Notre livre: V Homme et V Animal, 4* éd., p
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maltresse de toutes ses forces, quand, s^isolant ellemême du tout auquel il est impossible qu'elle ne soit pas liée, elle entend se subordonner tout ce qui la précède, l'enveloppe, la soutient et la dépasse. En revanche , ajouterait-il, ne se voit-elle pas plus maîtresse des choses, quand elle identifie ses désirs à Tensemble de cet Ordre que Dieu lui-même consulte, et quand elle peut dire : « Celui qui voit ces rapports, voit ce que Dieu voit ; celui qui règle son amour sur ces rapports, suit une loi que Dieu aime invinciblement. Il y a donc entre Dieu et lui une conformité parfaite d'esprit et de volonté . En un mot, puisqu'il connaît et aime ce que Dieu connaît et ce qu'il aime, il est semblable à Dieu autant qu'il en est capable *? » — Vous n'avez pu trouver sûrement Dieu, dirait-il peut-être au kantiste, qu'après avoir posé votre volonté maîtresse d'elle-même et se donnant sa propre loi? Soit! mais enfin, une fois que vous l'avez, ce Dieu de qui vous attendez les sanctions étemelles, que faites- vous de son existence? Ne la placez-vous que dans l'avenir? Croyez-vous que ce soit elle qui soit à vos ordres? Ne croyez-vous pas, au contraire, qu'elle a devancé les arrêts de votre volonté? Par conséquent, n'est-ce pas en elle que vous devez trouver les fondements de l'ordre moral, autant que de l'ordre matériel? Et la volonté qui, un instant, s'est crue maîtresse absolue, ne doit-elle pas avouer que, pour consolider son propre pouvoir, elle n'a rien de mieux à faire que d'adhérer à cet ordre universel et préexistant? 1. Traité de Morale^ r* partie, t. 13.
Bref, Malebranche a su voir partout de la finalité ; et quant à Ici spontanéité, il Fa sauvée par sa théorie de la liberté immanente. C'est ce qui fait qu'en dépit de ses épigrammes et de ses sarcasmes, en dépit de l'interprétation qu'on a souvent donnée de ses théories, il a mieux réussi que Descartes à laisser la porte entr'ouverte à un retour de la philosophie aristotélicienne ou thomiste. En cela comme en tant d'autres parties de la métaphysique, il a devancé, il a préparé Leibniz qui d'ailleurs, nous le savons tous, a si profondément étudié ses moindres idées.
Ami de la subordination harmonieuse des trois règnes dans l'ordre de la connaissance aussi bien que dans l'ordre de l'existence, il n'eût assurément pas concédé à Auguste Comte que la pensée humaine dût renoncer à la théologie en passant à la métaphysique, ni sacrifier la métaphysique en constituant la science positive. Le fondateur même du « positivisme », observerait-il, s'arrange finalement pour subordonner la science des faits bruts à la science des ensembles^ sociaux, c'est-àdire tendant à une fin commune, puis, pour subordonner la sociologie à la morale et enfin la morale à la religion; à ses yeux, cette subordination, non point passagère, mais constante, peut même seule consacrer le caractère positif de la science, sortie de la période négative et destructive qui résultait de « l'analyse anarchiste ». Si donc Malebranche revenait aujourd'hui au milieu de nous, il admettrait parfaitement que la science sociale a dû tout d'abord se réduire à peu près
tout entière à la vertu de Tobéissance : c'est ce qu'il a dit lui-même en plus d'une rencontre ; mais il se rappellerait plus volontiers encore les principes qu'il a posés dans son Traité de Morale pour subordonner le gouvernement des sociétés à la direction de « lois naturelles » bien connues, puis à l'intelligence éclairée des principes de la raison, puis enfin à la pratique cordiale de l'amour demandé à tous pour tous par les préceptes évangéliques.
Supposons maintenant qu'il assiste au développement de ces sciences qui prennent certains groupes de phénomènes comme autant de mécanismes dont on peut démonter les ressorts; il les verrait avec la plus grande faveur, en homme à qui sans doute il en coûterait de rétablir au début la spontanéité de l'action dans la vie et qui persisterait à se contenter de mouvements une fois donnés. Il applaudirait donc aux calculs donnant à l'économie politique une sorte de préanAule mathématique, et il serait également heureux de constater que cette science, inconnue de son temps, se complète par des recherches sur le mécanisme de l'imitation, sur les effets de l'imagination à tous ses degrés, sur l'esclavage où elle peut se laisser enchaîner par cette série de phénomènes allant de la fausse nouvelle ou de la réclame jusqu'à l'hypnotisme, sur la psychologie collective de ces foules entraînées où le corps parle au corps pour l'abattre ou l'exalter, sur cette partie enfin où la psychophysiologie — qui indubitablement relève de lui — essaie de nous expliquer par des actions et réactions in-
conscientes une multitude de faits de la vie individuelle ou collective. Mais tout en considérant comme un progrès de soumettre à la méthode cartésienne des phénomènes encore inexpliqués, il maintiendrait que la science proprement dite ne dispense pas plus de la métaphysique que celle-ci n'a pu détruire la religion, par conséquent la théologie; et que, pour respecter les diflfé rences qui les distinguent, il suffit de réserver à Tune et à l'autre les domaines voisins qui leur* sont propres. Il maintiendrait énergiquement que si l'idéal qui nous touche et nous émeut, dégage en nous, par la seule présence de son idée, ce qu'il y a de meilleur dans notre nature, cet idéal est lui-même, nécessairement, une réalité puissante et aimante. Avant tout, dirait-il, vivons d'accord avec elle dans le gouvernement de notre âme, dans l'aménagement de la société, dans l'usage équitablement partagé des biens que chacun de ses membres produit; et le reste, c'est-à-dire la possession indéfiniment croissante de ce mécanisme dans lequel elle s'est révélée et qu'elle a mis à notre disposition, nous sera donné par surcroît.