III. - SYPHILIS LARYNGÉE TERTIAIRE
Elle apparaît tardivement, environ de la dixième à la vingtième année après l’accident primitif, parfois même bien plus tard, puisque j’ai observé une gomme de la bande ventriculaire chez une femme de soixantedeux ans, qui avait contracté la syphilis à l’âge de vingt ans.
Symptômes. — Les symptômes rationnels sont ceux de toute laryngite chronique compliquée d’une dyspnée plus ou moins accentuée.
Les signes physiques, constatés au laryngoscope, varient encore avec les cas ou avec la période. Ce peuvent être :
1° Les gommes, souvent uniques; elles se montrent sous la forme de saillies hémisphériques (fig. 43),. rougeâtres, et occupent de préférence l’épiglotte ou les bandes ventriculaires (fig. 46).
Fig. 43. — Syphilis Fig, 46. — Gommes du latertiaire. rynx (sur la bande ven¬
triculaire gauche).
2° Des ulcérations profondes résultant de l’ouverture des gommes. Elles ont leurs bords taillés à pic et mordent profondément les tissus, à la différence des ulcérations tuberculeuses qui rongent en surface (Lennox Browne). Quand elles occupent l’épiglotte, et on peut dire que la syphilis aime l’épiglotte, celle-ci peut être trouée en son centre, ou échancrée sur son bord libre.
MALADIES DU LABYNX
Péronne et Isambert (1) l’ont vue presque complètement détruite. Hahnemann (2) appelle l’attention sur l’enroulement en avant ou antéflexion de l’épig-lotte qui coïncide souvent avec l’atrophie de la base de la langue, signalée chez les syphilitiques par Virchow. Dans un cas publié par Rischawy (3) l’adhérence était complète entre la face antérieure de l’opercule et la base de la langue. La face laryngée de l’épiglotte se continuait par un plan continu avec la langue, d’où résultait une grande difficulté de la déglutition.
3“ L’épaississement irrégulier des cordes, leurs nodosités, les crêtes de coq sont d’observation moins fréquente.
4° Plus tard se forment, principalement sur les cartilages cricoïde et thyroïde, des périchondrites qui se compliquent de l’issue des cartilages nécrosés à travers la peau. Si ces lésions avoisinent une articulation, il en résultera de l’arthrite. Natier (4) a publié un cas d’arthrite crico-aryténoïdienne survenue dans ces conditions. La périchondrite envahissant les cartilages thyroïde et cricoïde pourra déterminer un de ces phlegmons périlaryngiens sur lesquels M. Mauriac (5) a appelé l’attention.
5° Masini a vu des paralysies dues à des névrites du récurrent céder. facilement au traitement spécifique.
Après quelques années, se montrent des lésions qui méritent plutôt Pappellation de parasyphilitiques. Selon la distinction établie par le P^ Fournier, lalaryngopathie reste syphilitique d’origine, mais non plus de nature. Le mercure et l’iodure doivent dès lors céder le pas à la chii'urgie.
On peut même observer des cas de transition. J’ai vu, dans le service du P'' Fournier, une jeune femme, atteinte
(1) Péronne et Isambert, Ânn. des mal. de l’oreille et du larynx, 1875.
(2) Hahnema.nn, Berlin, klin. Woch., n° 11, p. 236.
(3) Rischawy, Société mennoise de laryngologie, 6 avril 1899.
(4) Natiér, Bull, de la Soc. fr. de laryngologie, 1893.
(3) Mauriac, Ann. des mal. de l’oreille et du larynx, 1876 et Leçons cliniques sur les maladies vénériennes, Paris, 1890.
SYPHILÎS LARYNGÉE TERTIAIRE
de périchondrites,' qui, grâce aux médicaments, put par deux fois éviter la trachéotomie, mais à la troisième crise de dyspnée, elle dut la subir.
6“ Dans cette période pai'asyphilitique, il y a des infiltrations définitives avec hypertrophie d’une des cordes vocales supérieures qui immobilise la vraie corde, située au-dessous et gène de la sorte le fonctionnement de la glotte.
7“ Les rétrécissements sous forme de diaphragme sont assez fréquents. Ces diaphragmes sont complets ou incomplets, sus ou sous-glottiques , uniques ou superposés (Massei). La respiration peut rester facile avec une occlusion très prononcée. Jarvis (1) en a observé une, qui admettait à peine l’introduction d’une allumette et cependant il y avait peu de dyspnée. Tanturri a vu une sorte de valvule produite par un décollement de la muqueuse, à la suite d’une périchondrite cricoïdienne.
8“ Parfois les cordes vocales semblent paralysées, mais il s’agit d’adhérences sous-glottiques.
9“ L’élimination des séquestres cartilagineux peut entraîner diverses déformations. Navratil a vu la glotte presque fermée par la luxation d’un cartilage aryténoïde.
10“ Des myosites interstitielles s’installent parfois, surtout dans les muscles crico-aryténoïdiens postérieurs. Il en résulte une paralysie de ces abducteurs le plus souvent bilatérale.
11® Je signalerai enfin des névrites recurrentielles dues à la compression par des ganglions revenus ultérieurement à leur volume naturel. L’effet survit à la cause sous forme d’une adduction permanente de la corde.
Une récapitulation de ces lésions montre bien le polymorphisme de la syphilis laryngée tertiaire.
M. Mauriac (2) a montré que des lésions analogues coexistent souvent dans la trachée.
Diagnostic. — he, diagnostic à cette période doit être établi :
(1) Jarvis, Association médicale américaine, 1891.
(2) Mauri.ac, Arch. gén. de médecine, décembre 1888.
1“ Avec la tuberculose. On se basera sur oes considérations que, dans la bacillose, les lésions sont plutôt diffuses, à évolution lente, que les ulcérations ne s’entourent pas d’un halo rougeâtre comme dans la syphilis, mais bien d'une muqueuse anémiée et qu’elles rongent surtout la surface de la muqueuse. La localisation à l’épiglotte est en faveur du diagnostic syphilis. Pour les cas embarrassants, on s’en rapportera à la marche de l’affection, à l’étude de l’élat général, à la bactérioscopie des curettages, enfin au traitement antisyphilitique qui sera intensif et de courte durée (injections hypodermiques de calomel ou autres), mais il y a les hybrides syphilo-tuberculeux dont j’ai parlé au chapitre : Tuberculose du larynx. Ordinairement ces larynx ont surtout des caractères tuberculeux graves effaçant ceux de la* syphilis qui se révèle plutôt par les antécédents.
2° Avec Vépithéliome, la plus ordinaire des tumeurs malignes. Celui-ci affecte presque toujours le type végétant; il a été précédé d’un long enrouement; l’ensemble du larynx prend des proportions inusitées, l’haleine est nauséabonde. Pourtant la différenciation peut être des plus malaisées et n’être obtenue que grâce au traitement d’épreuve.
Qu’on ne compte pas, pour le diagnostic, sur d’autres manifestations concomitantes. Ordinairement la laryngopathie est isolée.
Pronostic. — Le pronostic est encore plus grave à cette période. On peut craindre des rétrécissements irréductibles ou ces effondrements du larynx qui conduisent à la trachéotomie et à la canule à perpétuité.
Le pronostic s’assombrit encore du danger de tuberculisation qu’encourt un larynx syphilisé. C’est une des formes les plus ordinaires d’association morbide. Dubief a trouvé des bacilles de Koch sur la surface d’ulcérations syphilitiques du larynx.
Traitement. — Le traitement comporte avant tout l’administration du mercure et de Tiodure de potassium. Ces médicaments agissent efficacement contre les déterminations laryngées de la syphilis. J’ai vu, dans le service du P' Fournier à l’hôpital Saint-Louis, les injections hypodermiques de calomel faire éviter à diverses
HÉRÉDO-SYPHILIS LARYNGEE
reprises une trachéotomie qui semblait indispensable. Chez des malades qui se soignaient insuffisamment et que menaçaient des complications graves (sténoses, association tuberculeuse), les injections faisaient disparaître, contre toute prévision, dysçnée et raucité. J’ai vu qu’une seule injection pouvait suffire.
Localement, on doit déterger les gommes avec des attouchements au chlorure de zinc (1/30), deux ou trois fois par semaine.
S’il y a palmature, on la débride avec le galvano-cautère ou le bistouri laryngien porté sur une tige courbe.
Contre les sténoses, on a la série des dilatateurs courbes de Schrôtter (fig. 47) et le tubage.
Enfin, la tracnéotomie peut devenir la seule ressource, et, dans ce cas, on n’oubliera pas de prévenir l’entourage de l’opéré que ce sera peut-être la canule à perpétuité, à moins que, par une laryngotomie, on ne parvienne à arranger l’intérieur du larynx et à reconstituer sa cavité.