Rech, de la Vérité, l HI. r« p., ch. i
230 MALEBRANGUE.
Nous avons entrevu déjà Tidée que Malebranche se fait de la passion et des émotions qu'elle enveloppe. La passion pour lui n'est pas possible sans lïnclination spirituelle qui la provoque ; car pour qu'un objet nous émeuve et excite en nous une passion, il faut que nous ayons porté d'abord, clairement ou confusément, un jugement sur le rapport qu'il peut avoir avec l'une ou l'autre de nos inclinations. Autrement il nous serait indiflTérent. Mais il faut bien se garder de croire que Malebranche s'arrête là et qu'il ne fasse à l'élément corporel qu'une part insuffisante. Le bien vers lequel ITiomme est porté par le mouvement initial dû à l'action du créateur, se particularise ; il se matérialise même , peut-on dire. Mais, même en se matérialisant, il reste soumis à des jugements où la raison apprécie les rapports des choses et avec nous et entre elles*. De là un enchevêtrement de phénomènes où le philosophe s'attache à démêler, comme toujours, la part de l'idée et la part du mécanisme. Il va sans dire que l'union des substances n'est pas en cause ; ce problème métaphysique a été tranché une fois pour toutes, dans un sens absolu-
1. Les rapports des choses entre elles ne regardent point la passion, dira-t-on. Sans doute ils la laissent plus indifférente; mais Tappréciation que l'homme en fait agit toujours sur la passion oa pour Tabandonner à elle-même ou pour la régler et la tempérer.
ment et irrémédiablement négatif. Mais le problème psychologique de l'union des phénomènes et de leur réciprocité constante demeure intact. Voilà pourquoi la psycho-physiologie contemporaine a pu trouver tant à louer dans les observations des cartésiens.
A ce point du vue cependant, la théorie de Malebranche n'est ni intellectualiste, ni somatique, car elle n'a rien d'exclusif. On peut en juger par la division très claire qu'il a lui-même donnée plus d'une fois ^ des éléments du fait passionnel.
Il observe d'abord parfaitement bien que si les hommes ont ou semblent avoir de l'essence de la passion des idées diflFérentes, c'est précisément parce que la passion étant un phénomène complexe, elle attire l'attention soit sur l'un, soit sur l'autre de ses éléments. Ainsi, dit-il 2, on entend par le nom de passion, tantôt le jugement qui en est la cause, tantôt l'émotion seule de l'âme,, tantôt le mouvement seul des esprits animaux et du sang, tantôt enfin quelque autre chose qui accroît l'émotion de l'âme. En réalité, il n'est aucune passion où tout cela ne soit réuni.
Le premier de tous ces éléments est le jugement. — Nous ne jugeons pas à vide, objectera-t-on; nous jugeons sur quelque chose qui déjà nous touche ou plutôt fait déjà partie des états de notre être vivant. — Soit! la vie est en effet un cercle ininterrompu. Mais outre qu'il faudrait, pour le philosophe, remonter plus haut encore,
1. Rech,^ 1. ni, chap. iv, v, vi. Cf. Éclaire, sur le I" livre.