Malaria et moustiques
Notre connaissance de la malaria sortit du chaos au xvil° siècle, lorsque, grâce à la découverte du quinquina, le grand médecin italien Z'orti put différencier cette maladie des autres fièvres et en décrire les symptômes avec exactitude. Durant le siècle suivant, Morton, Lancisi, Pringle et autres observèrent que cette maladie sévissait surtout dans les bas-fonds aux eaux stagnantes, et ils furent les premiers à émettre la théorie qui, sous une forme ou sous une autre, a été admise d’une façon générale jusqu’à notre époque, à savoir que la malaria est due à des miasmes se dégageant du sol ou de l’eau des territoires infectés. Un grand progrès fut accompli au milieu du xix° siècle, lorsque Meckel, Virchow et Frerichs établirent que le produit pathologique caractéristique de la maladie était une substance noire répandue dans le sang et dans les organes des malades par amas defines granulations noires ou brunes, qu'on appela le pigment de la malaria ou mélanine. Les recherches dans cette voie furent couronnées par la découverte de Laveran, montrant, en 1880, que la mélanine est produite dans le corps d'innombrables et minuscules
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parasites qui vivent dans les corpuscules rouges du sang des malades. |
A ce moment, ay Lankester avait déjà inauguré la science de la parasitologie des corpuscules du sang par sa découverte du Drepanidium ranarum. La parenté entre les parasites trouvés par les deux savants devait donc apparaître de suite et il ne pouvait y avoir de doute que le parasite découvert par Laveran fût un protozoaire et non un végétal comme les organismes pathogènes que venaient de découvrir Pasteur, Lister, Koch et autres.
Nos connaissances à ce sujet furent rapidement augmentées par la découverte d’hématozoaires similaires chez certaines espèces de reptiles, d'oiseaux, de singes, et de chauve-souris et aussi chez les bestiaux, par Danilewsky, Kruse, Koch, Dionisi, Smith et Ailborne. En 1885, un nouveau progrès fut réalisé grâce à Golgi qui montra que les parasites humains se propageaient dans le corps de leur hôte par la formation ordinaire et sexuelle de spores, que les exacerbations de la fièvre chez un malade coïncidaient avec la sporulation et qu'il y avait trois variétés au moins de parasites chez l’homme en Italie.
Ces observations furent confirmées et étendues par un grand nombre d’expérimentateurs de tous pays : Marchiafava, Celli, Vandyke Carter, Grassi, Osler, PDignami, Antolisei, Councilman, Mannaberg, Romanowsky, Koch, Manson, Thayer et Mac Callum.
Les travaux de ces savants, et de beaucoup d’autres non moins méritants, ont établi d’une facon absolue que ces parasites sontla cause de la malaria ; ils nous ont de plus procuré une connaissance très détaillée des parasites mêmes, ainsi que de leurs effets pathologiques, directs et indirects, de sorte que la
science de la malaria — car on peut lui donner le nom de science — est devenue un exemple brillant des résultats que peuvent procurer les méthodes modernes de recherches en ce qui concerne la science des maladies en général.
Mais je ne suis pas ici pour vous entretenir des questions de pathologie soulevées par la malaria. Les travaux que je viens de rappeler rapidement nous avaient révélé la nature du mal même, mais une question capitale restait encore à résoudre. Après avoir étudié pas à pas le processus morbide et les parasites qui en sont la cause, il restait à trouver comment se produisait l'infection, comment les parasites pénétraient dans l'organisme humain. L'histoire de la vie des parasites dans le corps humain nous était connue ainsi que celle des parasites similaires trouvés chez les animaux, mais, même après tous ces travaux, l’histoire de la vie des parasites en dehors de l’homme et en dehors des autres vertébrés restait à étudier, à élucider ; jusqu’à ce que cela fût fait, nos connaissances étaient incomplètes. Je me propose précisément aujourd’hui de vous exposer les intéressantes théories et les recherches laborieuses qui ont conduit à la solution de ce grand et difficile problème.
Il n’est pas nécessaire d’insister sur l'importance de la question. Dans l’armée anglaise des Indes, en 1897, sur un total de 178197 hommes, on n'a pas compté moins de 75821 admissions dans les hôpitaux pour malaria ! Heureusement le coefficient de mortalité relatif à cette maladie est peu élevé dans la plupart des localités ; pourtant, les cas sont si nombreux que, dans l’ensemble des décès, la mortalité due à la malaria est encore très importante.
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Par exemple, aux Indes seulement, parmi la population civile (qui ne suit pas un traitement convenable) la mortalité pour « fièvres » durant la seule année 1897 a atteint le chiffre énorme de 5 026 795 — plus de 5 millions de décès — c’est-à-dire près de dix fois le nombre de décès dus à n'importe quelle autre maladie. Il est certain que des milliers de décès sont imputés à tort à la fièvre dans les statistiques, ces chiffres n’en indiquent pas moins une très grande mortalité due à la malaria. Et pourtant l'Inde, considérée dans son ensemble, est loin d’être aussi exposée à la malaria que certaines autres régions telles par exemple que certains points des côtes d'Afrique. Bref, après peut-être la tuberculose, la malaria peut être considérée comme la plus importante des maladies humaines.
Mais si le problème est important, sa solution présentait des difficultés des plus sérieuses, voire même insurmontables! J’ai dit déjà que Lancisi et Pringle avaient rattaché cette maladie au voisinage d’eaux stagnantes; leurs idées ont été généralement confirmées par d'innombrables observations faites depuis, par l'expérience générale de l'humanité, par les statistiques, et par cette circonstance que la malaria peut souvent être écartée par le drainage du sol. Mais, de son côté, Laveran a montré que la maladie était causée par un parasite du sang. Comment concilier ces faits? Il semble n’y avoir qu’un moyen, c’est d'admettre que les organismes vivent librement dans l’eau et dans le sol des régions palustres et qu'ils pénètrent dans le corps de l’homme par les voies respiratoires ou digestives. Pour prouver qu’il en est bien ainsi, il était nécessaire de découvrir ces parasites dans l’eau ou dans le sol des territoires in-
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fectés. Mais comment faire cette découverte ? L'organisme en question n’est pas une bactérie, mais un animal parasite. On ne peut pas l’extraire d’un sang vivant et le cultiver sur la surface d’une couche de gélatine. L'expérience a prouvé qu'il peut être inoculé d'homme à homme par injection intraveineuse de sang infecté frais ; mais c’est une chose bien différente que de le cultiver dans un milieu artificiel. En tous cas, les expériences faites dans ce sens ont toujours échoué et rien ne permet : de présager qu'elles puissent réussir. Les parasites périssent tout simplement quand on les enlève à leur milieu naturel, le sang. Il est donc extrêmement improbable que nous puissions jamais être à même de les étudier dans leur développement de cette façon qui a si bien réussi pour les bactéries.
Il ne restait donc qu’à trouver ces parasites directement dans le sol ou dans l’eau. Mais comment les identifier parmi la multitude de protozoaires qui vivent dans ces éléments ? Certainement pas d’après leur forme ni d’après leur apparence. Autant que nous les connaissons, ce sont des amibes minuscules enrobées dans les corpuscules rouges et convenablement adaptées à ce genre de vie; or les corpuscules rouges n'existent pas dans le sol ni dans l’eau; si donc les parasites vivent dans ces milieux, c’est qu'ils doivent posséder quelque autre forme que celle sous laquelle ils nous apparaissent dans le sang, et le guide qu'aurait pu nous donner l'identité d’apparence nous échappe. Une seule ressource restait donc : essayer de produire l'infection successivement avec chacune des nombreuses espèces de protozoaires trouvées dans l’eau et le sol des régions infectées. C’est là une tâche d’une singulière diffi-
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culté et nous savons aujourd’hui qu’elle n’aurait pas abouti. La besogne a d’ailleurs été entamée par plusieurs chercheurs sans succès.
Tel fut l’état des choses jusqu’à la fin de l’année 1894. En ce qui me concerne, je puis bien reconnaître le sentiment de désespérance avec lequel j’envisageais le problème. Pourtant la fortune nous fut plus favorable que je n'aurais osé l’espérer, grâce à M. Patrick Manson qui indiqua dès cette époque la clef de la solution du problème.
J'ai dit que depuis la découverte originale de Xay Lankester de nombreux hématozoaires — ou plutôt hémocytozoaires — avaient été trouvés chez l'homme et chez divers animaux. Tous ces organismes sont généralement classés par les zoologistes dans l’ordre de Leuckart, des sporozoaires, et on les divise habituellement en trois groupes — groupes qui n'ont pas de rapports très étroits en dehors du fait que tous les organismes y incorporés sont des parasites des globules rouges du sang. Un groupe trouvé chez les reptiles comprend des parasites étroitement alliés aux grégarinidées ; un autre est composé de parasites trouvés chez le bœuf, et causant la fièvre du bétail du Texas; le troisième pour lequel j'ai adopté le nom d’'hæmamæbidés comprend des parasites qui se rencontrent chez l’homme, le singe, la chauve-souris et les oiseaux. C’est ce dernier groupe qui retiendra surtout notre attention parce qu'on y trouve les parasites cause de la malaria. Il comprend des espèces assez nombreuses, deux au moins, trouvées chez les oiseaux, deux chez les chauves-souris, une chez les singes et trois chez l’homme.
Les parasites humains sont ceux qui déterminent les trois variétés de malaria : fièvre quarte, fièvre
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tierce et fièvre rémittente ou pernicieuse; j’ai adopté pour ces trois espèces les désignations : Aæmamæba malariæ (f. quarte), Hæmamæba vivax (f. tierce) et Hzæmomenas præcox (f. rémittente). D'après Metchnikoff, le groupe appartient ou est allié aux Coccidies ; toutes les espèces se ressemblent et toutes contiennent la mélanine typique de la malaria. Les plus jeunes parasites sont trouvés à l’état de amæbulæ minuscules vivant dans les corpuscules rouges et contenant généralement des granules de mélanine (qui est tirée par le parasite de l’hémoglobine du corpuscule dans lequel il a élu domicile). L’amæbula augmente rapidement en dimensions jusqu’à ce que, après un ou plusieurs jours (suivant les espèces), elle arrive à maturité. Beaucoup d’entre elles deviennent, à ce moment, des sporocystes, c'est-à-dire donnent naissance à des spores ordinaires par reproduction végétative. Ces spores s’attachent aux corpuscules du sang, deviennent des amæbulæ et continuent ainsi indéfiniment le cycle de vie des parasites chez les hôtes vertébrés. D’autres amæbulæ, au lieu de devenir sporocystes deviennent des gamétocytes.
C’est précisément à ces gamétocytes que s'attache un intérêt extrême parce que c’est à eux et à l'étude qu’en a faite Manson que nous devons la solution du problème de la malaria. De nombreux observateurs les avaient examinés avant Manson, maisaucun n'avait pu arriver à se faire une idée exacte de leur fonction. On avait souvent observé qu'ils circulaient dans le sang de leurs hôtes vertébrés sans paraître remplir aucune fonction, dès qu'on les enlevait de la circulation; quand le sang les contenant était pris à l’état frais pour être examiné au microscope, ils subissaient les changements les plus re-