IV
l'homme et son milieu. 49
déjà que trop pensé, et je croîs que mon temps serait mal employé à cette sorte d'étude. C'est la raison qui doit régler nos études, et la raison m'apprend qu'il faut s'appliquer à la recherche des vérités qui sont les plus nécessaires, soit pour rendre à Dieu ce que nous lui devons , soit pour satisfaire aux devoirs de la société civile. »
Après avoir été ainsi de la métaphysique à la morale, il se repliait enfin dans l'intimité de sa propre conscience et dans la méditation assidue de la mort. Si la métaphysique ne le retenait plus beaucoup, à plus forte raison s'était-il détaché de tout soin terrestre. Les prêtres de l'Oratoire ne sont point astreints à la pauvreté : il leur est loisible de conserver la propriété et l'administration de leur fortune personnelle. Halebranche s'était toujours contenté de modestes mais honorables revenus, sur lesquels il payait sa pension à l'Oratoire. En 1703, il devait hériter de l'un de ses frères ; mais il écrivait (23 février) : « A l'égard des affaires que me laisse la succession de mon frère, je ne sais pas de meilleur expédient pour m'en délivrer que de renoncer à sa succession. J'ai assez de viatique pour le chemin qui me reste à faire. »
Ce « chemin » alla pourtant jusqu'au 13 octobre 1715. La fervente piété, l'humilité, les pensées étemelles des dernières heures n'avaient pas supprimé complètement en son ftme les habitudes du philosophe et du raisonneur. « Tout ce que je puis faire, disait-il à l'abbé de Marbeuf, en montrant son crucifix, c'est de lui dire :
■ALBBRANCHC. 4
UALEBRANCHB.
êtes le sauveur des pécheurs , je suis un grand ur, TOUS êtes donc mon Sauveur ! » On lui posa de BLU cette question : ne s'accusait-îl pas d'avoir été jefoiâ un peu vif dans ses disputes avec Arnauld? Ècbit, puis répondit tout simplement que non, nant ce qu'il avait déjà déclaré, qu'il ne convenait ! faire les stoïciens quand on était attaqué sur la m'.
'on fait abstraction de ses travaux et de ses conses, sa vie avait été bien simple. 11 avait trouvé à lire ce mélange de liberté et de société pieuse dont le avait besoin. On l'y savait ami des l'écréations très qui n'étaient point de nature à le déranger < spéculations. 11 aimait la musique, quelques es de ses écrits nous le prouveront ; mais, sans il se plaisait surtout, comme Descartes, à en apdîrles combinaisons numériques. Il cultivait avec le jeu de billard, et ici encore il n'est pas défendu re qu'il y voyait, pour son plus grand agrément, ométrie mouvante, de même que Descartes, dès ; de l'escrime, dans sa jeunesse, en prît occasion ;udier, au point de vue de la mécanique, certains mentsdu corps humain. Un de ses meilleurs plaiïtait de causer et même de jouer avec de petits : il le faisait jusque « dans la sacristie de Saint- » : et il déclarait que leur conversation, à eux ins, ne lui laissait jamais aucune trace désa-
I P. Ingold, la Mort, U TiUamenl «l IBirUage de Maiela-»; 11 p. Paris, PooMlelgae, I8tt.
L HOUUB ET soir MIUEU. !
gréable et ne troublait jamais le cours de ses travau Sa bibliothèque personnelle se composait d'un m lier de volumes environ. La partie principale était fai d'ouvrages de philosophie et de mathématiques. On d vait y trouver un Bacon et un La Rochefoucauld, puisqu les a cités l'un et l'autre. On y trouvait Montaigne, Balza Boileau et le Malade imaginaire, sans compter d poètes et des orateurs latins. Le philosophe n'était poi si ennemi qu'on Ta prétendu de la poésie et de la 1 térature.
Je sais bien qu'on cite toujours le mot de Fontenel vantant l'imagination du grand métaphysicien et ( sant d'elle qu'elle travaillmt pour un ingrat. Esttout à fait exact? 11 ne lui voulait donner qu'un ra subalterne, rien de plus sûr; et quand il la voyait fai un effort chez qui que ce fût pour substituer ses pei tures à la vue claire de la vérité, il s'indignait : « stupide et le bel esprit, dît-il quelque part, sont égal ment fermés à la vérité ; il y a seulement cette di£ rence, que le stupide la respecte et que le bel esprit méprise'. » Hais dès qu'elle consentait à tenir u place secondaire, il était d'abord plus indulgent. « 1 magination est une folle qui se platt à faire la folle. ! saillies et ses mouvements imprévus vous divertisse et moi aussi'. » U allait bientdt un peu plus loin ; i
t.Sntret.mélaph., I.
t. lUd. On retioDTe Mn gatt pour h ron^u dsoi m puuge troiiiinM Entretien, s — Vooi uja la mnsique, or je Toa« Toto moi toacber le« butrnmoits d'ane maniÈre fort sarante et fort budie,
Théodore f qui le représente dans ses Entretiens, se laisse dire sans trop protester : « Votre observation, Théodore, me parait bien vive pour un entretien de métaphysique. Il me semble que vous excitez en moi des sentiments au lieu d*y faire naître des idées claires. Je me sers de votre langage. » C'est qu'il n'est pas inutile de faire naître des sentiments, cela même est souvent très nécessaire , puisque à côté de la grâce de lumière il y a la gr&ce de sentiment et que celle-ci agit plus que la première sur la grande majorité des hommes. Ainsi s'explique cette apostrophe mise en tète des Méditations chrétiennes : « Jésus, pénétrez mon esprit de l'éclat de votre lumière ; brûlez mon cœur de votre amour, et donnez-moi dans le cours de cet ouvrage, que je compose uniquement pour votre gloire, des expressions claires et véritables, vives et animées, en un mot dignes de vous, et telles qu'elles puissent augmenter en moi et dans tous ceux qui voudront méditer avec moi la connaissance de vos grandeurs et le sentiment de vos bienfaits. »
Celui qui faisait cette belle prière méritait d'être exaucé. — C'est pourtant bien sec, dira-t-on, de tout expliquer par le mécanisme. — Oui, si l'on s'en tient au mécanisme tout seul. Non, si on fait sentir partout un Dieu présent et agissant par ce mécanisme même , dans des fins dignes de lui. Puis ce Dieu n'est pas seulement
J'en sais assex poar charmer mon chagrin et chasser la mélancolie ». Remarquons cependant qu'ici c'est Théodore qni fait le compliment, ce n'est pas loi qni le reçoit.
l'houme et son milieu. 53
celui qui donne sa chiquenaude à la matière, comme Pascal reprochait tant à Descartes de l'avoir conçu ; c'est le Dieu qui a voulu incarner son fils pour la rédemption du genre humain. Aussi ce Jésus que le philosophe invoque, même pour animer son propre style, esiril toujours là, il n'y a rien qui ne rappelle sa perfection; car si la matière ne peut exprimer exactement « les dispositions intérieures de Tàme sainte de Jésus, sa charité, son humilité, sa patience..., elle peut fort bien imiter les divers états où son corps adorable s'est trouvé... Et l'arrangement de la matière qui figure Jésus-Christ et son Église, honore davantage l'amour de Dieu pour son fils que tout arrangement n'honore sa sagesse et ses autres attributs ».
A cet « arrangement majestueux » se mêle incessamment la complexité doublement infinie de la nature et de la grâce dans les mouvements intérieurs de l'âme. Infinies sont les idées qui nous éclairent : infinies sont les propriétés des nombres, infinis les modes de distribution de la grâce, infinis les modes de résistance ou de coopération du cœur de l'homme ; et de tous ces infinis réunis sort une autre infinité dont Dieu seul a le secret dans l'unité simple de l'acte créateur où toutes ses perfections sont exprimées. Rien de plus dramatique que ces grandes scènes de Tinfini et de l'éternité. Rien de plus pathétique que les accents de celui qui a entrepris de nous y conduire.
Il n'est pas sûr que, comme beaucoup de ceux qui écrivent en dialogue, il n'ait pas en quelque sorte dé-
BULEBRAKCHE.
i, propre personne, réservant pour l'une ce que préférEÙt, donnant à. l'autre une partie de ce ait s'agiter en lui malgré lui. En parlant d'un terlocuteurs, Théodore dit que l'abandon des fait de la peine à celui-ci, car k il aime le la variété des pensées ». — « Je vous prie, il, d'appuyer toujours sur la nécessité qu'il y comprendre les principes, afin d'arrêter la le son esprit. » Lui aussi, Théodore, c'est-à-dire [che, s'est efforcé d'arrêter par la vue des es principes la vivacité de son imagination et son cœur. Par bonheur pour l'agrément de son .'originalité de ses écrits, il n'y a point réussi
HALEBRANCHE.
;aucoup ont cru pouvoir disting^uer Tordre des isances et l'ordre des existences : le métaphysîs unit inséparablement. Sans doute, U est impos- B ne pas faire un retour sur soi-même et sur sa
intelligence pour se rendre compte des erreurs illes elle est exposée et de leurs causes. Mais ment on trouve là très vite, si on réfléchit, la
de cette nécessité où l'on est d'aUer tout droit icipe immuable et nécessaire de toute vérité, irincipe, voici en effet comment on l'aborde et ut on le reconnaît. « Rien n'est plus évident, que les créatures sont des êtres particuliers et que la est universelle et commune à tous les esprits *. » quer cette opposition, c'est commencer à philo- . Or, ce qui est particulier n'est tel que par une ide de circonstances dont nous ne pouvons pas r le compte, qui ne se renouvelleront jamais dans mes relations ni dans le même nombre, et dont
réel nous échappera toujours. Ce qui est unienveloppe bien une infinité de cas, mais il les a L dépendance au lieu de dépendre d'eux : il les également et immuablement ; voilà pourquoi n avons une idée claire et une idée communicais deux se tiennent. La dotdeur que je sens, vous sentez pas; car elle est mienne et non vôtre; a. vérité que je vois clairement et distinctement, isexclusivement la mienne; elle est aussi la vôtre;
'ace d«s Entreiitns.
LE BIÉTAPHYSICIEN. 57
car vous la voyez et vous la comprenez comme moi. Du moins puis-je arriver à vous la faire voir et comprendre. Ce qui se rapporte à chacun de nous en particuUer, dans nos sens ou même dans notre conscience, nous le sentons ainsi d'une façon très variable, forte quelquefois, mais toujours obscure. Ce qui est universel, nous le connaissons et nous pouvons arriver à le concevoir distinctement et à le faire concevoir aux autres. Donc malgré nos diversités, nous pouvons nous comprendre, il y a une même raison qui nous éclaire tous sans appartenir en propre à aucim de nous. Autrement dit, « l'homme n'est pas à lui-même sa propre lumière ». Relisez cette dernière phrase, empruntée à saint Augustin. Notre auteur vous la répétera bien souvent; c'est en elle qu'il a condensé sa métaphysique tout entière.
Cette lumière en effet qui nous est commune, d'où nous vient-elle? Est-ce de nous? Y a-t-il en nous une raison qui soit à nous? Non! bien loin de pouvoir nous éclairer, notre substance à nous nous demeure inintelligible, tant que nous voulons nous en tenir à elle. Qu'est-ce en effet que la substance de l'Ame? Y a-t-il en elle quelque chose qui précède la pensée? Nous n'en savons absolument rien. Personne ne connaît son âme que par la pensée. Or, la pensée va d'un élan immédiat à la Raison, sans laquelle il n'y aurait pour nous ni relation, ni mesure, ni ordre, ni vérité, ni par conséquent aucune clarté, bref, aucune pensée véritable.
1LU.BBRAHCHE.
ir Tordre de la connaissance, voilà qui suffit. Pasmaintenant à l'ordre de l'existence ou plutôt insisîur ce que nous en avons trouvé déjà; car nous y les arrivés promptemeut et sans détour, et comment cette raison existe-t-eUe?Si elle existe, le peut pas ne pas se confondre avec l'Être. Par seul que nous pensons, nous pensons l'Être, car r rien serait ne pas penser du tout : donc du mooù nous pensons, indubitablement l'Être existe. ;et être que nous pensons ainsi, il est au-dessus res particuliers, de leurs modi£catioDS et de leurs lents. C'est l'être pur et simple, autrement dît sans restriction. Comme une raison n'est qu'un . particulier de la raison universelle, ainsi mon l'est qu'un fragment de cet être total : ces deux isitions n'en font qu'une. i< Tous les êtres parti- 'S participent à l'Être, mais nul ne l'é^^ale. L'Être rme toutes choses, mais tous les êtres et créés et lies, avec toute leur multiplicité, ne peuvent rema vaste étendue de l'Être'. »
te étendue est vaste, assurément, puisqu'elle est restriction, sans divisions, sans limitation, ons mieux, d'un seul mot : cette étendue est inânie. ai, l'esprit humain le trouve partout où va sa e. II le voit «< aussi bien dans le petit que dans le 1 ». Ille voit '( non par la division ou la multîpli- 1 réitérée de ses idées finies, qui ne pourront jamais
Uretitns met., Il, t.
LR MÉTAPHYSICIEN. 59
atteindre à l'infini, mais par Finfinité même qu'il dé-
couvre dans ses idées et qui leur appartient
Il découvre l'infini dans ses idées! — Oui, et dans toutes; car autant il y a d'idées, autant il y a d'infinis. L'esprit humain ne voit rien qu'il ne le conçoive sans limites et avec un fond inépuisable. Toutes les fois qu'à l'occasion d'idées particulières il s'élève à la généralité par les formes abstraites de genres et d'espèces, il y met immédiatement l'infini. Prenons les éléments dont se forme tout ce qui est étendu ou matériel, les nombres, les figures : c'est surtout là que l'infini nous apparaît avec sa pleine évidence dans les notions que nous en concevons. On ne peut penser à un cercle en général sans avoir l'idée de l'infini. Or il y a une infinité de figures autres que le cercle : chacune de ces figures est conçue comme pouvant s'agrandir à l'infini, et chacune de ses propriétés est également conçue comme ayant une infinité d'applications possibles.
Ainsi l'infini nous enveloppe, c'est en lui que respire et que se meut notre intelligence. L'esprit a un nombre infini d'idées. Que dis-je, un nombre infini? Il a autant de nombres infinis d'idées qu'il y a de différentes figures; de sorte que, puisqu'il y a un nombre infini de différentes figures, il faut, pour connaître seulement les figures, que l'esprit ait une infinité de nombres infinis d'idées ^. » Et ailleurs : « Il est certain que les propriétés des nombres ne sont pas seulement infinies,