‹ MalebrancheChapitre 103 sur 132 · Rech,, V, X · texte numérisé non relu

Rech,, V, X

jusqu'à Tessence de Tétre spirituel associé au corps, Malebranche répondrait que ces modes de l'être vivant peuvent bien développer des besoins, préparer des énergies toutes prêtes à s'employer et créer ainsi de sourdes tendances, mais que de la conscience vague de ces états la passion ne sort qu'à l'occasion et sous le stimulant d'un jugement. C'est ce que la physiologie contemporaine traduira dans sa langue propre en disant que le premier élément de la passion est cérébral.

Elle n'est cependant là qu'à sa naissance. Pour qu'elle vive, il faut cpie ce jugement se traduise en une direction de la volonté ou sur l'objet, ou loin de lui ou contre lui. (Voilà pourquoi chacun adhère à cette proposition de Bossuet : « la passion est un mouvement de Tàme ».) A ce mouvement, continue Malebranche, succède un sentiment — amour, haine, aversion. — Ne discutons pas pour savoir si ce troisième élément ne pourrait point se ramener au deuxième. Il y a plus d'intérêt à passer outre et à constater comment, dans la description qui nous occupe, l'apparition du mécanisme ne se fait pas attendre ; le quatrième élément est la détermination du cours des esprits vers les parties essentielles du corps, soit à l'intérieur de l'organisme, soit dans les organes de relation. Mais aussitôt se produit un cinquième phénomène, la réaction que ce débordement inopiné d'esprits produit sur l'âme. De là le redoublement de la passion par le sentiment de toutes ces manifestations mêmes du début : la colère de l'homme irrité se nourrit de ses cris et de ses gestes non moins que de ses griefs,

et Tappétit plus ou moins factice du gourmand est surexcité par toutes sortes de déploiements de l'art gastronomique*.

Très désireux de pousser aussi loin que possible son analyse, Malebranche ajoute encore ici deux éléments qui tiennent à celui qui précède et se tiennent entre eux par des liens très étroits : le sentiment d'amour causé, non plus par la vue intellectuelle, mais par les différents ébranlements que les esprits animaux causent dans le cerveau, et enfin « la douceur intérieure qui arrête l'âme en l'assurance qu'elle est dans le meilleur état où elle puisse être par rapport à l'objet ». Il n'est point malaisé de trouver des faits qui justifient ces distinctions. Le passionné aime, non pas seulement l'objet immédiat de sa passion, mais tout ce qui la favorise, tout ce qui la rappelle, tout ce qui l'exprime, tout ce qui la surexcite ^ : voilà pourquoi il aime tant à en parler et à en multiplier les images. L'homme en vient ainsi à aimer sa passion pour elle-même et pour le surcroît de vie qu'elle lui donne — au moins pendant un temps. — C'est pourquoi il tient si souvent à la prolonger par des moyens factices qu'il invente et qu'il raffine

1. On pourrait aller plus loin et ajouter à ces signes nous touchant de près les manifestations étrangères d'états qui rappellent les nôtres.

2. « Vous avez raison de dire qu'une grande passion donne de l'indifférence sur tout ce qui lui est étranger. J'en sais quelque chose ; mais ce que TOUS ne pouvez pas dire, vous, parce que vous ne le savez point, c'est que, dans un cœur de femme, un sentiment fort et permanent trouve moyen de se rattacher à mille circonstances qui créent des intérêts et aussi des souciSy où des êtres plus maîtres d'eux-mêmes ne verraient pas l'occasion de la plus faible émotion. » (M°'''de Rémusat. Lettres à son fils, VI, 270.)

en vue de rallumer en lui-même une passion en passe de s'éteindre... Mais gardons-nous de nous substituer ici à Malebranche. Terminons ce résumé parla vue si ingénieuse qu'il nous ouvre sur les diversités qu'imprime à la passion individuelle, la manière de comprendre et disons aussi de supposer les rapports que les choses peuvent avoir avec l'objet de la passion. « Il ne faut pas s'étonner si tous les hommes poussent si loin leur haine et leur amour et s'ils font des actions si bizarres et si surprenantes. Il y a toujours des raisons particulières de tous ces effets, alors même que nous ne les connaissons pas. Leurs idées accessoires ne sont pas toujours semblables aux nôtres. »

Que changent à cette analyse si minutieuse les recherches de notre époque? Elles descendent plus avant dans le mécanisme « des esprits et du sang » ; elles tendent à mieux établir la part précise soit du cœur, soit du cerveau, soit du cervelet, soit des grands organes de la vie nutritive dans les modes et accidents de nos passions. Les métaphysiciens, d'autre part, essaient de remettre en lumière la nature du composé humain en opposant les vues fondamentales du thomisme à celles du cartésianisme. L'analyse psychologique de Malebranche demeure exacte, sinon complète, et nous devons toujours en admirer la lumineuse profondeur.

VU

A la passion s'oppose le plus souvent et s'ajoute

quelquefois l'exercice de la liberté. Or, ni la métaphysique ni la théologie n'ont pu, chez Malebranche, épuiser complètement cet insondable problème. Au point de vue extérieur phénoménal et directement observable, que lui restait-il à en dire? Ceci surtout, que l'existence des motifs, non seulement ne suffit pas à ruiner l'idée de notre liberté, mais la fonde au contraire et lui donne son véritable point d'appui. Vouloir sans motif, serait « vouloir rien »; mais vouloir rien, c'est ne pas vouloir. Ce qui se dit là de la volonté pure et simple vaut pour la liberté qui n'en est que la forme supérieure. Un être qui agirait sans motifs n'agirait que sous la pression inconnue de nécessités de sa nature. Celui qui agit librement est précisément celui qui sait pourquoi il agit, autrement dit qui a un motif. Cette condition est commune à Dieu et à l'homme. Seulement Dieu ne tire ses motifs que de lui-même; tandis qu'il y a pour l'homme des motifs d'action qui lui sont comme ébauchés, donc préparés à l'avance dans ses relations avec le reste des choses. C'est ce qu'on appelle en théologie \9i prémotion physique ^ Mais ces motifs préexistants ont beau se présenter à nous sans nous ou malgré nous : le consentement nous reste : là est la vraie marque de notre nature. Qui est maître de donner ou de refuser son consentement est libre : or, ici aussi, doit-on dire, consentir « à rien » , ou n'adhérer à aucun motif serait n'avoir ni droit et pouvoir de consentement, ni liberté. Sans

]. Voir le traité qui porte ce titre, p. 71, 76, 266.

doute le consentement se donne ou se refuse plus ou moins témérairement selon les états de notre être total ; mais il nous appartient — sinon coinme cause efficiente, au moins comme cause occasionnelle — de créer en nous des états favorables à Texercice de la liberté : les moyens dont nous disposons nous sont connus ; ce sont l'attention, « prière naturelle » de Tâme, la prière de la foi et enfin les moyens indirects tels que la fréquentation des personnes, la recherche ou la fuite des occasions et les moyens surnaturels.

La diversité de ces moyens et plus encore la diversité des emplois que nous en faisons, voilà la cause de cette inégalité de la liberté que Descartes n'avait point vue. « Il ne faut pas s'imaginer que la vie soit égale dans tous les hommes vivants ni consiste dans un point indivisible. La domination du corps sur l'esprit, laquelle nous empêche de nous unir à Dieu par la connaissance de la vérité, est capable de plus et de moins. L'âme n'est pas dans tous les hommes également unie au corps qu'elle anime, par les sentiments, ni à ceux vers lesquels elle se porte, par ses pouvoirs. » Combien serionsnous donc injustes si nous voulions réduire cette belle philosophie à un dualisme étroit et sec où à l'action infaillible de Dieu répondrait l'action rigide, aveugle et immuable du pur mécanisme. Les théories de Malebranche ouvrent à l'étude du moraliste, comme à celle du psychologue, comme à celle du directeur de cons-

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