PREMIÈRE LEÇON
MÉTHODES ET DOCTRirVES.
Histoire de la chaire de pathologie générale. — Broussais, Andral, Chauffard. — Les écoles médicales. — Méthodes et doctrines. — École hippocratique. ~ Observation. Systématisation. — Les nouvelles doctrines médicales. Les agents infectieux. Les troubles généraux de la nutrition.
J'entreprends une tâche difficile , périlleuse : je dois enseigner la pathologie générale dans celte Faculté de Paris, qui a pris une si grande part à la rénovation de la médecine. J'ai, pour me guider, des exemples illustres ; mais la gloire de mes devanciers m'effraye autant qu'elle m-encourage. Cette chaire n'existe pas encore depuis un demi-siècle, et déjà il semble qu'elle ait personnifié la médecine moderne, d'abord avec ses grands besoins d'affranchissement et ses élans réformateurs, poursuivant plus tard, dans la sérénité que donne la pleine possession de soi-même, sa marche plus calme et non moins laborieuse vers le progrès, et le réalisant chaque jour par la féconde alliance de ces deux grandes puissances du siècle, l'observation et Texpérimentation ; s'arrétant enfin dans un recueillement méditatif, jetant un regard en arrière pour faire œuvre de justice envers le passé, pour reprendre possession de rhéritage légué par les siècles écoulés, pour renouer la tradition interrompue. Broussais, Andral, Chauffard ont marqué ces trois étapes.
Bouchard. — Nutrition. 1
Celte chaire a été créée pour Broussais. Le grand agitateur était alors dans la plénitude ie son talent et de son autorité. Il semblait que sa chaire allait devenir la tribune du haut de laquelle il aurait exercé son prosélytisme dominateur ; il y trouva plutôt Tapaisement. Elle retentit encore parfois de ces accents passionnés qui avaient ébranlé la vieille médecine; mais les esprits s'engageaient dans une autre voie. Broussais connut toutes les amertumes du pontificat, la foi qui s'éteint, les fidèles qui s'en vont, le temple qui se vide, la négation même qui se tait, l'indifférence qui couvre tout. J'ai entendu l'écho affaibli et déjà lointain de ces luttes ardentes, de ces controverses gigantesques. Aujourd'hui, nous sommes la postérité, nous pouvons prononcer un jugement impartial, nous devons rendre à Broussais la part de gloire qui lui est due. Ce qui fait sa gloire, ce n'est pas d'avoir créé une médecine qui se disait physiologique, ce n'est pas d'avoir édifié un système, c'est d'avoir porté la sape dans tous les systèmes et préparé ainsi l'écroulement de son propre édifice, c'est d'avoir affranchi la médecine.
Les temps étaient propices ; le terrain était merveilleusement préparé. L'impulsion donnée par Morgagni prenait chaque jour une nouvelle vigueur; les découvertes de l'anatomie pathologique s'amoncelaient, grâce aux travaux de Bayle, de Laennec, de Cruveilhier, d'Andral. En même temps, l'observation clinique pure se perfectionnait; elle n'abandonnait pas la constatation des signes généraux et de l'ensemble évolutif des maladies, mais elle descendait dans le détail, elle se localisait, elle devenait en même temps plus pénétrante et déterminait pendant la vie ces lésions des organes que dévoilait l'autopsie : c'était TcDuvre de Corvisart, de Laennec, du jeune professeur de pathologie interne de la Faculté de Paris, And rai, et aussi de son futur collègue^ le plus illustre des médecins contemporains, le grand survivant de cette glorieuse époque, le professeur Bouillaud. A la mort de Broussais, Andral quitta sa chaire de pathologie interne et occupa la chaire de pathologie générale.
BROUSSÂIS. ANDRAL. 3
On peut louer la laborieuse activité d'Andraly dont témoigne rétonnante abondance des m^itériaux accumulés dans sa clinique médicale ; on peut vanter ses éminentes qualités d'observateur, soit au lit du malade, soit à la table d'autopsie ; ce qui m'a le plus frappé en lui et ce qui me parait être l'expression dominante de cette grande physionomie médicale, c'est le calme dédaigneux avec lequel il assiste aux luttes et à l'effondrement des systèmes, c'est son appel incessant à l'observation pure dégagée de toute préoccupation doctrinale, c'est son culte pour la constatation sincère, désintéressée, des phénomènes morbides et des lésions pathologiques.
Ândral avait, dans cette époque de rénovation, établi sa réputation sur les travaux qu'il consacrait aux lésions locales ; il était un des maîtres de l'anatomie pathologique, il était le vulgarisateur le plus ardent de l'auscultation ; cependant il revendiquait l'importance qu'il convient d'apporter à l'état général dans les maladies; il subordonnait, dans les fièvres, les lésions locales à l'état infectieux de l'organisme. Là, comme dans d'autres affections, il appelait l'expérimentation à son aide et inaugurait avec Magendie la pathologie expérimentale.
On a dit qu'il fut le restaurateur de l'bumorisme.
La vérité, c'est qu'il a, par l'étude objective des altérations humorales, porté un coup mortel au solidisme ; mais il n'a pas remplacé un système par un autre. L'observation, avec ses règles et sa méthode, telle qu'il l'appliquait au corps vivant et aux organes morts, il l'a appliquée aussi à l'étude du sang, de la respiration, et il a jeté, avec la collaboration de M. Gavarret, les fondements de l'humorisme moderne.
L'œuvre d'Andral repose tout entière sur les faits, sur leur groupement, sur leur comparaison. S'il formule une règle générale en pathologie ou un précepte thérapeutique, c'est l'expression d'un fait commun.
Tout autre fut la méthode de Chauffard. Pour lui, il y a en biologie et en pathologie des notions primordiales qui s'imposent aux convictions par la puissance de l'évidence, des doctrines à la lumière desquelles on peut interpréter les faits, des
idées suprêmes, des principes dont on est autorisé à déduire les conséquences. C'est à cette affirmation, à cette démonstration que Chauffard a consacré pendant trente-quatre ans un talent incontesté, une éloquence entraînante, un labeur incessant, depuis son Essai sur les doctrines médicales jusqu'à son Livre sur la vie. Ces vérités fondamentales sur lesquelles Chauffard fait reposer la science de la vie et qui lui permettront de porter un jugement sans appel sur toute doctrine, ces vérités sont l'autonomie de Tétre vivant, son unité, sa spontanéité, sa finalité. Or, ces vérités, qui se présentent à Chauffard avec la marque de la nécessité et de Tévidence, il affirme que ce sont les vérités traditionnelles, et il conclut en ces termes : « Être conforme ou contraire à la tradition, c'est, d'ordinaire, être conforme ou contraire. à la vérité elle-même. » Affirmation audacieuse, où Téblouissement que cause le paradoxe empêche de découvrir un fond réel de vérité. Ce procédé do dialectique était habituel à Chauffard. Avec une conviction absolue, il produisait une idée en opposition avec le sentiment dominant; et, de peur de l'affaiblir par l'apparence d'une concession ou d'une capitulation, il s'efforçait de mettre en lumière les points de dissidence et revêtait l'idée d'une formule agressive. On eût dit qu'il préférait le défi à la persuasion et que, convaincu du triomphe définitif de la vérité, il lui suffisait de combattre et de souffrir pour elle. Il a combattu et il a souffert. En effet, il n'a pas rencontré partout ces acclamations qui l'ont accueilli plii> d'une fois à la tribune de l'Académie et ces applaudissements sympathiques qui s'adressaient surtout à son caractère, à son ardente conviction, à l'élévation de son langage, h la hauteur de ses idées. S'il n'a pas trouvé la popularité, ses adversaires ont reconnu qu'il ne s'était pas abaissé à la rechercher, et ses amis pourraient dire que les blessures reçues n'ont pas fait naître chez lui l'animosité, ni l'aigreur.
On a repété bien souvent que Chauffard était dans l'École de Paris l'unique représentant de l'École de Montpellier. U y a dans cette affirmation une triple erreur.
Bien des affinités rapprochaient Chauffard de quelques-uns