DES MALADIES FAMILIALES EN GENERAL
Les maladies familiales méritent une place à part dans la nosographie : tel est le premier point que nous nous proposons de démontrer avant d'entrer dans notre sujet. Les livres de pathologie ne renferment pas de <îhapitre spécial concernant ces affections. On les fait rentrer dans la classification ordinaire des maladies communes. Pourtant, une . maladie familiale n'est pas une maladie quelconque, ayant pour seul caractère distinctif celui de se rencontrer parmi plusieurs membres d'une même famille , c'est une maladie qui tend à oréer, à côté du type normal de l'espèce, un type anormal et presque une variété dégénérée de l'espèce. Ainsi i'on peut suivre^, à travers des générations quelquefois très nombreuses, la reproduction de la maladie famimiliale. Tel est le cas delà série de Sanger Brown pour l'hérédo-ataxie cérébelleuse (cinq générations), de la myopathie primitive (six générations au moins) ; tel est le cas de la famille de Thomsen (cinq générations)
pour la maladie de Thomson. S'il s'agit d'une affection peu grave, elle peut être longtemps transmise. Il existe une polyurie familiale qui g'est rencontrée dans trois générations successives (Weil cité par Souques (1). S'il n'a pas été créé par le fait d'une maladie familiale une espèce à part à proprement parler, au moins on peut soutenir que chaque famille comme chaque race a une pathologie un peu spéciale. La prédisposition de la race noire au tétanos, à la tuberculose, est bien connue. On dit que les Israélites étaient indemnes de la peste (2). La race juive a réellement une pathologie à elle au point de vue du système nerveux, La maladie du « Juif- Errant » décrite par Henry Meige (3) sous l'inspiration de Charcot, est en somme^ une maladie propre à une grande famille ou plus exactement une maladie de race. Pe même que tous les Juifs ne sont pas affectés de la maladie du Juif- Errant, de même, tous les membres d'une famille ne sont pas atteint généralement par lamaladie familiale. Par contre, de même que la race possède dans l'espèce une. individualité distincte, impossibl e à nier, de même, la maladie familiale constitue, dans la pathologie humaine commune, une chose distincte. Prenons quel-
(1) Voir Archives de Neurologie, 1894, dernier N«. Voir aussi les cas de Marinesco, récemment communiqués à la Société de Biologie ; Tauteur a constaté dans un cas une lésion bulbaire. Deux cas de polyurie familiale dite essentielle, (janvier 1895).
(2) Chez les végétaux et les animaux, ces prédispositions morbides Tamiliales ne sont pas moins accusées.La peste bovine est particulière, aux ruminants et aussi aux suidés, ruminants en formation, comme dit BoRDiER. (Pathologie comparée de Vhomme et des êtres organisés).
(3) Thàse de Parit, 1893. Bbnry Mbiob.
ques exemples : Tataxie-héréditaire et familiale de Friedreich est tout à fait différente de Tataxie locomotrice commune; l'atrophie musculaire familiale forme aussi une individualité morbide; la paralysie bulbaire progressive familiale n'est pas la paralysie bulbaire progressive connue jusque-là. Comme le faisait remarquer Charcot, .les types morbides familiaux sont bien plus variés et bien moins définis que les types morbides communs à l'espèce tout entière. Ils ressemblent à ces créations d'essai toujours imparfaites, imaginées par Lucrèce (Livre V, y. 855), et que la nature aurait pendant longtemps produites en nombre indéfini, avant de s'arrêter à la création des formes définitives de la période actuelle. Il y a, en somme, des maladies de famille comme il y a des maladies de l'espèce.
Une maladie de famille pourrait^elle devenir une maladie de race, puis une maladie d'espèce? Sans doute, si la reproduction étaitpossible ; mais les maladies organiques, comme celle que nous étudierons, éteignent la reproduction et la maladie reste une maladie de famille. Le type dégénéré s'éteint en vertu de la sélection naturelle.
Quoi qu'il en soit, ces considérations nous font entrevoir dès maintenant le rôle que la consanguinité pourra jouer dans l'étiologie des maladies de famille. C'est grâce à elle que chez les animaux, on peut accentuer les caractères d'une espèce. Elle pourra donc, chez rh.omme, renforcer des tares morbides ; mais elle ne paraît pas, par elle-même, être un véritable facteur étiologique, tout au moins si elle ne se répète pas. On cite toujours l'exemple de la commune de Batz, où la race
est restée vigoureuse malgré les mariages consanguins.
Nous avons établi un rapprochement entre la maladie de famille et la maladie de race. Pourtant, la première n'est pas un simple diminutif de l'autre. Une même maladie de famille peut se rencontrer dans plusieurs familles de la même espèce, mais non de la même race. Par conséquent, une maladie de famille peut devenir une maladie d'espèce sans avoir été une maladie de race. Ce fait est un argument à faire valoir contre le rôle de la consanguinité dans Tétiologie des maladies familiales.
Il est nécessaire de distinguer plusieurs genres de maladies familiales, sinon l'on s'expose, en étendant la signification du mot, à faire rentrer la pathologie tout entière dans le groupe des maladies familiales. Sans vouloir faire ici une nomenclature complète, nous allons dresser une liste qui nous permettra d'établir quelques groupes.
Les maladies diathésiques telles que la goutte, le rhumatisme, la lithiase biliaire et urinaire, le diabète (1), l'obésité (physconie (2), Sauvages), etc., peuvent être familiales; l'herpétisme tel que le comprend M. Lancereaux est souvent familial ; nous y join-
(1) Le professeur Henaut de Lyon, dit à ce propos, dans une lettre adressée à M. le D' Gazalis, d'Aix-les-Bainsel publiée dans les Annales de médecine 1891 (sur rarthritisme) : • ... de tels malades sont, ou personnellement, ou alaviquemenl, ou même ethniquement (juifs), des indolents, des sédentaires, des organiquement oisifs qui n'agissent pas assez et qui ingèrent trop. » Il y a, dit-il, alors hyperaclivilé dans les mutations organiques des éléments anatomiques à substance collagène (suivant la conception de M. Albert Robin).
(2) Les Romains désignaient sous le nom générique de buccones,
drons certaines maladies d'organes : 1° du cœur (angine de poitrine, rétrécissement mitral) ; 2® du poumon (emphysème, asthme.) ; certaines malformations congénitales (bec de lièvre, pied bot, cataracte, strabisme, doigts surnuméraires (1), albinisme, phimosis, hernie, triorchidie (famille Goglioni, citée par Portai), etc.); certains vices de développement (cyphose, infantilisme, rachitisme); certaines tumeurs (chéloide ); le goitre
simple; certaines affections de la peau. Certaine de ces affections a même été baptisée du nom de la famille dans laquelle elle était devenue un caractère distinctif. Portai cite l'expression « la vue à la Montmorency (2) » pour désigner une espèce de strabisme.
Le cancer, la tuberculose méritent, une place à part de première importance dans cette nomenclature.
D'après l'ingénieuse hypothèse exposée par Gritzmann dans son livre (3), le cancer est une maladie congénitale, mais quelle que soit la théorie pathogénique que l'on
labeones, nasones, dilféreates familles qui offraient héréditairement un développement de telle ou telle partie du corps.
(1) Famille Kalleia (De Réiumur, cité par Haller. T. VII, lib. XXIX). Cas de Morand. (Mém. présenté à l'Acad. des sciences, 1709). Cas de Weil cité par Souques ; les sujets porteurs d'un sixième doigt n'avaient pas la polyurie familiale.— Le sexdigitisme {doigt surnumé^ raire) est le maintien dans le haut de Téchelle zoologique, d'un caractère inférieur. C'est une trace des nageoires polydactyles des poissons. L'homme qui a un doigt surnuméraire a donc été arrêté dans* la phase ontogénique qui correspond à l'étape phylogénique antérieure aux amphibies, c'est-à-dire aux poissons. La seule présence du sixième doigt a une valeur réversive, les doigts surnuméraires ont cette propriété, dit Bordier, de repousser quand on les a amputés, or, c'est là un caractère fœtal.
(2) On dit de même le « nez à la Bourbon ».
(3) Bibliothèque Charcot'Debove.
adopte il est évident que le cancer se rencontre souvent parmi les membres d'une même famille.
La tuberculose est-elle une maladie familiale? Sans rechercher si, avant d'être microbienne, la tuberculose est une maladie du système nerveux ou de la nutrition, nous ferons remarquer que Ton répondra à la question posée, d'une façon différente, selon que l'on sera partisan de la contagion ou de l'hérédité dansl'étiologie de cette affection. La présence du microbe semblé nécessaire à la production de la lésion. D'autre part, la contagion n'est pas constante quand l'organisme est en présence de microbe sans procédé de laboratoire, (constatations de M. le Professeur Strauss). Pour ce qui est de la tuberculose congénitale elle-même, il nous a semblé (1) qu'il existait un autre facteur étiologique que la contagion. Quand on voit certaines familles décimées fatalement par la tuberculose, sans qu'on puisse invoquer la contagion dans le même milieu, on ne peut se refuser à admettre une prédisposition familiale. Comme le fait remarquer Murrel [Bull. méd. 1895, p. 10), les compagnies d'assurances tiennent un grand compte de la tare familiale. L'assurance est refusée à un individu sain qui, avec un de ses parents (père ou mère) a perdu, aussi de la phtisie, plus du 1/4 de ses frères et sœurs. L'hérédité paternelle ou maternelle ajoute 10 années à l'âge du candidat à Tassurance, dans l'appréciation de la durée de la vie, même s'il est sain. Si nous rejetons la tuberculose du cadre des maladies familiales, ce n'est pas
(i) Revue de la tuberculose^ 1893. Nouveaux faits, pour servir à Vhistoire de la tuberculose congénilale ;et Gazette des hôpitaux finème année, Revue générale en collabor. avec M. E. Thiercelin.
à cause de son caractère infectieux, mais bien parce qu'elle existe trop souvent à l'état isolé. Peut-être, cependant, a-t-elle commencé par être une maladie de famille^ avant d'être une maladie de race ?... « Des vices qui se propagent dans les, familles et sous leur véritable forme, le scrofuleux est de tous le mieux connu. » Portai cite l'exemple d'une ville du département du Tarn qui avait été « infectée » par deux ou trois mauvais mariages.
Si nous insistons sur ce point c'est que la tuberculose est fréquemment associée aux maladies nerveuses, soit chez un individu, soit dans une famille. C'est là un fait indiscutable qui confirme l'opinion que cette affection est d'abord une maladie de déchéance, avant d'être une maladie contagieuse (1).
Nous éliminons la syphilis, avec cette réserve que la syphilis héréditaire pourra bien créer des maladies familiales, du système nerveux par exemple. Ainsi la paraplégie spasmodique familiale a été rencontrée par Charcot et Artigalas, chez trois enfants hérédo-syphilitiques dont les observations sont rapportées dans la thèse de Gardié(2).M. Fournier insiste sur le rôle étiologique de la syphilis héréditaire dans la maladie de Little.
Les maladies infectieuses ne sont souvent des affec-
(1) Bennett dans son livre si remarquable sur la phtisie (1874) considère cette maladie comme une sorte de nécessité destinée à faire dispai;^ttro les familles impropres à la reproduction. M. le professeur fioucuARO a dit dans le même sens que « la phtisie était une manière de mourir ».
(2) Gardié. — Non développement hérédo-sypbilitique des cordons antéro-latéraux de la moelle. Thè$e de Paris^ 1889.
lions de famille que par contagion. Mais il n'est pas douteux qu'il existe dans les familles une prédisposition spéciale à certaines maladies infectieuses. Par contre on sait aujourd'hui que l'immunité est transmissible par hérédité. On peut rapprocher de ce fait le rôle que M. le professeur Bouchard fait jouer à la « débilité nerveuse' » dans la production de la fièvre. {Sem. Médicale 1894).
Il est certain que la résistance à Tinfection varie- suivant la réaction individuelle ou familiale. 11 est impossible d'éviter le combat avec certains microbes, l'important est de rester victorieux.
Dans un récent article (1), M. le D^ L. Revilliod de Genève insiste sur ce fait que le même terrain est favorable à la tuberculose et à la diphtérie. 11 montre par l'histoire de la diphtérie dans 21 familles que cette maladie est une maladie familiale, non seulement par contagion mais même en dehors de toute contagion.
« Lorsque frères et sœurs sont atteints à de grands a intervalles de temps dans des localités et des locaux « différents et sans qu'il y ait contact entre eux, on ne « peut pas invoquer la contagion. »
Dès 1876 l'auteur avait rapporté, à l'appui de cette thèse, l'histoire de 14 familles. Depuis, les travaux de Francotte, de Eigenbrodl de Darmstadt l'ont confirmée (2).
(1) Revue de la tuberculose, 1894, p. 205. Les rapports entre la Tuberculose et la Diphtérie.
(2) Pour la tuberculose la contagion ne peut non plus être toujours invoquée ; ainsi Ton voit les enfants mourir tous, par exemple de méningite tuberculeuse, avant que les parents ne soient atteints»
Les maladies du système nerveux qui peuvent être familiales sont très nombreuses : il serait plus court de citer celles qui ne le sont jamais. Voici un certain nombre d'affections du système nerveux qui ont été rencontrées avec le caractère familial souvent ou rarement.On verra que le nombre de ces affections familiales s'est singulièrement accru dans ces dernières années.
Parmi les affections du cerveau Vhémorrhagie cere- 6rû/é?,(Dieulafoy) {l),le ramollissement cérébral (Freud) sont des maladies qui, dans certains cas, peuvent être considérées à juste titre comme familiales. Le Docteur Bouchaud, de Lille, a publié récemment dans la Revue neurologique deux cas de démence progressive infantile et familiale avec incoordination des mouvements dans
(1) Da rôle de ThérédilédaDS la production de i'bémorrfaagie cérébrale [Gazette hebdomaduire, 1875, p. 594). « Elle frappe plusieurs membres d'une famille et il n'est pas rare que dans une même lignée une génération plus jeune soit atteinte avant une génération plus &gée. » M. Lancereaux insiste sur ce fait dans sa dernière clinique. Annales de Médecine, 1895. H ajoute : « En effet, il n'y a en pathologie que deux modes de transmission héréditaire : l'un, qui s'effectue par les agents microbiens ou virulents qui imprègnent l'ovule ou le spermatozoïde, cas dans lesquels les manifeslalions héréditaires surviennent dès les premières années de la vie ; ou bien l'hérédité par le système nerveux, et alors les manifestations sont généralement plus tardives ».
les quatre membres : à Tautopsie, on constata des lésions cérébrales et médullaires. La sclérose des cor dons latéraux paraissait, au moins en partie, d'origine poliomyélitique. La maladie de Little, la diplegîe ce rébrale (Freud) prennent place ici (1).
Il ne serait pas difficile de trouver dans Thistoire de la paralysie générale des cas familiaux qui montrent que la syphilis n'est pas le seul facteur étiologique de la maladie.
Berger, Béchet (2) citent des exemples de paralysie agitante familiale. Le ptosis familial de Dutil (3) et les paralysies oculaires familiales, précoces ou congénitales de Mœbius (4) sont à rapporter sans doute à une lésion nucléaire, comme Siemerling (5) Ta constaté dans un cas de ptosis congénital.
C'est encore dans le groupe des maladies bulboprotubérantielles que rentre la paralysie bulbaire progressive infantile et familiale dé création encore plus récente (6).
Parmi les maladies de la moelle le type des maladies familiales est Yataxie de Friedreich. Il faut y ajouter
(1) Voir Brissaud, Semaine médic, 1894. — Raymond, Progrès médicaL — Marfan, Presse médic, môme année.
(2) Béchet. — Formes cliniques el diagnostic de la maladie de Parkinson. Tlièàe de Paris, 1892.
(3) DcTiL. — - Progrès Médical^ 12 nov. 1892. Noie sur une forme du ptosis non congénital et héréditaire.
(4) MoEBius. — Muncli. medicin. Wochensch, 1892. Ueber infantilen Kirnschwund § 17.
(5) SiEME^iLiNG. Archives de neurologie^ 1893.
((>) Revue de Médecine, 1893-1894. — Brissaud et Marie, BulL médic. 1893, et Ch argot, Médecine moderne , 1893.
les atrophies musculaires familiales d'origine spinale^ les cas de Bernhardt (i) les cas d'Hoffmann (2) les cas d'Osier cités par Féré, et surtout le type Charcot- Marie (3).
La paraplégie spasmodique familiale que Strumpell a pu étudier anatomiquement vient de grossir encore le bilan de ces affections (4).
On a observé aussi des cas familiaux de syringomyélie (5), d'acromégaliej d'ataxie locomotrice. Nous avons observé à la Salpétrière un frère (Emile Coll...) et une sœur (M"® Jac.) tabétiques tous deux, chez lesquels nous n'avons trouvé ni syphilis héréditaire, ni syphilis acquise. La syphilis héréditaire n'existait certainement pas, car une de leurs sœurs contracta la syphilis dans le mariage (6).
SeeligmuUer a rapporté des exemples de sclérose latérale amyotrophique chez Tenfant, avec le caractère
(1) Bernhardt. Ueberdie spinal nevritscbe Form des progressivent Muskelatropie. — Yirchow's-Archif. f, Patk. Anal, und Phys, f, Klin Médecin, 133. Baad, 1893.
(2) Hoffmann. Atrophie musculaire chronique i^pinale héréditaire dans l'enfance. DeuUche Zeitsch, f. Nervetiheilky 1893, p. 420.
(3) Voir le récent travail de Marinesco. Goniribution & l'étude de TAmyotrophie Charcot- Marie. Archives de médecine expérimentale. 1« nov. 1894.
(4) Voir Souques. Revue neurologique, 1895. — Contribution à Tétude de la forme familiale de la paraplégie spasmodique spinale.
(5) La syringomyélie, maladie familiale, par Verhoogen et van der Velden. Annales de la Société des sciences médicales et naturelles. Bruxelles, 1894. T. III, et Rev. neurolog., 1895, n» 1.
(6) Ces malades ont été observés en 1894, dans le service de M. Brissadd.
familial (1) ; Strumpell, cité par Ch. Féré (2), Ta rencontrée également chez deux frères. Ch. Henry Brown vient d'en observer un nouvel exemple {Gaz, hebd., 1895).
Hammond a vu la paralysie infantile survenir chez deux enfants d'une même famille et Meyer Ta observée chez deux jumeaux (Féré).
Quant à la sclérose en plaques nous n'en connaissons pas de cas familiaux indiscutables, car il n'y a jamais eu le contrôle de Tautopsie. Les observations présentées par Hervouet à la Société de Médecine de Nantes {Gazette des hôpitaux de Toulouse 1893, page 331), rentrent vraisemblablement dans Thérédo-ataxie cérébelleuse. Les cas de Pelitzœus et de Dreschfeld sont à rapprocher de la diplégie cérébrale. Il resterait à discuter les cas observés par Féré (Communication orale), et ceux de Chostek dont nous n'avons pu prendre connaissance. Nous verrons que le diagnostic de la sclérose en plaques et de l'hérédo-ataxie cérébelleuse est extrêmement difficile si Ton fait abstraction du caractère familial (3).
Nous ninsisterons pas sur la maladie de Thomsen à laquelle Susskand vient de consacrer une étude dans le Zeitsch. f. klin. med,^ 1894. C'est une maladie familiale s'il en fut. La myopathie primitive (Landouzy et Déjerine, Rev, méd,, 1885-86), ou dystrophie musculaire progressive de Erb, a été longtemps la seule atrophie musculaire présentant nettement le caractère fa-
(1) Deutsche médicin,, Wochenschrift, 1876, p. 185.
(2) Ch. Féré. La famille névropathique, 1894.
(3) Chosteck Weiterer Beitrag zur herdweisen Sclérose des Genral aervensystems Allgm. Wiener medizinische Zeitung, 1883, p. 370,
milial. Aujourd'hui, comme nous venons de le voir, ce caractère lui est commun avec plusieurs formes d'atrO' phie musculaire d'origine spinale (1).
M. Brissaud a observé à deux reprises la maladie de Dupuytren sous la forme familiale ; dans un cas elle était survenue à peu près au même âge chez le frère et la sœur (communication orale).
Féré a observé le paramyodonus multiplex de Friedreich chez un oncle et son neveu. Gucci, cité par cet auteur, aurait aussi noté l'hérédité de cette affection.
Le goitre exophtalmique d^ été rencontré chez plusieurs membres d'une même génération par Oestereicher et Gantilena, Mackensie, Rosenberg. M. le professeur Jaccoud a vu 8 enfants de la même génération présenter les symptômes du goitre exophthalmique et 5 enfants de l'un des membres de la génération précédente reproduire la maladie. Frœnkel en a cité de nouveaux exemples, cette année même (2) au club médical de Vienne. 11 rapporte notamment l'observation d'un enfant de six ans, atteint de goitre exophthalmique, de même que son frère. M. le professeur Joffroy insiste, dans ses leçons de 1891, sur le même fait qu'il a observé plusieurs fois ; il a relevé 25 familles différentes dans lesquelles il y a un nombre plus ou moins grand de maladies de Basedow. Il a aussi mis en lumière la coïncidence et l'alternance dans la même famille du goitre simple et du goitre exophthalmique, fait très important en faveur delà théorie thyroïdienne de cette dernière maladie.
(1) Myopathie primitive géaéralisée. {Nouvelle Iconographie de la Salpêirière, 1894). Eq collaboration avec M. le doctear Meige.
(2) Semaine médicale. Janvier 1894. Page 54.
Il est notoire qu'un grand nombre de névroses peuvent être familiales. Nous citerons Vépilepsie (1), V hystérie ^ la neurasthénie, la migraine, la migraine ophthalmique, (nous en avons observé nous-même un cas)^ le bégaiement;, les tics^ (M. Brissaud en cite un exemple remarquable dans son coups 1893-1894) (2), la chorée de Sydenham (Mœbius), la chorée chronique ou de Huntington (famille Otto dont l'histoire est rapportée par Déjerine : faits de Ewald, Peretti, cités par Féré), etc.
Nous n'insisterons que sur le génio-spasme familial, récemment décrit par Massaro (3) et surtout sur le tremblement héréditaire déjà indiqué par Portai : « Nous avons vu, dit-il, à Paris, le maréchal de Beauveau et quatre de ses sœurs éprouver des tremblements de tête fort considérables... On a remarqué que ce tremblement de la tête leur était parvenu à peu près au même âge » (4).
Gharcot insiste dans ses Leçons du mardi sur ce tremblement héréditaire et familial. Nagy a donné dans le Neurologisches Centralblatt 1890, page 557, l'arbre généalogique d'une famille de trembleurs. Rubens a consacré à l'étude de ce tremblement sa dissertation inaugurale (Wurtzbourg) (5). Enfin, M. le
(1) Brown-Séquard a montré expérimentalement rhérédité de Tépilepsie chez les cobayes.
(2) PiRON dit dans \di Métromanie :
Chez lui l'amour des vers fut un lie de famille.
(3) Revue Neurologique, 1894, page 534.
(4) PoRTAL. Considérations sur (a nature de quelques maladies héréditaires ou de famille. Paris, 1808.
(5) Neurologisches Ceniralblaily 1891. Page 601.
professeur Debove et son élève Renault en ont fait le sujet d'une communication à la Société médicale des Hôpitaux en 1892.
La liste de ces nouvelles maladies familiales si nombreuses et si variées s'accroît tous les jours.
Golddflam a décrit une forme particulière de paralysie périodique familiale y causée vraisemblablement par une auto-intoxication. Elle existait chez onze membres de la même famille (1). La maladie a pu sauter deux générations pour reparaître dans la troisième. II s'agissait d'une paralysie des quatre membres et des muscles du cou, durant un jour, plusieurs jours, ou même plusieurs semaines ; chez certains sujets, elle se reproduisait toutes les semaines ; d'autres n'avaient pas d'attaques pendant plusieurs années. La maladie apparaissait, en général, entre quinze et vingt ans. L'auteur rapproche ses malades des observations antérieures de Westphal (2) et de Pulawski (3).
Ualcoolisme peut être considéré comme familial par les tendances qu'ont certaines familles à s'y livrer.
Il n'est pas jusqu'au télajios qui n'ait été observé sous la forme familiale.
Aux troubles sensoriels familiaux déjà connus, cécité, héméralopie (Darwin cité par Letourneau), surdi-mutité, daltonisme, Abundo vient d'ajouter l'anosmie et
(1) Zeitschrifl fur Klinische Médicin. t. XXlX, fasc. suppl. page 246. Sur une forme particulière de paralysie périodique familiale, causée vraisemblablement par une intoxication. Docteur Goldflam.
(2) Berliner Klinùche Wochenschrift, 1886, n»* 31 et 32.
(3) Gazeta lekarska, 1890, n° 40.
rhypogustation héréditaire (Revue neurologique^ 1894, p. 530).
Parmi les maladies mentales familiales, sans parler de l'idiotie, de la microcéphalie (1), de la mélancolie familiale (Mœbius), de la manie familiale, (2) de la folie des héréditaires, du délire des persécutions, nous citerons les faits typiques de criminels nés (3), (famille Chrétien, de Despine, sept voleurs, issus de quatre assassins, dont l'histoire est rapportée par Maudsley) — de folie gémellaire (4).
Ces derniers exemples sont tellement caractéristiques que nous rapporterons les faits suivants d'après Féré (5) :
« On cite une famille dont dix membres se donnent la mort dans cinquante ans. Un des faits les plus curieux de ce genre est rapporté par le névrologiste américain Hammond : un individu âgé de 35 ans se coupe la gorge avec un rasoir dans un bain ; il laisse trois enfants : deux fils qui se tuent au même âge et de la même manière ; une fille qui à 34 ans se dé-
(1) Voir la récente communication de M. Laborde à l'académie de médecine et l'article de M. Capitan dans la Médecine moderne (1895, p. 2). BouRNEViLLE ET Séglas. Lcs famîlles d'idiot8./4rr/i. ngar.,1885.
(2) Famille Scheurer, observée par Graver cité par Oejerine.
(3) Galton rapporte Thistoire de la famille Tuckes issue d'un homme insociable, à demi-sauvage ; cette famille fut d'abord très prolifique, comptant parmi ses membres de nombreux mendiants et condamnés ; elle paraissait devoir s'éteindre, les femmes devenant stériles. Hereditary Genius,
(4) Ball. Encéphale, 1884, Il existe encore bien d'autres troubles mentaux familiaux sur lesquels nous ne pouvons insister. (Voir TovLOVZEyGaz,des Ad/?., 1895. L'hérédité dans les maladies mentales).
(5) Hevue des Deux-Mondes. La famille névropathique, 1884.
Digîtized by VjOOQ iC
truit aussi en se coupant la gorge dans un bain« Cette dernière, seule, a un fils qui, après deux tenta-»» tives avortées, se tue à 31 ans par un procédé identique. »
« Parmi les procédés les plus propres à démontrer le caractère familial des affections mentales^ il faut citer les cas de folie gémellaire, et certains cas de folie collective développés dans la même famille. On rapporte des faits bien observés de jumeaux, atteints des mêmes troubles psychopathiques, se manifestant par accès contemporains, bien que ces individus fussent séparés Tun de l'autre par de longues dis* tances ». (Moreau de Tours) (1).
Trousseau a cité le fait d'une coïncidence « télépathique » qu'on nous passe le mot, à propos d'une ophthalmie rhumatismale chez deux jumeaux.
M. Brissaud nous rappelait dernièrement ce fait des ^œurs jumelles réglées pour la première fois le même jour.
C'est que l'hérédité se manifeste avec le caractère familial, non seulement dans l'ordre pathologique, mais encore dans V ordre anatomique et physiologique. Au point de vue anatomique, sans parler des ressemblances extérieures, il y a certainement des dispositions anatomiques intérieures familiales. Au point de vue purement physiologique la longévité est souvent familiale.
Dans l'ordre intellectuel, Dejerine cite les exemples de la famille de Jussieu (trois botanistes dans la même génération), de la famille Bernouilli (deux
(1) Psychologie morbide.
générations successives comprenant chacune trois mathématiciens), de la famille Bassano (quatre peintres dans la ' même génération). Citons aussi l'exemple des Bach des Van Dyck, des Vernet, des Médicis, des Condé, et dans l'antiquité de la famille d'Eschyle, (8 poètes tragiques).Nous ne parlerons pas ici plus longuement des caractères familiaux physiologiques que Ton peut rencontrer, soit dans Tordre moral, soit dans l'ordre physique, et qui peuvent varier à Tinfini. Bornons-nous à insister seulement sur ce fait que le caractère familial est souvent une chose insaisissable, sans substratum. Ainsi Ton voit des frères et sœurs, qui ne se ressemblent pas, avoir des manières d'être communes, une attitude, des gestes communs» une façon de parler, de marcher, de regarder ou de sourire qui les fait reconnaître. « On voit, disait Montaigne, escouler des pères aux enfants, non seulement les marques du corps, mais encore une ressemblance d'humeurs, de complexion et d'inclinations de l'âme (1) ».
Nous n'avons donné cette énumeration un peu fastidieuse que pour mettre le lecteur à même d'apprécier la difficulté d'une définition. 11 nous semble nécessaire d'établir une distinction entre les maladies habituellement familiales et celles qui ne le sont qu'exceptionnellement. Pour mériter vraiment le nom de familiale, il nous semble qu'une maladie doit réunir les caractères suivants :
1° La maladie familiale, doit au moins d'une façon
(1) E$sais, p. 400, édit. Paris, in-fol. 1652.
générale^ être conforme à la loi de Thérédité homologue de Darwin : cette loi est basée sur l'apparition des caractères héréditaires aux mêmes époques de la vie chez les ascendants et chez les descendants. Pour ce qui est de Thérédo-ataxie, nous la verrons apparaître souvent au même âge pour une même génération, mais non pour les génération successives. Les maladies de famille sont celles qui frappent^ sans changer de forme, plusieurs enfants dune même génération (1). La maladie familiale peut être soumise soit à Thérédité homologue, soit à l'hérédité hétérologue,c'est-à-dire qu'elle n'est pas forcément héréditaire au sens étroit du mot.
2^ Elle se manifeste comme un trouble de développement, c'est-à-dire qu'elle est indépendante, en réalité, d'une infection acquise, ou d'un accident de la vie intra-utérine ; c'est une maladie du germe ou résultant de l'union des germes.
On réserve le nom de familiales aux affections qui présentent habituellement le caractère établi par Adam s {!'• proposition). Il est évident qu'il faut distinguer les cas où le caractère familial est la règle des cas dans lesquels il est l'exception. Ainsi l'ataxie locomotrice peut se rencontrer avec le caractère familial : tel un exemple que nous en avons eu à la Salpêtrière. Mais c'est là un fait au moins rare, l'ataxie locomotrice est presque toujours individuelle et ne peut être appelée maladie familiale, quelle que soit d'ailleurs sa pathogénie.
(1) Adams. Hereditary properties ofdéseaêes. London,1814. Charcot, Leçons du mardi, 1887-1888, p. 179.
Les malformations congénitales méritent le nom de maladies familiales quand elles résultent du développement même de Tœuf en dehors, de tout accident intra-utérin. Au point de vue clinique, ces malformations congénitales forment d'ailleurs un groupe à part dont nous ne nous occuperons pas. Il était nécessaire pourtant, grâce à la 2® proposition, d'éliminer les malformations ou maladies qui résultent d'une affection de la vie intra-utérine ou de la parturition. 11 s'agit bien là, si l'on veut, de maladie familiale, mais la inère seule est alors responsable de l'étiologie, et ce fait mérite d'être la base d'une distinction. Parmi les maladies qui résultent du travail même de Taccouchement, on fait rentrer la diplégie cérébrale par dystocie ; elle mériterait d'être, à ce titre, exclue de notre programme, mais nous y reviendrons en parlant de la paraplégie spasmodique familiale pour montrer qu'il' n'y a pas entre elles une distinction fondamentale. Quant à la maladie de Little par accouchement prématuré, c'est en somme un trouble de développement, nous n'insistons pas pour le moment. Nous restreignons ainsi la valeur du mot familial afin de bien distinguer dans le groupe immense des maladies qui tiennent plus ou moins à l'hérédité les affections qui, dues à une modification persistante du germe, se reproduisent dans la même génération. On peut établir hypothétiquement la division suivante : 1** origine paternelle, 2^ origine maternelle, 3^ origine à la fois paternelle et maternelle. Il est permis de supposer que l'élément mâle par exemple ne donnera la maladie familiale que par sa combinaison avec un certain élément femelle, tandis
que le même élément mâle ne produira pas cette maladie dans une autre combinaison.
Nous n'avons pas l'intention d'étudier Y hérédité en général dans les maladies du système nerveux. Nous renvoyons le lecteur à la thèse de Dejerine, au livre de Féré^ où la question est étudiée dans son ensemble. Nous devons nous borner à l'étude de la familialité ponr ainsi dire. Mais Tétude des maladies familialeSi qui s'est extraordinairement développée dans ces dernières années, ajoute quelque chose à ce que l'on savait déjà : le caractère familial est une preuve de plus et une preuve certaine du rôle que joue l'hérédité en pathologie, et particulièrement en pathologie du système nerveux. Il semble que Tétiologie des maladies, étudiées au point de vue familial^ait au moins une aussi grande importance en pathologie humaine que l'étude des causes morbides extérieures et en particulier des agents infectieux.
Nous croyons, dit Portai, que le nombre des maladies de famille ou héréditaires « est très considérable, sans cependant vouloir l'étendre autant qu'Hîppocrate le faisoit, car il croyoit que toutes les maladies tenoient i
plus ou moins de la paternité aliqua quidem ex parte. » |
Ainsi, d'après les livres hippocratiques, les maladies aiguës elles-mêmes ne seraient pas sans rapport avec la paternité. S'il s'est trouvé au moins un auteur pour nier les maladies héréditaires, le chirurgien Louis, le bon sens attribue à l'hérédité un rôle énorme dans la pathologie humaine (1).
(1) Noas pourrions citer ici un grand nombre de noms parmi lesquels Galien, Kernel, Boerhaavb, Staahl, van Swieten ; etc. Mais
Nous prenons ici le mot hérédité dans son sens le plus général voulant désigner par là l'influence des procréateurs sur la santé de l'être procréé. Nous rappellerons seulement que Lucas (1) dans son remarquable livre, insiste sur les deux lois contraires qui régissent la procréation : iMa loi d'innéité on d'invention, qui représente ce qu'il y a d'originalité dans la procréation ; 2° la loi d'hérédité proprement dite ou d'imitation, qui reproduit chez les descendants les caractères des ascendants.
On a cherché à s'expliquer comment se faisait la. transmission de l'influence des éléments générateurs sur l'être engendré.
Sans parler de la théorie de la pangenèse (Darwin), de la polarigenèse (Herbert Spencer), nous ne signalerons en passant que la théorie de Hœckel et celle de Weismann. Suivant Hœckel (théorie de la périgénèse), l'hérédité s'explique par la mémoire (la mémoire n'étant qu'une forme de vibration des plastidules qui sont les molécules de la matière vivante). Weismann explique l'hérédité par la continuité du plasma germinatif ; le plasma germinatif n'est autre chose que le plasma nu-
nous ne pouvons faire Phistorique de la question. — Boerhaave, avait observé Tatavisme : Silenle sœpe morbo in genitore, dum ex avo derivatur in nepotem. (Aphor. 1075}. Lucrèce aussi parle nettemenl d'alavisme. Il dit dans le De Natura rerum, Lib. IV :
Fit quoque ut interdum similes existere avorum Possint et référant proavorum sœpe figuras,
ViALETTON. Des principales théories de Thérédité. Arch. anthr. crim,, 1893.
(1) Prosper Lucas. — Traité philosophique et physiologique de Vhérédilé naturelle (iB^7),
cléaire (Hertwig, Fol, Van Beneden^ Bard, Gaignard, Debierre (1).
Reste à savoir dans quelle mesure Tinfluence du milieu venant easuite peut modifier les qualités héréditaires. « Au moment de la naissance, dit Déjerîne, Théredite psychologique n'est qu'une probabilité, jamais une certitude ; l'influence du milieu est considérable. »
On comprend comment le milieu peut avoir une grande influence sur une maladie simplement héréditaire. Mais quand il s'agit de maladies familiales, à proprement parler, qui sont communes à un grand nombre de membres d'une même génération, soumis quelquefois à des influences de milieu très différentes, — qui surviennent au même âge chez des frères et sœurs — qui se manifestent chez chacun d'eux par les mêmes symptômes et dans un même ordre de succession, quand il s'agit d'une hérédité à marche croissante à travers plusieurs générations, il est difficile de ne pas voir là l'effet d'une fatalité à laquelle les influences du milieu sont indifférentes.
« L'étude des phénomènes pathologiques de l'ordre physique et de l'ordre moral, qui s'enchaînent et se commandent réciproquement, et qui se transmettent par l'hérédité, nous enseigne pareillement que les eau-
Ci) Gazelle hebdomadairey 1892. Oq trouve dans Hippocrate : Ex pituiloso pituitosus, ex bilioso biliosas gîgnitur, ut ex tabido tabidus et ex lienoso lienosua ; quid probibet ut cujus pater et mater hoc morbo correpti fuerant, etiam posteriôrum ac nepotum aliquis eo corripiatur ; Semen enim génitale ah omnibus corporis parîibuê pro* cedit a sanis sanum, a morbosis morbosum (De morbo sacro). C'est la théorie de la pangenèse de Darwin, exprimée encore par Buffon.
ses dégénératrices, si fatales pour les individus, le sont également pour la famille et pour Tespèce. » (Morel).
Il est bien hasardeux et bien décourageant pour un médecin, qui a en vue la guérison des maladies, de prononcer le mot de fatalité. Mais il y a un bon destin comme il y a un mauvais destin. Si les faibles engendrent des faibles, fortes creantur fortibus^ (Horace), peut-être même pourrait-on dire : fortiores creantur fortibus. Mais nous n'envisageons pour le moment que le mauvais destin, c'est-à-dire le résultat de l'état morbide. C'est une réalité devant laquelle il faut s'incliner : nous venons de voir qu'elle a été admise depuis longtemps. De nos jours les doctrines de Darw^in Font expliquée : la sélection exige, pour le bien de l'espèce elle-même, que les races viciées disparaissent. Les romanciers contemporains ont étudié et compris dans leurs détails les différents modes de la dégénérescence^ et parmi eux M. Zola surtout nous a émus de pitié par les tableaux qu'il a tracés de nos semblables, disgraciés de la nature. L'histoire des Rougon-Macquart est en somme le drame de l'hérédité qui finit par prendre conscience d'elle-même. N'est-ce pas l'histoire de l'humanité? Où ne retrouve-t-on pas aujourd'hui l'idée d'hérédité? Ibsen, un novateur, dit, dans une conversation rapportée par Hugues le Roux (1), que chacun de nous est la résultante nécessaire de. ses hérédités. Renan, qui n'a ((jamais beaucoup souffert », a le mérite de reconnaître son bon destin. « Tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes est l'aboutissant d'un tra-
(1) Hugues le Roux. — Le Journal, J5 octobre 1893.
vail séculaire (1). p Parmi les philosophes, Schopenhauer a poussé jusqu*à ses plus extrêmes limites le pessimisme contemporain, tel qu'il résulte des doctrines scientifiques elles-mêmes, et deTimage de la vie conduite par le sentiment de la lutte pour l'existence. Mais le philosophe, dans son système, a été jusqu'à faire abstraction de l'essence même de la vie, l'amour, et pour cette raison a méconnu la possibilité ou plutôt la fatalité même de la rénovation et de la perpétuité de l'espèce.
Qu'on nous pardonne cette digression. S'il est vrai, comme tout homme impartial et libre de préjugés'doit aujourd'hui le reconnaître, s'il est vrai que l'homme n'est pas une combinaison inexpliquable d'âme et de corps, mais un être unique dans son essence, s'il est vrai que ce que l'on peut appeler âme n'est qu'une résultante des forces vitales qui animent ce corps dans toutes ses parties^ s'il est vrai que ce qui survit à l'individu, ce qu'on appelait autre fois l'âme, est l'essence de la vie qu'il perpétue par l'amour, ces questions philosophiques ne sont pas si éloignées de la médecine qu'elles le paraissent.
Le caractère est le résultat d'un tempérament. Le pessimisme n'est qu'un état mental. Le criminel n'est pas tant un ignorant, comme le dit Socrate, qu'un malade. Les maladies de l'amour, même de Tamour passion, sont du ressort de la médecine. Sauvages avait déjà parlé damor morbus. Un certain nombre de maladies
(1) Renan. — Souvenirs d'enfance et de jeunesse. ~ Dialogues et fragments philosophiques.
mentales, le délire mystique, en particulier, peuvent être considérées comme des déviations de l'amour.
Si r amour morbide est le résultat d'une tare antérieure, par contre, une union, défectueuse par l'état de santé des conjoints, engendrera des tares chez leurs descendants. M. Th. Ribot insiste sur la grave responsabilité de celui qui procrée [Grande Encyclopédie^ Art. Hérédité) (1). Aussi de longue date les médecins se sont-ils préoccupés de la question du mariage envisagé au point de vue des maladies familialçs. <c Un bon choix dans les mariages ne concourt pas peu également à diminuer et à atténuer les vices de familles, et sans doute que, naturellement, ces heureux effets s'opèrent très souvent dans les grandes villes, surtout par des hommes et des femmes de campagne qui en quelque manière renouvellent la race (2). 11 est certain qu'on voit ainsi disparaître de vrais maux d'origine. » (Portai).
Aussi l'on voit, dit le même auteur, des familles atteintes de goitre endémique s'en délivrer en habitant des lieux sains ; mais ce n'est qu'à la troisième ou quatrième génération que les individus en sont le plus souvent entièrement délivrés.
« Ainsi s'explique la disparition de quelques maux
' (1) Eq dehors de la question de santé il y a une question de sentiment sur laquelle ont insisté les poètes. Lucrèce dit : [De nalura rerum),
Nam mullum harmonix Veneris differre videntur, Shakespeare se demande si les enfants de l'amour ne sont pas parliculièrement vigoureux. (Le Roi Lear. Acte !•% scène II). (2) Hichepin a dit dans le même sens :
Tout va dret quand les rois épousent des bergères.
héréditaires, et comment la nature tend toujours à se rectifier ; car, sans cela, on ne pourrait concevoir pourquoi, en peu de générations, la plupart des familles ne seraient pas détruites. »
C'est là un côté du bon destin qui n'est autre que la tendance à la bonne santé.Voyons par contre comment on marche vers le mauvais destin.
Ce mauvais destin, cette fatalité, s'explique si la cause de la disposition névropathique héréditaire est, comme le conçoit Arndt (l),dans un arrêt de développement des éléments du système nerveux, les rapprochant de l'état embryonnaire. Nous verrons qu'on a attribué à un arrêt de développement la maladie de Friedreich, l'hérédo-ataxie cérébelleuse. La cause de cet arrêt de développement nous échappe totalement, car il est surprenant de voir certaines maladies familiales, rhérédo-ataxie cérébelleuse, en particulier, apparaître brusquement dans une génération, sans avoir été préparée par les générations antérieures (2).
Tout au plus pourrait-on dire, en ce qui concerne la maladie de Friedreich et Thérédo-ataxie cérébelleuse, qu'elles dérivent quelquefois de l'alcoolisme des parents ou des grands parents en établissant un rapport entre la titubation ébrieuse, qui fut passagère chez ces derniers, et la titubation permanente des descendants atteints d'ataxie héréditaire médullaire ou cérébelleuse. Et encore n'est-ce là qu'une hypothèse vague. La syphi-
(1) Ueber Neuropatische Dialhese. — Berlin, klin. ff^och., 1875.
(2) Eq dehors de la neuropatbologie les maladies familiales peuvent être dues aussi & uq arrêt de développement (chlorose).
lis héréditaire ne peut expliquer qu'un certain nombre de faits, II en est de même d'une intoxication quelconque. Un état morbibe transitoire des parents au moment même de la conception intervient sans doute fréquemment dans rétiologie des maladies héréditaires ou congénitales communes (1). Mais cette explication devient insuffisante pour la maladie familiale : on ne voit pas bien comment le même état se répéterait à chaque conception, exception faite de Tivresse.
Aussi rétiologie des maladies familiales est encore très obscure, mais ce qu'on peut dire, dès maintenant, c'est qa*il faudra la rechercher chez les ascendants dans une déviation de la vie normale (2).
Ce qui ressort nettement de l'étude de ces maladies familiales organiques du système nerveux, c'est que l'hérédité peut léguer plus que la prédisposition morbide d'un organe ou d'un système physiologique, la maladie elle-même. On sait que la ressemblance des enfants avec les parents ne se manifeste pas toujours dès la première enfance. En pathologie familiale, il en est de même ; la maladie familiale peut apparaître tardivement. Pour les maladies familiales inorganiques ou regardées comme telles,' le legs héréditaire est un trouble fonctionnel, c'est-à-dire plus qu'une prédisposition. Les déviations pathologiques familiales,
(1) L'état variable des parents au moment même de la conception explique surtout la différence très grande qui peut exister entre plusieurs enfants du môme sang.
(2) Elle donnera lieu chez les descendants soit à des troubles de nutrition, soit à on trouble du développement, soit à un trouble lo!ictionnel.
qu'elles soient fonctionnelles ou organiques, semblent dérivées d'un désordre physiologique, au moins dans un certain nombre de cas. Il est à croire que Tarrêt de développement qui frappe à un moment donné un système physiologique a été préparé par un fonctionnement imparfait ou anormal dans les générations antérieures.
Il est possible, dans ces cas, que les lésions constatées à l'autopsie ne soient qu'un résultat éloigné de cet arrêt de développement. La maladie, jusqu'à un certain point, précéderait ces lésions ou du moins elle deviendrait fatale avant qu'il n'existât aucune modification anatomique appréciable. Ne voit-on pas deux ovules semblables donner naissance à deux êtres complètement différents en apparence? Il en est évidemment de même en pathologie familiale (1).
Nous ne discuterons pas ici la question de savoir si la maladie familiale représente une déviation du type normal accentuée par l'hérédité, un état de réversion dans l'ordre ontogénique comparable à celui qu'on
(1) Bard distingue la force vitale qui présente des variétés multiples comparables aux différents rayons lumineux et la propriété qu'a la cellule vivante de créer des substances dérivées. On ne peut différencier les cellules que par les earactères pbysico-cbimiques des substances dérivées, u Les noyaux et souvent môme les protoplasmas possèdent au contraire des propriétés physico-chimiques très semblables dans toutes les espèces. » {Sem. médicale^ 1894, La spéciûcilé cellulaire et ses principales conséquences). La force vitale toute entière contenue dans la cellule génératrice, avec ses diverses modalités, échappe donc jusqu'à présent à la physique et à la chimie. La science a réussi à s'emparer de la loi génératrice des êtres minéraux : parviendra-t-elle un jour à s'emparer de la loi génératrice des êtres vivants, se demande Berthelot ? (Le^/r& à Renan, La science idéale et la science positive).
observe dans Tordre phylogénique ou bien une monstruosité par dissemblance. La dissemblance est incontestable en fait d'hérédité morbide (Moreau de Tours, Morel, Féré) et Ton retrouve fréquemment dans les maladies familiales Tabsence d'hérédité homologue. Mais, comme le dit aussi Féré, la dissemblance n'est pas un caractère exclusif de l'hérédité morbide.
Lucas écrit que les maladies de famille procèdent de la loi d'innéité ou de dissemblance et que les maladies héréditaires procèdent de la loi d'hérédité ou de ressemblance. Mais il ajoute qu'il n'y a pas d'opposition à établir entre elles ; « une foule d'affections héréditaires commencent par être de famille » et « toute maladie de famille peut être héréditaire ».
La maladie familiale nous apparaît, en somme, d'une façon générale comme une déviation d'un type normal de l'espèce, déviation qui tend à se prononcer de génération en génération ; quelquefois, mais non toujours, il paraît s'agir d'une véritable régression.
Ainsi dans la paralysie bulbaire progressive infantile et familiale, ce sont les fonctions du rire et de l'expression frontale, fonctions supérieures, qui sont supprimées d'abord.
Dans l'ataxie héréditaire c'est la station et la marche bipèdes qui sont entravées surtout.
Pour la myopathie primitive nous avons remarqué, dans un cas, que le mouvement d'opposition du pouce était plus défectueux que le simple mouvement d'adduction ; or, c'est précisément le mouvement d'opposition qui est propre à l'espèce humaine. Nous ne prétendons pas généraliser, d'autant plus que ce fait est
contraire aux conclusions du travail de MM. Babinski et Onanoff, sur Tordre dans lequel les muscles se prennent dans la myopathie primitive (communie, à la Soc, de biologie) (1).
(1) On peut rapprocher de ces faits assimilables dans une certaine mesure à une réversion, Tattilude « anthropoïde » de certains sujets atteints, soit d'acromégalie, soit de maladie de Paget. M. Chauffard a vu la maladie de Paget chez la mère et chez la fille. {Soc, méd, des hôpU,f juin 1894). Pour les indications bibliographiques concernant Tacromégalie nous renvoyons le lecteur à la thèse de Souza-Leite et à l'article de MM. Brissaud et Meige sur le Gigantisme [Journ, de méd, et de chir, praL, 1895).
A côté des « variétés maladives » de l'espèce, il y a ce que Ton a appelé les variétés naturelles : géanlisme, nanisme, homme-chien ; il y a les anomalies : ichthyose, hommes porcs-épics, syndactylie, etc.. La cause de certaines monstruosités familiales est antérieure à la fécondation ; elles rentreraient dans notre cadre si nous n'avions dû être très courts. Megkel, contrairement à Geoffroy Saint -Hilaire, croyait aux Monstruosités originelles du germe. (Voir Davaine [Dict, enc. ; art. monstres.)
L'expression « variétés maladives » est employée par Morel (Traité des dégénérescences de l'espèce humaine, 1857). Morel a insisté surtout sur les causes et le traitement hygiénique des dégénérescences. Si nous n'ayons pas cité plus souvent son œuvre fondamentale, postérieure cependant au livre de Lucas, c'est que notre point de vue était différent du sien. Notre objet était surtout le résultat de la dégénérescence et sa transmission héréditaire. On sait que M. Maginan a étudié à son tour les manifestations mentales et les stigmates de la dégénérescence. Il y aurait lieu sans doute de rechercher ces stigmates chez les hérédo-ataxiques.
— so-
in