INFLUENCES MORALES
froidissent, le pouls est petit, faible et misérable, une angoisse indicible étreint le cœur dont les battements précipités et tumultueux peuvent se suspendre au milieu d’un état lipothymique ou syncopal. Ici, l’existence d’un spasme vasculaire presque généralisé est indéniable. Or, supposez des émotions qui se répètent, qui s’accumulent et se perpétuent, — car pour elles il y a peu d’accoutumance du système vaso-moteur, — et alors vous comprendrez, sans parler même de l’épuisement nerveux, ce que peut produire sur le cœur central l’état de tension plus ou moins permanente du cœur périphérique dans la vie agitée des hommes politiques, des financiers, des ambitieux ou des incompris. Puisqu’on admet l’influence aggravante des chocs traumatiques sur les cardiopathies préexistantes, il n’y a pas de raison pour penser que le traumatisme moral souvent répété et prolongé ne puisse déterminer à la longue les mêmes effets.
Un homme de cinquante-deux ans, riche banquier dans une ville importante, maire et conseiller général, descend dans l’arène politique. Grand électeur de son pays, il combat alors ses adversaires avec une vigueur inaccoutumée parla plume et par l’action. Mais l'heure des déceptions arrive; ses candidats sont battus par la partie adverse ; battu lui-même, il ne parvient qu’à grand’peine à rester à la tète de l’administration de la cité. Puis les désastres de ses finances succèdent aux désastres de son ambition déçue. Le visage pâlit, le cœur est agité par de folles palpitations, le pouls est serré, petit, concentré, et le médecin voit évoluer pas à pas et jour par jour une affection cardiaque d’origine artérielle. Les artères tendues, résistantes d’abord au toucher, deviennent dures et athéromateuses, l’aorte se dilate, et l’on finit par constater, après cinq années de surtension artérielle continue et considérable, une double lésion de l’orifice aortique. Chez cet homme, on ne peut invoquer aucune de ces causes : syphilis, alcoolisme, goutte, rhumatisme, tabac. Seules, les émotions de sa vie tourmentée avaient agi en déterminant un double
CŒUR PHYSIQUE ET CŒUR MORAL
surmenage, celui du système nerveux et surtout celui du système circulatoire. 11 mourut bientôt asystolique.
Dès 1889, dans mes leçons sur les maladies du cœur et des vaisseaux, je rapportais cet exemple dont l’impression n'a pas quitté mon souvenir, et je citais d’autres faits semblables, comme celui de ce préfet atteint d’une cardiopathie récente déjà très aggravée par des préoccupations politiques. Pour son malheur, les élections générales approchaient. 11 fallait faire échouer le candidat de l’opposition, homme très populaire. Le préfet donna fougueusement de sa personne et le candidat populaire ne fut pas nommé. « Vous m’avez battu, — lui avait dit après son échec le candidat évincé, — mais vous en mourrez. » La prédiction s’est complètement réalisée; le fonctionnaire mourut, quatre mois plus tard, enseveli dans son triomphe.
Ainsi, d’une part, les émotions morales, ce qui est le cas le plus ordinaire, aggravent une cardiopathie préexistante, et d’autre part elles peuvent créer de toutes pièces, ce qui est sans doute très rare, une cardiopathie artérielle.
Comme il arrive souvent pour toutes les questions médicales, on est tombé d’un excès dans un autre, et après avoir, avec Corvisart, exagéré la fréquence des cardiopathies acquises par les passions et les émotions répétées, on est arrivé à nier complètement le fait. « Je ne suis pas le seul médecin qui ait pensé — disait ce dernier auteur — que les lésions organiques du cœur ont été plus fréquentes dans les horribles temps de la révolution que dans le calme ordinaire de l'ordre social. »
Plus tard, un médecin italien, Scliina, dans une longue dissertation, se rangea à cette opinion que Beau devait plus tard accepter. Puis, Leudet se montra très judicieusement réservé sur cette question, tout en concluant à « l’influence réelle des causes morales sur les affections organiques du cœur, sans pouvoir toutefois la démontrer d’une façon
certaine. » Lamarre (de Saint-Germain), dans une communi-