Traité théologico-polUique, Ed. Em. Saisset, p
La tendance à tout ramener — comme il Ta fait et comme on le fait encore de nos jours — aux mathématiques et à leurs constructions idéales, rencontre toujours une vive résistance de la part de ceux qui ne veulent mettre à Torigine des choses ni l'abstraction ni l'arbitraire. Mais ce double, péril, est-ce que Malebranche n'y a pas paré du mieux qu'il était possible? Pour lui, c'est de Dieu que tout dérive, et rien ne vit, rien ne se développe, rien n'est éclairé, rien n'est mû que par lui. Dans son univers tout est construction intelligente et voulue, tout est raison, tout est amour, tout est ordre infailliblement réglé, bienfaisant et juste dans ce qui intéresse notre bonheur présent et futur au milieu des apparences du monde où nous vivons.
Dans cette subordination du mécanisme à la raison absolue, qui est divine, que devient l'homme ? Nous l'avons vu, Malebranche a pris soin de résumer lui-même toute sa doctrine quand il nous a dit que l'esprit est comme situé entre Dieu et les corps, mais qu'il est uni à Dieu d'une manière bien plus étroite et plus essentielle qu'à notre corps.
Ici on a accumulé contre Malebranche des reproches très divers : les uns l'ont trouvé trop mécaniste et les autres trop mystique. Il a semblé à ceux-ci qu'il méconnaissait l'origine physiologique de nos idées, tandis que pour ceux-là il refusait toute initiative à notre activité spirituelle. Finalement ils s'entendaient à peu près tous pour soutenir que, soit d'un côté, soit de l'autre et même de tous les deux à la fois, il annihilait l'auto-
Qu'on néglige pour un instant les expressions particulières de vision en Dieu et de causes occasionnelles, qu'on en fasse, suivant le mot préféré d'aujourd'hui, de purs symboles ; il sera difficile d'affecter pour le fond de ces théories un dédain superficiel. Il y a certainement une action supérieure que nous subissons ou plutôt qui nous apporte par son contact une aide consolante et fortifiante ; car par elle nous nous sentons unis à la plénitude de l'existence désirée. Tous l'appellent l'idéal ; et tous conviennent que, soit pour communiquer une partie de la perfection éternellement réelle, soit pour créer peu à peu ce qui n'existe pas, il est la plus grande force du monde intellectuel, disons plus brièvement du monde. Il est d'autre part des énergies partout répandues, toujours prêtes à agir pour nous à tout moment ; car la moindre expression de notre invisible pensée la mêle à des mouvements tout à la fois indépendants de nous par leur mécanisme et dépendants de nous par la manière dont notre volonté en obtient le concours dans une direction conforme à nos désirs.
En cette rencontre de l'idée et du mouvement, ce qui importe n'est pas l'écoulement des apparences sensibles par lesquelles nous sommes conduits dans la partie inférieure de notre existence ; c'est le rythme toujours obéissant du mouvement qui appelle l'effort de notre calcul et qui en justifie les résultats; c'est plus encore la vie de l'idée, réalité souveraine, donc réalité partout présente, partout bienfaisante autant que puissante, à laquelle rien n'est indifférent, au pouvoir
science de la matière a trouvé au bout de ses déductions. Le contact dfe nos misères, la vue de ce que Tamour ou le mépris du Rédempteur leur apporte tour à tour d'adoucissement ou d'exaspération, doivent démontrer la vérité de la religion par une méthode analogue. Répétons-le cependant, si pénétrantes que soient les vues de l'écrivain, si ému que soit son amour quand il dénonce les désordres de la nature livrée à ses propres forces, la base qu'il propose à notre foi est plus profonde encore : à ses yeux, on peut la constater, on peut l'éprouver tout de suite, s'il est vrai, comme il le croit, qu'on ne saurait y trouver aucune fissure et aucun vide, que toutes les pierres y sont placées de manière à se soutenir les unes les autres, que le plan d'ensemble enfin y apparaît avec cette magnifique simplicité, gage d'une force cjui, sur aucun point, ne se dément ni ne s'abandonne.
Malgré toutes les différences qui le séparent de saint Thomas et qu'il a tenu lui-même à signaler, à accuser, à exagérer par la vivacité de son langage, le grand Oratorien garde ainsi la tradition de l'Ange de l'École sur la subordination et laccord des différents règnes de l'univers. De qui notre époque semble-t-elle le plus se rapprocher? De celui qui, avec Descartes, l'a devancée dans l'explication du mécanisme, ou de celui qui a vu partout les forces inférieures tendre à des formes supérieures par des mouvements où il faut voir non seulement la finalité, mais la spontanéité? II est évident que nous oscillons entre les deux ; mais peut-
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groupe et s'ordonne le déterminisme phénoménal de nos diverses facultés *. »
Il est permis de croire que de pareilles propositions obtiendraient aujourd'hui l'indulgence et — mieux exprimées — la faveur de notre philosophe. En revanche , il répudierait certainement toute théorie subordonnant la qualité à la quantité, donnant la seconde conmie unique mesure de la première. Puis, revenant sans doute sur cette idée de la finalité qu'il avait maintenue contre Descartes, il se dirait, non plus seulement qu'elle existe dans les desseins de Dieu, avec la perfection qui lui est propre, mais qu'elle se retrouve dans l'homme, dans les autres êtres de la nature ; et que là ni ses obscurités, ni ses hésitations, ni ses défaillances ne sauraient nous empêcher d'y voir les degrés indéfinis — science complète, art idéal, intelligence, instinct, vie, énergie toute matérielle — de la participation universelle des existences à l'impulsion que leur a communiquée leur créateur.
En recevant ainsi cette impulsion, la volonté gardet-elle son autonomie? Non, certes, dirait le kantiste qui tîxige que la volonté ne soit guidée que par la considération d'elle-même. Mais Malebr anche ne s'arrêterait point à cette objection. Il ferait observer d'abord que cette impulsion, l'homme l'accepte et la suit ou bien la repousse et la fait dévier. Il expliquerait surtout que la volonté n'est ni intacte, ni complète, ni par conséquent