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III. — Affections stomacales et cœur malade

1° Rétrécissement mitral. — Si l’estomac, troublé dans son fonctionnement glandulaire, peut retentir sur le cœur sain, à plus forte raison peut-il aussi agir sur un cœur déjà malade, et ce n'est pas là l’une des faces les moins intéressantes de la question. Car, au point de vue thérapeutique, il faudra soigneusement démêler les accidents purement cardiaques des accidents cardiaques d’origine gastrique. Or, pour une raison que vous comprendrez tout à l'heure, de toutes les affections valvulaires, c’est le rétrécissement mitral qui donne le plus souvent lieu à ce complexus symptomatique.

Voici une femme de cinquante et un ans, reçue dans mon service pour un rétrécissement mitral sans insuffisance, d’origine rhumatismale. A. son entrée et pendant les jours suivants, l'affection valvulaire était latente au point de vue fonctionnel : cœur calme, pouls régulier, dyspnée peu accusée, pas d’œdème périphérique. Mais, depuis longtemps, elle se plaignait de quelques troubles digestifs avec éructations gazeuses, pyrosis, douleurs gastriques nocturnes , quelques nausées et vomissements. D'une façon banale, on lui prescrivit

(1) M. Soüpaült, Traité des maladies de l’estomac, 190G.

AFFECTIONS STOMACALES ET CŒUR MALADE

le régime lacté. Bientôt, en même temps que les phénomènes d’intolérance lactée se manifestent, nous assistons à des accidents réellement graves du côté de la circulation : affolement du cœur, pouls misérable et rétracté, dyspnée intense, cyanose presque violette des lèvres, refroidissement des extrémités, expectoration légèrement teintée de sang avec un foyer de râles sous-crépitants vers la partie moyenne du poumon gauche, faisant craindre l’imminence d’un infarctus pulmonaire. Que s’était-il passé?

L'examen du chimisme stomacal va donner une réponse à cette question et démontrer (pie, contrairement à l’opinion commune, il ne s’agissait pas ici d’accidents réellement asystoliques. Chez cette cardiaque, déjà dyspeptique, peut-être par le fait de son rétrécissement mitral ou pour toute autre cause (femme très nerveuse), l’acide chlorhydrique combiné organique était représenté par 87 au lieu de 170, et l'acide chlorhydrique libre par 1 17 au lieu de 44. Or, le lait, dans un milieu saturé d’IlCl libre, se coagule en masse et trop rapidement, et c’est ce gros coagulum incomplètement attaqué par les sucs digestifs, véritable corps étranger, qui donne lieu à la plupart des troubles gastro-intestinaux (sensation de plénitude gastrique, flatulences, nausées et vomissements, selles diarrhéiques). On comprend alors pourquoi ce lait, non digéré et non utilisé, n’augmente pas la diurèse, comme nous l’avons vu chez notre malade, où pendant toute la durée du régime lacté le chiffre des urines est tombé à 300 grammes.

Ces troubles gastriques vont alors déterminer, suivant une pathogénie que je vous exposerai plus loin, des accidents réflexes du côté de la petite circulation : vaso-constriction des vaisseaux pulmonaires, d’où retentissement sur le cœur droit qui se dilate. Chez notre malade, la filiation de ces symptômes a été démontrée par l’augmentation considérable et rapide, au moment même où l’intolérance gastrique fut au maximum, du retentissement diastolique à gauche du sternum, signe d’hypertension pulmonaire.

Huchard. — Consultations médicales, t. II.

ESTOMAC ET CŒUR

Or, cette hypertension pulmonaire, fait habituel du rétrécissement mitral, était ainsi aggravée par la brusque survenance des troubles digestifs, de sorte qu ici le cœur droit et le poumon étaient pris entre la sténose auriculoventriculaire gauche qui élève la tension dans la petite circulation, et l’estomac dont les troubles fonctionnels aboutissent au même résultat; d’où la production possible, dans ces conditions complexes et souvent méconnues, d’accidents graves du côté du cœur et des poumons : palpitations et affolement cardiaque, accès de cyanose et de dyspnée intense, congestion et infarctus pulmonaires.

Un infarctus pulmonaire produit par l’usage inconsidéré du lait, voilà un fait extraordinaire en apparence ! Mais il devient facile à comprendre d'après la pathogénie que je viens d’invoquer, et je ne doute pas que beaucoup d'accidents cardiaques, inexpliqués jusqu'à ce jour, surtout dans le cours de la sténose mitrale, trouvent leur origine principale dans l’état des fonctions digestives. Ce qui le prouve, c’est que cette malade a fait, il y a un an, dans un autre hôpital, un infarctus du poumon avec hémoptysies à la suite du régime lacté que l’état de son chimisme stomacal mettait dans l’impossibilité de supporter.

Dans la sténose mitrale, la maladie est au cœur, le danger souvent au poumon ; mais il ne faut pas oublier qu’une des principales, et peut-être une des fréquentes origines de ce danger, est à l’estomac. La preuve en est dans les observations cliniques confirmées, comme vous l’avez vu souvent, par les résultats de l’examen chimique du suc gastrique. Celui-ci est fréquemment anormal dans la sténose mitrale, plus que dans toute autre affection valvulaire, ce qui s’explique sans doute par un état habituel de congestion passive de la muqueuse stomacale.

Chez notre malade, la suppression du lait et une alimentation plus rationnelle (quelques viandes hachées et bien cuites, œufs peu cuits, purées de légumes) ont été suivies de la disparition rapide, en quarante-huit heures, des

AFFECTIONS STOMACALES ET CŒUR MALADE

accidents cardio-pulmonaires qui menaçaient d'être très graves si nous avions institué une médication anti-asystolique. Seule, l’arythmie a persisté pendant un mois, et lorsque la malade a quitté l’hôpital la fréquence des battements cardiaques était devenue normale, leur rythme absolument régulier. Ici, notre thérapeutique peut sembler très modeste, et cependant ses résultats ont été considérables. Beaucoup de savoir, et peu de médicaments, telle doit être notre devise : Multa sc.ire oportet , pauca agere , comme le dit si bien Baglivi.

2° Variabilité du chimisme stomacal. — Si la grande variabilité des symptômes d’auscultation dans le rétrécissement mitral peut être expliquée par l’état variable de l’excitation cardiaque, celle-ci est souvent commandée par les troubles digestifs; d’où il résulte que, dans cette maladie, il faut toujours avoir l'œil sur l'estomac.

Voici trois examens du suc gastrique obtenus à vingt jours, puis à un mois de distance, chez cette malade. J'appelle l’attention sur la grande variation des résultats obtenus en si peu de temps, ce qui prouve qu’aucun substratum anatomique ne pouvait être invoqué du côté de l’estomac, mais seulement une circulation défectueuse de cet organe.

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