent d'ailleurs par un certain nombre de symptômes, tels que le refroidissement des extrémités et la sécheresse de la peau : on peut même observer des éruptions cutanées, ainsi que l'a montré M. le professeur Hardy.

Beau avait beaucoup insisté sur l'état des ongles, et en particulier sur l'existence de ce sillon unguéal que l'on retrouve après toute maladie grave d'une certaine durée; il va sans dire que ce phénomène ne fait jamais défaut lorsque la consomption dyspeptique est devenue l'expression ultime de ces troubles variés. Parmi les sécrétions, les urines présentent assez fréquemment certaines modifications : elles laissent souvent déposer des sédiments uratiques ou phosphatiques , rarement des oxa-

lates, ce qui est en rapport avec rinlensité des phénomènes de désassimilation.

Certains troubles circulatoires se développent chez les dyspeptiques; mais ils ont d'ordinaire leur point de départ dans Tanémie : c'est ainsi que les palpitations sont de règle, de même que Ton constate presque toujours l'existence d'un souffle vasculo- cardiaque. Le pouls, quelquefois accéléré et mou, est plus souvent remarquable par l'énergie de ses battements. Très-fréquemment aussi , les artères superficielles présentent des pulsations visibles : le creux épigastrique est également le siège habituel de battements d'intensité variable : ces divers phénomènes sont en rapport avec l'état nerveux presque toujours si marqué des malades. Toutefois (et c'est un point extrêmement important), Vapyrexie la plus complète existe pendant toute la durée de la maladie, sauf dans les cas de complication, de tuberculose pulmonaire par exemple.

Les troubles respiratoires se caractérisent par un essoufflement, une dyspnée plus ou moins profonde, qui n'est point produite par une lésion des voies aériennes et qui dépend uniquement de l'anémie. Je dois cependant insister ici sur un signe d'une grande valeur au point de vue du diagnostic : je veux parler de la toux ; cette toux gastrique est quinteuse, précédée d'une sensation de picotement laryngé, et ne s'accompagne pas d'expectoration

ni de vomissements; elle pourrait induire en erreur un observateur non prévenu.

Les troubles nerveux sont extrêmement fréquents et très-variables dans le cours de la dyspepsie. La céphalalgie se montre surtout pendant la digestion : elle se caractérise par une lourdeur de tête, quelquefois par des élancements douloureux. Fréquemment, les dyspeptiques sont en proie à des accès de migraine qui se répètent à de plus ou moins longs intervalles et qui sont habituellement en rapport avec une recrudescence des troubles digestifs. Souvent aussi, ces accès, plus ou moins intenses et plus ou moins complets , s'accompagnent de vomissements.

Les vertiges apparaissent chez un grand nombre de malades. Ce vertige stomacal [vertigo a stomacho keso^ seu per consensum ventriculî) peut être quelquefois le seul symptôme de la dyspepsie (Trousseau). Vous voyez donc quelle en est Timportance diagnostique et thérapeutique ; d'ailleurs ses caractères varient à l'infini. Tantôt le malade a une sensation de gyration, et tous les objets qui Tenvironnent tournent autour de lui ; tantôt il éprouve lui-même un sentiment de tourbillonnement. D'autres fois, il croit voir la terre s'entr'ouvrir sous ses pieds et un goufiTre béant se présenter à ses yeux ; ou bien encore, lorsque le vertige se produit, il lui sen[d)le que c'est autour d'un axe vertical ou horizontal qu'il a tourné. Qu'est-ce donc que ce vertige stomacal, qui se

manifeste surtout lorsque les sujets quittent subitement la position horizontale pour s'asseoir ou se mettre debout (le matin au réveil par exemple)? Est-il le fait de Tanémie? La chose est possible, tout au moins pour une certaine part. M. Luton croit qu'il y a réellement une sensation anomale, ayant son point de départ dans restomac, maïs qui serait mal interprétée par l'encéphale. M. Jaccoud admet une perturbation dans Tinnervation encéphalique par excitation centriprète des nerfs vagues.

Les. troubles des sens s'observent chez la plupart des sujets : il existe des éblouissements; des bluettes passent devant les yeux; une obnubilation de la vue se produit parfois , mais jamais une perte totale ou partielle de la puissance visuelle : quoi qu'on en ait dit, Tamaurose ne se produit pas chez les dyspeptiques. Les tintements d'oreilles ne sont pas rares. Enfin, la sensibilité cutanée est d'ordinaire plus ou moins atteinte : vous rencontrerez assez souvent l'anesthésie accompagnée ou non d'analgésie (Beau et Trousseau en ont rapporté des exemples); quelquefois il existe de vraies névralgies au niveau des points insensibles de la peau, ce qui donne lieu à des zones d'anesthésie douloureuse. La dermalgie, les névralgies intercostale et faciale ont été signalées. Toutefois il ne faut point perdre de vue que ces troubles des sens ne sont pas tous le fait de la dyspepsie seule, et vous devez tenir compte des afiTec-

bons nerveuses concomitantes ou même antécédentes» Les musdes eux-mêmes sont parfois le siège de phé* nomènes douloureux ; mais ces myosalgies sont incon> stantes : elles appartiendraient surtout à Thystérie (Briquet); par contre, il existe toujours de la courbature^ du brisement des membres. Quant aux paralysies, aux contractures que l'on a notées dans certains cas, elles ne sont certainement pas le fait de la dyspepsie ellemême.

Pour dore Ténumération des symptômes généraux et fonctionnels en relation avec l'état dyspeptique, je dois encore vous signaler les troubles de V intelligence; Vous les constaterez chez quelques malades, à l'état habituel, qu'ils soient réels ou imaginaires : Tobtusion cérébrale, la lourdeur d'esprit, la paresse intellectuelle sont les premiers degrés de ces manifestations; l'hypochondrie, avec toutes ses sensations erronées et ses fâcheuses conséquences, eu est l'expression ultime et relativement fréquente*

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