‹ Maladies du larynx, du nez, et des oreilles (volume 2)Chapitre 220 sur 282 · V. — SURDITÉS TOXIQUES · texte numérisé non relu

V. — SURDITÉS TOXIQUES

Cette désignation prête à la critique, car elle laisserait entendre que certaines surdités sont causes de toxicité, tandis qu'en réalité c'est justement l'inverse. Ne vaudrait-il pas mieux dire : oloxies ? Mais ne voulant pas inaugurer un mot nouveau nous nous contenterons de la désignation : poisons de Voreillet qui s'applique exactement au cas sans rien préjuger du siège souvent imprécis de l'altération anatomo-pathologique.

Il va sans dire que ces poisons de l'oreille ne déterminent pas seulement la surdité, mais c'est le trouble majeur, celui qui le plus ordinairement décide les malades à prendre avis de l'auriste.

Ils sont encore assez nombreux ces agents nocifs pour l'audition et nous devons en être d'autant plus avertis qu'ils appartiennent en majorité à l'arsenal thérapeutique, et font transgresser aux médecins, pr.rfois à leur insu, le vieux précepte: c Primo non nocere ».

Sels de quinine» -^ En tète de la série, nous voyons les sels <le quinine, le sulfate surtout, bien souvent et justement incriminé. Je ne reproduirai pas ici les observations topiques qui ont été publiées déjà, mais je puis dire que dans ces derr oières années j'ai souvent été consulté par des coloniaux, civils ou militaires, revenant du Tonkin, du Sénéfsipal ou de Madagascar, qui avaient ingéré de façon prolong'ée des doses élevées de quinine etqui soumettaient à mon examen desorciiles ICravement et irrémédiablement atteintes, principalement par des altérations à sièg^e labyrinthique. Deux de mes observations fig'urent dans la thèse du D** Lazinier.

L'action de la quinine sur Torgane auditif semble être, d'après les expériences de différents auteurs, le résultat de troubles circulatoires. Pour certains physiologistes, cette action serait due aune anémie, pour les autres elle serait causée par une hypérémie.

K» Wittmaack, qui a fait toutrécemment de très intéressantes expériences sur cette question, penche pour l'anémie, car jamais il n'a constaté Thypérémie.

Sur quelle partie de l'oreille s*exerce d'abord l'action de la quinine? Wittmaack a pu constater chez des animaux intoxiqués par la quinine que les cellules du g^anglion spinal présentaient une dégénération des corpuscules de Nissl.

L'action de la quinine s*exercerait tout d'abord sur ces cellules et de leur excitation résulteraient les symptômes caractéristiques de l'intoxication (i).

Salicylate de soude, acide Halicyliquej antipyrine, — Assez rarement signalés.

Cocaïne. — Jusqu'ici, elle ne semble pas réaliser la surdité; •elle ne détermine que des hallucinations, ainsi que pour la vue et l'odorat.

Aconit, nitrite d^amyle, pilocarpine, — Ils ne sont pa» d'une nocivité bien établie.

Bromures et iodures. — Ils sont incriminés par quelques

(1) Wittmaack, Arch. f. die Uesamnte Phtfniol,, XCV, 209-26i,

Castex. — Mal. du Larynx. 3« édit. 68

auteurs. Herbert Ranisây a consig'né l'observation d*un catarrhe séreux de Toreille moyenne produit par l'administra* lion de riodure de potassium. Son malade était atteint 'de «yphilis secondaire. Trois jours après l'emploi quotidien de ce médicament, le malade est pris d'iodisme intense, en même temps que de surdité dans une oreille, toujours nor* malc jusqu'alors. Le diag'nostic fut: «t otite m'oveune séreuse ». Suppression de Tiodure et presque aussitôt améluv ration de Touïe. L'ioduré est repris et lé catarrhe tv m panique reparait pour ne cesser tout à' fait que lorsque H. RamsaV adopta riodure de sodium qui fut bien supporté à la dose de 3 g'rammcs par jour.

Mercure, — . Il n'est pas in offensif. J'ai dans mes recueils de faits un cas où certaiiiemcnt c'était bien lui ci non la sj-f» philis qui pouvait être mis en causé.

Chenopodium. — Vermifug'e empJové eh Amérique, qui influence aussi fâcheusement Taudltlon, ainsi qu'il résulte des observations de E. Gellé et de North.

Alcool. — Il exerce une action non douteuse. J'ai été consulté par un homme d'une quarantaine d'années, qui éprouvait depuis peu un affaiblissement de Touïe avec bourdonner mcnts. Kien ne pouvait expliquer ces troubles que Thabitudc contractée depuispeu de prendre un verre de coj^nac à chaque repas. Sur mon conseil, le malade y renonça et huit jours après une amélioration se manifesta qui alla jusqu'à la giié^ rison complète en moins de ving't jours. Ce n'est certes pas une sclérose tvmpaniquc qui se serait améliorée tant et si vite. Sur un malade de Cornil, .Terrien constata de la névrite optique coïncidant avec une làbjrinthite éthjlique.

Tabac, — Il agit non seulement en provoquant des troubles Irophiques du pharvnx, des trompes et de Toreille moyenne, comme l'ont signalé Triquet' et Ladreit de. Lacharrièret niais aussi sur le labyrinthe et le nerf auditif^ ainsi qu'il t&* suite de quelques observations,

HascJiisch, — Il doit Hgurcr dans cette énumération.

Opium. — Il agit plutôt en produisant des bourdonnements, résultat de la congestion labyrinthique. LeP' Polilzcr m'a dit les avoir assez souvent notés chez les morphinomanes,

Anesthèêiques et chloroforme. — D'après mes observations personnelles, ce sont surtout les anesthésiques, et le chloroforme tout particulièrement, qui sont responsables de ces accidents. Les tintements d'oreille que signalent les opérés dès les premières bouffées de la narcose montrent d.éjà que l'appareil de. perception subit personnellement l'action de Tanesthésique, mais d'ordinaire, c'est daùs les jours qui suivent l'opératioû qUe le malade remarque la diminution de l'ouïe.

Sulfure de carbone, — Son influence est' moins bien établie que celle de l'oxyde de carbone. Kajs.er (de Breslau) a observé une malade qui, trente-six heures après l'intoxication, était sourde et bourdonnante ; un mois après ces troubles persistaient encore. Les membranes tjmp.auiques étaient normales, mois la conductibilité osseuse affaiblie. Kayser conclût à une suffusion sanguine du labyrinthe ; il obtint une amélioration rapide par la faradisation.

iHomb. — Il peut porter son action sur le nerf acoustique comme il le fait sur d'autres. Le P' Debove a noté de la surdité chez un peintre atteint de saturnisme, mais TôuVe revint rapidement par l'application de l'aimant, ce qui donne à penser qu*il s'agissait plutôt d'un cas d'hystérie toxique.

En somme : les toxiques qui, en l'état actuel de nos connaissances, doivent être considérés comme spécialement dangereux pour la fonction auditive et dont il importe de dresser la liste sont :

I^es sels de quinine,

Los salicylales et acide salicylique.

Le mercure.

Le chcnopodium vermifuge,

Le phosphore,

Le tabac et le haschisch,

L* alcool,

L'oxyde de carbone,

Le plomb,

Le chloroforme et Téther,

Pour qu'ils a^çisscnt, des doses fortes et prolongées sont nécessaires.

Ces surdités par toxiques peuvent être rapprochées des surdités dites infectieÛBea, et cette analog'Ie sertà nous expliquer la pathogénie des unes et des autres.

Pathogénie. — Les autopsies manquent pour nous renseigner, mais à leur défaut nous avons les recherches expérimentales de Gellé et Laborde , de Kîrchner (de Wurzbourg). Kircbner fait prendre à des animaux des doses élevées de quinine et d'acide salicylique. Les mettant à mort, il trouve des exsudations sanguines dans le limaçou et les canaux demi-circulaires avec altérations diverses des terminaisons nerveuses. Dans la zone méningo-cérébrale avoisinante, il y avait congestion bien marquée. Ainsi : afflux considérable de sang dans l'oreille interne et la région audîdivedc Técorce cérébrale. Le même auteur diten outre avoir constaté chez un rhumatisant, qui avait pris beaucoup de salicvlate, un épanchement séro-muqueux, ambré, dans la caisse.

En réunissant toutes les constatations faites jusqu'ici, nous pouvons nous arrêter à trois interprétations.

lo L'action du toxique s'exercerait sur le système nerveux central par troubles vaso-moteurs ou par destruction de l'élément nerveux. Eeman voit même dans le salicylate de soude un poison électif du bulbe. Les noyaux de l'acoustique seraient pris d'abord, d'où résulteraient ensuite des troubles trophiques de l'oreille moyenne et de Toreille interne. En tout cas, Laborde et Gellé nous ont montré que la quinine agit bien sur les centres par vaso-dilatation.

2^ Les poisons frapperaient l'oreille interne, soit par action directe, soit par vaso-dilatation ou vaso-constriction, et amèneraient à la longue des altérations trophiques. Les surdités par commotion labyrinthique (détonation, de l'artillerie, etc.), n'agissent pas autrement.

3» Enfin, la surdité serait tympanique ; dans le tabagisme, Talcoolisme, par exemple, parce que la caisse se prendrait à la suite de lésions tubaires provoquées elles-mêmes par des lésions pharyngées.

Chacune de ces trois interprétations peut s'appliquer à tel cas particulier, mais, dans la majorité des cas, ce sont l'oreille

interne ou les centres auditifs qui paraissent en cause, comme l'établit Texamen par les diapasons.

Ce qui ressort encore clairement de l'ensemble des faits, c'est l'importance d'une propathie antérieure pour appeler et fixer le poison à l'oreille. Une personne est indemne à cet égard, elle peut prendre impunément quinine et salicylate ; mais telle autre est un peu scléreuse ou a eu des otorrhées, taries actuellement, la quinine, le chloroforme, etc., lui laisseront de la surdité et des bourdonnements.

Diagnostic. — Il doit différencier ces ototoxies : i^ des surdités infectieuses, qui leur ressemblent tant (oreillons, scarlatine, diabète, urémie, etc.) ; 2^ des surdités purement nerveuses ; 3^ des hystéries toxiques où l'ensemble du système nerveux, touché parle poison, réa^'iten manifestations hystériques (Debove, Raymond). Le plomb en est le provocateur le plus connu. La surdité est alors unilatérale et peut guérir par Temploi des aimants.

Le diagnostic de surdité toxique une fois bien établi, il importe d'en fixer, si c'est possible, le siège et le mode pa> thologique, en vue d'une thérapeutique plus précise.

Pronostic. — Il est proportionné à l'ancienneté, au degré de l'imprégnation, mais, en thèse générale, il est des plus graves pour la fonction auditive.

Traitement. — Il consiste surtout à prévoir et puisque nombre de ces poisons sont des médicaments, c'est à nous médecins à ne pas nuire d'abord. Ce n'est pas certes qu'il faille renoncer à la quinine et au chloroforme, mais avertis de leur danger spécial, nous devrons, surtout quand nous serons en présence d'oreilles déjà endommagées, limiter leur emploi au minimum nécessaire comme dose et comme temps.

Les courants galvaniques ou faradiques et les injections hypodermiques de pilocarpine restent les moyens les plus recommandables. Celle-ci a particulièrement bien réussi dans un cas de Gollye. Une fillette de 13 ans, convalescente d'oreillons, est prise de vertiges intenses avec douleurs diffuses dans le côté droit de la tète, les tympans sont normaux, mais la surdité est absolue. Gollye débuta par 3 milligrammes par jour pour arriver à i centigramme. Huit jours après, l'au-

dition et la stabilité verticale avaient repara ; sept mois après la g'uérison était entière^

Ainsi nous voyons que diverses substances, dont plusieurs médicamenteuses, sont des poisons de l'oreille. Dans notre pratique, méfions-nous surtout.de les'emplo ver quand Toreille laisse voir des propathies quelconques, car elles sont un élément redoutable d*appel etd'ag'g^ravation.

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