‹ MalebrancheChapitre 105 sur 132 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

w II n'y a point de science qui ait tant de rapports à nous que la morale ; c'est elle qui nous apprend tous nos devoirs à l'égard de Dieu, de notre prince, de nos parents, et généralement de tout ce qui nous environne. Elle nous enseigne même le chemin qu'il faut suivre pour devenir éternellement heureux, et tous les hommes sont dans une obligation essentielle ou plutôt dans une nécessité indispensable de s'y appliquer uniquement. Cependant, il y a six mille ans qu'il y a des hommes, et cette science est encore fort imparfaite^. »

La déclaration qu'on vient de lire est très loin d'être isolée dans les ouvrages de Malebranche : on l'y rencontre à chaque pas. Or, ceux auxquels il s'en prend de cette imperfection qu'il regrette, ne sont pas seulement les philosophes, ou de l'antiquité ou des temps modernes; ce sont les théologiens, ce sont les ecclé-

. 1. Rech., IV, II, 3.

2^0 MALEBMAlCCHe.

siastiqaes, on réguliers ou séculiers, ce sont les directeurs, ce sont les casuistes. Il n*épargne à ce sujet ni les uns ni les autres» Donc, si Ton cherche comment et par qui, dans les temps modernes, la morale s'est constituée à Fétat de science et comme partie intégrante de la philosophie rationnelle, Malebranche est certainement, de tous les grands penseurs du dix-septième siècle, celui auquel il est le plus juste de faire honneur de ce progrès. Descartes a eu des vues de génie sur l'application des règles de la méthode générale à la conduite de la vie, Pascal a, conmie on aime à le répéter, sécularisé la morale en faisant prendre en dérision ou en dégoût — jusqu'à l'excès — les petites considérations particulières relatives aux exceptions et aux cas individuels. Malebranche, lui, a été ici plus méthodique et plus complet que Descartes, plus juste que Pascal, et il n'a pas craint de payer, pour ainsi dire, de sa personne, en prenant la responsabilité d'un exposé dogmatique de la morale théorique et pratique.

Tout d'abord, il a vu le problème de si haut que certaines questions, destinées à n'être posées explicitement que beaucoup plus tard, l'ont évidemment préoccupé.

La morale dépend-elle de la métaphysique? ou la métaphysique doit-elle être subordonnée à la morale? Il semble que ses écrits fournissent des textes à invoquer pour chacune des deux hypothèses.

Il peut arriver que, dans des questions encore obscures, on aboutisse, par un raisonnement plausible, à

LE MORALISTE. 2ïi

des conséquences troublantes pour les hommes de bonne volonté. Alors, on doit s'arrêter. Ainsi fait Fauteur du Traité de la Nature et de /a Grâce quand il nous dit* : « J'avoue que je ne sais comment Dieu peut découvrir les suites des actions qui ne tirent pas leur infaillibilité de ses décrets absolus. Mais je ne puis me résoudre à pousser la métaphysique aux dépens de la morale, à assurer comme des vérités incontestables des opinions contraires au sentiment intérieur que j'ai de moi-même, ou enfin à parler aux oreilles un certain langage qui, ce me semble, ne dit rien de clair à l'esprit. » Aussi plus d'une fois, dans ses polémiques, est-il tenté — avec mesure et discrétion toutefois — de réfuter les doctrines en en montrant les conséquences. « Je puis, ajoutait-il, des principes opposés aux miens tirer des conséquences bien plus fâcheuses que celles qu'on prétend suivre de la liberté telle que je la suppose en nous. »

D'autre part, les textes qui établissent que la métaphysique est le fondement de tout, y compris la religion et la morale, sont nombreux, et on a pu lire le plus décisif de tous 2.

La conciliation est ici de même nature que celle qui fait concorder entre elles les pensées du philosophe sur les divers stades de l'apologétique chrétienne. Il y a intérêt majeur à ce que la morale soit respectée comme à ce que la religion soit obéie, même par ceux

Page 1