CHAPITRE XIV
VERTIGES AURICULAIRES
Dans l’ensemble nombreux et varié des vertiges, un groupe important se présente qui a pour point de départ les diverses parties de l’appareil auditif. Ce sont les vertiges auriculaires. Leur réalité se révèle avec évidence dans les cas où l’on voit évoluer parallèlement des lésions ptiques et des manifestations vertigineuses.
J’étudierai l’ensemble de ces vertiges, pour rendre le diagnostic plus facile, grâce à la comparaison des espèces.
Dès 1825, Itard avait publié l’observation d’un homme devenu brusquement sourd avec vertiges et tendance à tomber en avant. Néanmoins ces troubles ne sont bien connus que depuis la publication de Prosper Ménière, en 1861.
Trousseau, en donnant tant d’importance au vertige stomacal, fit oublier jjuelque peu celui qui dépendait des oreilles. Mais les études de Charcot, Knapp, Jackson, Guye, Gellé, Heiman (de Varsovie) ont depuis rappelé sur lui l’attention des cliniciens.
Tableau clinique. — H y a dans ce trouble des degrés et des formes différentes.
Ce peutn’être qu’un simple étourdissement, oviXe sujet voit trouble devant lui; un vertige, quand les objets environnants lui semblent se déplacer autour de lui ; un tournoiement, quand lui-même pivote sur ses pieds et tombe.
La forme de vertige éprouvée par le malade varie notablement. Les uns se sentent entraînés en avant, d’autres voient les murs de l’appartement osciller devant eux. Un de nos malades se comparait à une vrille qui s’enfonce en tournant sur elle-même. Ainsi lui semblaitil s’enfoncer dans le sol. « J’ai la sensation, me disait un autre, que tout ce qui m’entoure vient vers moi et m’enserre ». Le malade a une démarche assez caraeté-
MALADIES DES OREILLES
ristique. Il s’appuie sur une canne du côté de l’oreille malade, ou longe les murs comme un homme en état d’ivresse. Il évite de tourner la tête à droite ou à gauche.
Parfois un aura précède la ci'ise. C’est un sifflement, un bourdonnement, le bruit d’un vent violent ou d’une détonation.
Le malade pâlit, quelquefois en poussant un cri. Il voit tout tourner autour de lui, et, comme un homme ivre, cherche un appui. Il s’affaisse et vomit dans quelques cas. Au sortir de la crise, l’ouïe est plus ou moins diminuée.
Charcot a bien montré que, dans ces crises, les malades n’ont pas de perte de connaissance.
Causes. — Il faut les chercher dans les trois parties principales de l’appareil auditif.
A l’oreille externe, on note les accumulations de cérumen durci comprimant la membrane tympanique, les injections faites avec une poussée trop "forte, les pressions centrifuges exercées avec le masseur du tympan.
A l’oreille moyenne, des conditions très simples peuvent entraîner du vertige, tels un mouvement de déglutition modifiant la pression intra tympanique, un spasme du tenseur du marteau, l’insufflation avec la poire de Politzer, le bougirage des trompes (Lœwenberg). Mais ce sont surtout les diverses variétés d’otite moyenne, les catarrhes tubaires, les opérations de la chirurgie tympanique, les infections mastoïdiennes, les cholestéatomes.
A l’oreille interne, les causes de vertige sont nombreuses. Ce sont.: la commotion labyrinthique, qui souvent complique la, commotion cérébrale, les congestions du labyrinthe, qu’elles dépendent d’un coup de froid ou d’une insolation, les hémorragies labyrinthiques observées dans les fractures du rocher, les accouchements, le travail dans les cloches à plongeurs (Alt). Inversement les anémies labyrinthiques sont aussi cause de vertiges ; on les observe chez les artérioscléreux, dans l’application des courants continus.
Les altérations scléreuses de la syphilis tertiaire, du tabes, l’infiltration leucémique des nerfs acoustiques, sont encore à enregistrer, de même les toxémies de l’in-
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fluenza, de la fièvre typhoïde, les hyperesthésies labyrinthiques.
Pathogénie. — A l’arrière du labyrinthe sont les trois canaux demi-circulaires dont la lésion expérimentale produit des vertiges (expériences de Flourens, 1842». Il était donc naturel de les incriminer; on n’y a pas manqué. Mais en tenant compte des troubles moteurs, sensitifs et sensoriels qui figurent réunis dans le vertige ah aure lœsa, on est conduit à penser que le cerveau ,1e cervelet et le bulbe sont également en cause, et qu’il s’agit d’une irritation portant d’abord sur les canaux demi-circulaires, puis réfléchie sur les centres. Les canaux seraient ainsi les intermédiaires obligés. Mais que de réserves s’imposent dans l’interprétation de ce trouble singulier : le vertige.
Diagnostic. — L’étude du diagnostic comporte trois analyses successives : A) distinguer le vertige d’avec les troubles similaires ; B) différencier les vertiges auriculaires d’avec tous les autres ; G) déterminer la variété d’un vertige otique observé.
A Les troubles similaires sont: l’hémorragiecérébrale, bien reconnaissable à l’hémiplégie qui lui succède ; les tumeurs cérébrales ou cérébelleuses, caractérisées par la douleur localisée, les vomissements, les convulsions ; l’attaque d’épilepsie, que distinguentles mouvements désordonnés et l’émission d’urine; l’agoraphobie, qui se manifeste seulement devant les grands espaces vides; enfin la neurasthénie, signalée par ses céphalées et la dépression vitale. Il est d’ailleurs à noter qu’un certain degré de neurasthénie s’associe souvent auxvertiges auriculaires, si bien qu’il faut instituer parallèlement la cure de ces deux états. L’amélioration est ainsi bien plus vite réalisée. C’est par des interrogatoires, par des examens prolongés et réitérés du malade qu on parvient à fixer sûrement le diagnostic.
B. Différencier le vertige abaure de tous les autres, c’est en réalité faire le diagnostic des vertiges entre eux. Or il n’y en a pas qu’un, puisque ce trouble peut prendre origine dans la plupart des grands systèmes de l’organisme. Passons-les rapidement en revue afin d’être mieux avertis en présence d’un cas d’interprétation difficile.
1“ Du côté des org-anes des sens, nous voyons le vertige olfactif, qui, chez les névropathes prédisposés, résulte de l’action de l’éther, de l’ammoniaque, de p?.rfums d’encens, de fleurs chauffées au soleil. Les odeurs mélangées semblent agir plus fortement, comme les vins mélangés donnent plus sûrement l’ivresse.
Il y a encore le vertige optique. Chez les hystériques, un nuage qui passe, l’eau courante d’une rivière, un train en marche, un corps quelconque exécutant un mouvement' de rotation, des couleurs chatoyantes, peuvent donner la sensation vertigineuse. Chez un de mes malades la première crise de vertige vint après qu’il eut regardé longtemps le cylindre tournant d’un phonographe. Guéneau de Mussy l’a signalé sous l’influence de la lueur que produisent des vitraux bleus. Encore faut-il distinguer de cette forme, le vertige oculo-moteur, qui complique le strabisme et les paralysies des 3® et 6® paires On signale un vertige d’origine cutanée, produit par l’impression du froid ou du chaud, par le contact du peigne, par le frôlement de certaines étoffes âpres.
2® Du côté de l’appareil respiratoire, on connaît le vertige laryngé, débutant par une sensation de strangulation au larynx et le vertige des quintes de toux prolongées ; qu’il s’agisse de coqueluche ou de catarrhes trachéo-bronchiques, les efforts de toux réitérés amènent une diminution de la stabilité par la congestion encéphalique qu’ils déterminent. Ce vertige de la toux n’est pas celui de l’ictus laryngé.
3° L’appareil circulatoire a les vertiges de l’angine de poitrine et ceux des cardiaques. Dons les cardiopathies, la sensation de chute coïncide avec les palpitations. Elle se produit surtout s’il y a insuffisance rénale. Ces vertiges cardiaques trouvent leur explication dans les troubles circulatoires de l’encéphale et du labyrinthe.
4° L’appareil digestif est le point de départ principalement du vertige stomacal si bien mis en évidence par l’enseignement de Trousseau. Toutes les affections de l’estomac ; gastrites, dilatations, tumeurs, peuvent présenter cette complication, peut-être même à cause des perturbations qu’elles provoquent dans la circulation
VERTIGES AURICULAIRES
labyrinthique. Nombreux cependant sont les cas de vertig-e stomacal vrai. Pourrait-on interpréter autrement le cas de ce malade du P’’ Bouchard, qui ne pouvait avaler un peu d’eau sans être pris immédiatement de vertiges. Il y a aussi des vertiges intestinal, hépatique, hémorroïdal. Celui-ci accompagne les crises de douleurs ou les remplace parfois.
O® Aux voies urinaires, nous pouvons noter le vertige néphrétique, qui précède ou accompagne les crises et le vertige vésical des rétentions d’urine ou du calcul dans la vessie.
6“ A l’appareil génital, celui des abus du coït, del’onanisme, de la ménopause, des affections multiples de l’utérus et de ses annexes, surtout s’il y a coliques utérines.
7® Au système nerveux correspondent les vertiges du tabes, de la sclérose en plaques, du goitre exophthalmique, des neurasthéniques, des hystériques, des épileptiques et des aliénés.
8® Il y a enfin les vertiges diathésiques des arthritiques congestifs ; des diabétiques et albuminuriques ; les vertiges toxiques de la quinine, du salicylate, du tabac, de l’alcool et les vertiges traumatiques, qui compliquent les accidents portant particulièrement sur l’extrémité céphalique.
C. Déterminer la variété du vertige otique observé est le dernier temps du diagnostic. C’est alors qu’il faut chercher la cause successivement dans les trois sections de l’appareil auditif.
N’est-ce pas un bouchon de cérumen ? une infection de la caisse ? une affection de la trompe ou de la mastoïde ? Cherchez surtout à l’oreille interne et si la brusquerie du début, la gravité du cas, l’annulation du labyrinthe révélée par les épreuves du diapason vous font penser qu’il y a eu irruption foudroyante de sangou autre liquide dans l’oreille interne, admettez qu’il s’agit exactement de la maladie de Ménière et réservez, pour les cas qui ne rentrent pas dans ces conditions précises, la désignation de vertiges auriculaires. Or la vraie maladie de Ménière est rare, mais les vertiges qui lui ressemblent, à quelques traits en moins, sont fréquents.
MALADIKS DES OREILLES
Pronostic. — La gravité se calcule d’après la cause qu’on a pu découvrir. Les vertiges avec intermittences sont moins à redouter que les vertiges continus, car ceux-ci conduisent à cet état, d’excitation spéciale et permanente aggravé par. des troubles irradiés, que M. Gellé a dénommé lahyrinthisme.
Parfois ce symptôme pénible disparaît à la longue, après que la sclérose progressive a envahi tout le labyrinthe et tué ses éléments constitutifs. Mais le vertige peut guérir sans attendre jusque-là. On le voit se trans^ former en sensations moins pénibles Un de mes malades débarrassé de la sensation de tournoiement éprouve encore des va-et-vient qu’il compare à ceux d’un train en manœuvre.
Traitement. — Il doit tenir compte avant tout des conditions étiologiques. 11 doit être étudié pour les trois parties principales de l’appareil auditif.
I. Vertiges causés par Voreille externe. — S’agit-il d’un corps étranger ou d’une accumulation de cérumen, il faut les chasser au moyen d’une injection d’eau bouillie chaude, mais en procédant avec douceur, puisque lesujet est enclin déjà aux accidents vertigineux et que l’injection seule peut en produire. C’est le cas de ramollir préala-, blement le bouchon de cérumen avec une solution de carbonate de soude dans de l’eau glycérinée.
IL Vertiges causés par Voreille moyenne. — En pré- • sence des multiples lésions d’une otite moyenne (exsudats dans la caisse, raidissements des osselets, obstruction tubaire), le mieux est de recourir à l’insufflation d’air par la trompe, mais sous pression faible, pour ne pas produire le choc labyrinthique qui résulte d’un effort sur les fenêtres ovale et ronde quand là membrane tympanlque ne se laisse pas refouler en dehors par l’air insufflé dans l’oi-eille moyenne. L’aspiration avec le masseur du tympan trouve encore ici son Indication.
Si on constate les lésions irréductibles : fongosités, adhérences, ankylosés, il est mieux de mettre en œuvre les procédés de lachirurgie tym panique : myringectomie, curetage de la caisse, ablation des os.selets. Ces opérations n’ont pas amené chez mes malades l’aggravation des vertiges qui a été signalée.
VERTIGES ACRICDLAIRES
III. Vertiges causés par V oreille interne. — En cas de commotion ou contusion labyrinthique, le blessé g-ardera le repos au lit dans le silence absolu. Une purgation, l’application de glace sur la région temporale, deux ou trois sangsues sur la mastoïde peuvent être très utiles. Avant de faire ces applications, on s’assurera bien du côté qui est en cause, car parfois l’oreille lésée est celle qui n’est pas du côté où a porté le traumatisme.
Les congestions labyrinthiques, qu’elles viennent d’un coupde froid, d'une insolation ou d’autres causes, exigent des précautions analogues: tête haute, dérivation intestinale, etc. Certains médicaments sont d’usage ici : le sulfate de quinine, qui est anesthésique et décongestionnant, les bromures comme vaso-constricteurs. L’électrisation du grand sympathique par les courants continus agit de même.
Sont contre-indiqués : les bains chauds ou de vapeur, les eaux thermales excitantes, sulfureuses ou autres.
L’hémorragie labyrinthiquese combat en rétablissant, par des drastiques, le flux habituel des règles, des hémorroïdes. Plus tard pour activer la résorption des liquides épanchés, on a recours aux iodures, aux mercuriaux, aux injections de pilocarpine.
Les anémies labyrinthiques qui se déclarent lorsque la circulation, l’innervation ou la nutrition sont déprimées (maladies générales, grossesses, allaitement, brightisme, cardiopathies avec hypotension) réclament les moyens généraux. C’est alors que le fer, les glycéro-phosphates, l’hydrothérapie, les séjours à la campagne, la caféine, la spartéine, le strophanthus doivent être prescrits. L’amélioration est possible du moins quant aux vertiges, même si les lésions persistent dans les cavités otiques.
Quand il s’agit de labyrinthites, si la syphilis peut être incriminée, il faut agir vivement par le mercure et l’iodure. On complète la cure par une saison à Aulus, à Lamalou, à Luchon. L’électricité statique ou les courants continus peuvent être employés.
Il y a même la chirurgie de l’oreille interne : ponctions de la fenêtre ronde proposées par Cozzolino et Botey, U'épanation du promontoire ; mais les faits sont encore trop peu nombreux pour un jugement définitif.
MALADIES DES OREILLES
Les infections et les toxémies ou ototoxies, qu’elles viennent par les oreillons, la pneumonie, le paludisme, la septicémie intestinale, etc., ou par le tabagisme, l’éthylisme, le saturnisme, comportent le traitement connu de l’affection causale. D’une façon générale, suivant laremarque deP. Bonnier, le l'égime lacté répond à plusieurs indications chez les sujets atteints de vertiges otiques.
Chez les malades atteints d’hyperesthésie labyrinthique, qui, en outre des sensations vertigineuses, ont l’ouïe douloureuse, perçoivent tous les sons comme des grincements, on doit faire appel à l’antipyrine, aux bromures, à l’hydrothérapie.
Les vertiges traumatiques ont des réapparitions tardives, qui sont efficacement combattues par l’application de sangsues à la pointe de la mastoïde.
Enfin toutes les fois qu’il y a des vertiges labyrinthiques dans les affections de l’estomac, de l’utérus, etc. on doit penser qu’il a déjà quelque lésion latente et le soigner d’avance en prévision de l’otopathie qui se prépare.
A côté de la thérapeutique qui précède, doit figurer le traitement de l’accès. Dès que le malade sent venir son vertige, il doit s’étendre horizontalement, prendre deux ou trois cuillerées d’eau chloroformée, respirer de l’éthei ou du nitrite d’amyle. On appliquera des sinapismes aux cuisses, on fu.stigera son visage avec des compresses humides. Si des vomissements se déclaraient tenaces, on aurait recours à la potion de Rivière ou au champagne frappé.
BIBLIOGRAPHIE — Gellé, Traitement du vertige labyrinthique. Rapport à la Société française d’otologie, 6 mai 1896. — Shirmünsky, Traitement des vertiges au cours d’affections de Toreille moyenne et du labyrinthe. Congrès cfe i/oscoM, 19-26 août 1897. — Von Stein. Les désordres de l'équilibre causés par les maladies du labyrinthe, XIII^ Congrès international, Paris. 2-9 août 1900. — Singer, Un cas de vertige hystérique après l’opération radicale de l’otorrhée. Société autrichienne d’otologie, 29 janvier 1900.