‹ Malebranche (volume 2)Chapitre 13 sur 96 · Le P. André · texte numérisé non relu

Le P. André

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citatioDS de saint Augustin et discuter eux-mêmes pour leur propre compte les questions théologiques ou métaphysiques du jour jusque dans les carrosses du Roi. Tel était — entre beaucoup d'autres* — ce marquis d'Allcmans, dont le P. André nous dit qu'il était un esprit très étendu, très pénétrant, « et même plus théologien qu'il ne sied dans le monde à un homme de qualité ». C'est lui qui, pressant Bossuet de bien pénétrer dans la pensée de Malebranche et en obtenant enfin une analyse moins défavorable, s'écriait : « Ah! pour le coup. Monseigneur, vous voilà bien près du royaume de Dieu ! » M™® de Sévigné ne manquera point un peu plus tard de causer de ces belles théories avec sa fille et de marquer spirituellement les réserves de son bon sens gaulois. En attendant, la fameuse princesse palatine, Elisabeth, celle à qui Descartes avait dédié ses Principes de Philosophie^ ne pouvait laisser passer de pareils tournois sans s'y intéresser passionnément et gravement. Par l'intermédiaire de sa sœur, Fabbesse de Maubuisson, elle correspondit avec Malebranche. Celui-ci était avant tout un serviteur de TÉglise. Sachant que la princesse était protestante, il entreprit de la convertir au catholicisme, et il eut le regret de la voir mourir avant qu'il n'eût pu réussir en son. dessein.

C'est cet esprit de prosélytisme religieux qui le porta à écouter la prière du duc de Chevreuse et à compléter son grand ouvrage par les Conversations chrétiennes

1. Le duc de Rocroy, le duc de CheTrease, le comte de TréviUeelc, etc.

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(1676) elles Méditations pour rhumiliié €i la pénitence (1677). Ce sont là, peut-on dire, des opuscules de piété, sans doute, mais la piété y est bien celle qu'on pouvait attendre d'un métaphysicien inébranlablement attaché à ses théories, les ramenant toujours à lui et sachant, jusque dans les exhortations les plus empreintes de zèle sacerdotal, trouver le moyen de s'expliquer sur la nature des idées, sur le caractère de la volonté, sur l'influence de rimagination, sur la philosophie de Descartes ^

Mais ce succès de la Recherche de la Vérité et des deux publications suivantes bien acquis, s'ouvre pour leur glorieux auteur — vers 1678 — une nouvelle période qui est une période de lutte. Autour de lui déjà gronde la bataille. C'est en 1672 que Richard Simon est obligé de quitter l'Oratoire : c'est en 1679 que commencent les hostilités entre Malebranche et Arnauld.

Il est parfaitement connu que l'origine de la guerre doit être cherchée beaucoup moins dans des dissentiments phUosophiques, que dans des quereUes de théologie. Comme tous ses amis de Port-Royal, Arnauld était cartésien. A ce premier titre , il avait dû voir tout d'abord, il avait vu en eflfet dans l'auteur de la Recherche de la Vérité un auxiliaire. Puis, combattant comme lui, avec la même sincérité, sinon avec la même

1. Voyez la citation que nous &Tons faite plus haut, page'20.

MALEBRANCIIE.

logique, T hérésie protestante*, il espérait l'avoir aussi comme compagnon de lutte dans les combats théologiques. Il devait surtout le souhaiter comme allié dans ses eflforts pour interpréter saint Augustin selon les idées de Jansénius. Les cartésiens étaient combattus par les Jésuites, les jansénistes aussi. Par une de ces associations d'idées dont Halebranche a été un des premiers à vouloir une explication, il semblait au fougueux adversaire des Jésuites qu'un cartésien si convaincu n'avait, pour ainsi dire, pas le droit de ne pas être avec lui jusqu'au bout et contre les mêmes adversaires.

Or, Malebranche, en qui tant de critiques ou d'historiens ont voulu voir — peut-être par suite de la même association d'idées — un janséniste intermittent, ne fut pas un des derniers à découvrir et à signaler les inconséquences d'Amauld. Il comprit parfaitement que tout en s'élevant avec éloquence contre le protestantisme, Port-Royal et son principal porte-parole professaient sur la liberté humaine et sur la grâce des opinions qui se rapprochaient terriblement de l'hérésie. Dans les remarques qu'il en fit, il ne mit pas moins de son esprit légèrement caustique que de son zèle pour la saine interprétation de saint Augustin et de l'enseignement des autres Pères. Bientôt on put rapporter à Arnauld des échos un peu mortifiants des conversations de l'Oratoire. Le mot de « galimatias » avait été prononcé. Plus tard, quand la lutte devint plus ardente, Halebranche lui-même avoua le mot, tout en s'excusant, avec un

1. C'est surtout l'Eucharistie qu'il défendait cootre les calfinistes.

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mélange de bonhomie fine et d'ironie , et en protestant qxx alors il ne l'avait prononcé qu'en petit comité^. « Quoique je fusse éloigné de ces sentiments dangereux et que j'aie dit quelquefois, seulement à quelques amis, que ce que ces Messieurs de Port-Royal avaient écrit sur la grâce était un galimatias où l'on ne pouvait rien comprendre, cependant je vivais avec une telle réserve, que je n'en parlais presque jamais à personne, de peur de rompre la charité et de blesser certaines gens dont la délicatesse est extrême. »

La délicatesse extrême de ces certaines gens fut encore plus blessée , quand ils apprirent que Malebranche non seulement ne les suivait pas, mais leur enlevait des partisans. L'Oratoire de Paris avait alors chez lui un prêtre nommé le P. Levassor qui, tout en étant zélé malebranchiste, passait aussi pour zélé janséniste et ne s'en cachait pas. Malebranche lui donna de saint Augustin de tout autres commentaires et le convertit si bien — au moins pour le moment — que dans des cours faits au séminaire de Saint-Magloire, il prononça ce mot si répété depuis : que Jansénius avait lu saint Augustin avec les lunettes de Calvin. On lui demanda d'où venait ce changement; il nomma son |

maître, et désireux de répandre la lumière dont il ?,

venait d'être éclairé, il provoqua une conférence entre i

les deux illustres adversaires. Elle se tint chez le marquis de Saint-Preuil ^ ; des assistants de marque y ^

1. Voyez les Œuvret philosophiques à* krudiuXdf éd. Jules Simon, p. 269. ^

2. Dont le père aiait été décapité par ordre de Richelieu, en 1646. ^i

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HALBBRANCHE.

convoqués, entre autres le P. Quesnel et un I de cour très connu, très couru, qui avait été e de mousquetaires, possédait le grec à fond, lait à tout venant — g^rand seigneur ou grande laïque ou religieux — tous les systèmes théolo- , toutes les hérésies à l'ordre du jour, M. de Tréu un mot, dont La Bruyère et Bourdaloue n'ont laigné de faire le portrait. Ce fut même lui qui la séance par un long discours sur l'autorité ,t Augustin. La tentative de conciliation, est-il de le dire, n'aboutit pas. Amauld ne pouvait se [% & écouter, il interrompait à toute minute et se d'autant plus emporter, que son adversaire , s'il gnait personne, la plume à la main, n'aimait aucoup discuter de vive voix. Peu après, Malce, plus convaincu que jamais de la nécessité ■quer nettement les situations respectives, com- ,e Traité de la Nature et de la Grâce; mais il ne lait alors que plus violemment les orages des ques.

>arlant de ce mémorable ouvrage, le P. André faitcment bien : « Il se proposa principalement a traité deux choses ; la première, de justifier thèmes des Souverains Pontifes portés contre les meuses propositions (de Jansénius) ; et la seconde, icher les cartésiens , qu'il avait toujours dans le de se perdre éternellement en outrant les droits

r. eile, p. 81.

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de la raison aux dépens de la foi, dont la raison même démontre la nécessité. » On sait quel est le plan grandiose de ce petit volume : étudier simultanément et faire rentrer dans un même ordre d'idées, unies par des liens nécessaires, la création et Tincamation, le Dieu de Descartes et Jésus-Christ, la grâce divine et la liberté humaine, bref la nature et la grâce relevant en quelque sorte d'une seule et même métaphysique.

Le plan seul parut déjà téméraire à beaucoup; car beaucoup aimaient mieux obéir tout simplement d'un côté et raisonner, pensaient-ils, plus librement de Tautre. Mais que le jansénisme fût combattu ouvertement, comme il l'était, au nom de la philosophie et au nom du dogme, et cela par un cartésien, voilà surtout ce que Port-Royal ne pouvait soufiTrir sans une irritation croissante. Il est bien certain que là est l'origine de toutes les attaques passionnées d'Ârnauld.

De la part de ce dernier, ce fut une véritable campagne, avec défensive par l'oflfensive, diversions, recherches d'alliances. Ces dernières n'étaient pas très difficiles à trouver. Si les jansénistes n'étaient point satisfaits de l'exposé si neuf et si hardi du Traité de la Nature et de la Grâce, les thomistes ne l'étaient pas non plus, et les molinistes pas davantage : les ims trouvant que l'auteur accordait trop à la nature et au libre arbitre, les autres qu'il ne lui concédait pas assez. Bossuet, qui n'était pas janséniste, mais qui, s'il était cartésien en philosophie, était thomiste en théologie, s'efiTaroucha , comme on sait, de plus d'une thèse du nouveau livre. A en juger

par le récit que fait le P. André de toutes ces entrevues, de tous ces projets de conférence, de tous ces échanges de lettres qui se succédèrent alors à des intervalles assez éloignés, c'était tout Fensemble du traité qui inquiétait Bossuet. Il ne demandait parfois qu'à le bien entendre. (( Pour celui de la Nature et de la Grâce ^ de l'auteur de la Recherche de la Vérité y écrivait-il à quelqu'un, je n'ai point été aussi satisfait, et je crois que l'auteur le réformera, car il est modeste, et ses intentions sont pures. » Or, nous savons par une lettre du marquis d'Allemans que, sept ans plus tard (30 octobre 1687), le grand cvêque en était encore à se plaindre que Malebrancbe n'eût pas voulu, par un exposé oral et une discussion sommaire, lui « épargner la peine » de se mettre luimême au courant des opinions exprimées en tant d'ouvrages; mais enfin, désireux de bien juger, il allait luimême, ajoutait-il, « tout lire, tout examiner ». De bonne heure donc il eût souhaité que Fauteur lui-même lui expliquât sa doctrine dans un sens parfaitement orthodoxe. Il faisait quelquefois mine de s'y prêter obligeamment quand il parlait à des amis communs, tels que le marquis d'Allemans. D'autres fois, il s'irritait de voir son adversaire se dérober dans la discussion et le renvoyer à des écrits dont précisément il eût voulu se faire donner une interprétation plus explicite. Mais autant son autorité d'évêque et sa grande renommée le rendaient exigeant et vif, autant le méditatif qu'il pressait tant redoutait ces controverses. Aussi avait-on vu des entretiens se terminer par ce court dialogue : « C'est-à-

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