Traité ihéologicO'polUique, EA. Eni. Saisset, p
y a-t-il là de quoi le discréditer à nos yeux et de quoi en rendre la lecture sans intérêt au moment présent? Non! s'il est vrai qu'il y a aujourd'hui dans la science un mouvement idéaliste prononcé, et s'il est vrai que la tendance à ramener toutes les combinaisons des phénomènes naturels aux lois mathématiques, puis à faire de ces lois mathématiques elles-mêmes des créations intelligibles de l'esprit pur, soit aussi forte, pour ne pas dire plus forte que jamais.
En y regardant de près, c'est peut-être là ce qui fait que la philosophie de Malebranche n'est point si en désaccord avec ce que la science offre de plus solide et de plus persistant. Mais cet accord, elle ne l'a pas obtenu en abdiquant, ni en se mettant à la remorque de cette partie de la science qui, à toute époque, fait miroiter des hypothèses provisoires dont elle se sert si souvent pour accuser entre elle et la philosophie première un désaccord factice. Autrement dit, le penseur qui veut trop s'asservir à la science est enclin à se subordonner à la science de son temps et à faire ainsi œuvre transitoire; — témoin tels de nos contemporains, qui ont voulu voir partout ime évolution soumise à des lois où leur imagination avait plus de part que l'expérience et que la raison. Celui qui revendique au contraire pour la raison le droit de poser des principes dont tout découle, même dans la constitution des sciences, celui-là, surtout s'il a du génie, est peut-être plus sûr de reparaître périodiquement, après des éclipses momentanées. Telle pourrait bien être la destinée de notre philosophe.
La tendance à tout ramener ^ ^ — ôomme il Ta fait et comme on le fait encore de nos jours — aux mathématiques et à leurs constructions idéales, rencontre toujours une vive résistance de la part de ceux qui ne veulent mettre à Torigine des choses ni Tabstraction ni l'arbitraire . Mais ce double péril, est-ce que Malebranche n'y a pas paré du mieux qu'il était possible? Pour lui, c'est de Dieu que tout dérive, et rien ne vit, rien ne se développe, rien n'est éclairé, rien n'est mû que par lui. Dans son univers tout est construction intelligente et voulue, tout est raison, tout est amour, tout est ordre infaillir blement réglé, bienfaisant et juste dans ce qui intéresse notre bonheur présent et futur au milieu des apparences du monde où nous vivons.
Dans cette subordination du mécanisme à la raison absolue, qui est divine, que devient l'homme ? Nous l'avons vu, Malebranche a pris soin de résumer lui-même toute sa doctrine quand il nous a dit que l'esprit est comme situé entre Dieu et les corps, mais qu'il est uni à Dieu d'une manière bien plus étroite et plus essentielle qu'à notre corps.
Ici on a accimiulé contre Malebranche des reproches très divers : les uns l'ont trouvé trop mécaniste et les autres trop mystique. Il a semblé à ceux-ci qu'il méconnaissait l'origine physiologique de nos idées, tandis que pour ceux-là il refusait toute initiative à notre activité spirituelle. Finalement ils s'entendaient à peu près tous pour soutenir que, soit d'un côté, soit de l'autre et même de tous les deux à la fois, il annihilait l'auto-
nomie de notre volonté. Or, ne serait-il pas fondé à. répondre qu'il a au contraire entendu tout concilier? L'action surnaturelle et l'action physique auxquelles il nous assujettit viennent en efifet d'un même Dieu qui est toute justice; et il suffit que nous ayons l'idée de cette justice parfaite pour que, sollicités par elle, l'orientation de nos pensées dépende de nous et soit libérée de toute pression irrésistible. Ainsi s'ouvre pour nous, entre Dieu et la nature, un domaine où tout ce qui est essentiel pour nous dépend de nous. Ici, le respect, l'attention, la bonne volonté, la subordination de nos pensées propres aux nécessités de l'ordre général, l'amour du bien et du beau, la prière, entendue au sens naturel comme au sens mystique, — là, au contraire, la révolte, la dissipation, la paresse, l'égoïsme, le désir de limiter ou de subordonner le tout à cette partie qui est nous-même et à ce qu'il y a souvent de moins précieux dans nous-même, retiennent ou précipitent deux courants opposés d'actions que nous ne créons pas, mais que nous déterminons. La rencontre et l'opposition de ces deux courants, la victoire de l'un sur l'autre dans les différentes circonstances et finalement dans l'ensemble de notre vie, tout cela est soumis à des lois . générales, où notre consentement, soit donné, soit refusé, a son rôle marqué. Le mécanisme apparaît à la surface ; mais au fond c'est la sagesse divine qui domine tout, qui règle tout : la part faite à la liberté de notre choix est elle-même fixée avec fidélité, avec justice et avec bonté.
Qu'on néglige pour un instant les expressions particulières de vision en Dieu et de causes occasionnelles, qu'on en fasse, suivant le mot préféré d'aujourd'hui, de purs symboles ; il sera difficile d'affecter pour le fond de ces théories un dédain superficiel. Il y a certainement une action supérieure que nous subissons ou plutôt qui nous apporte par son contact une aide consolante et fortifiante ; car par elle nous nous sentons unis à la plénitude de l'existence désirée. Tous l'appellent l'idéal ; et tous conviennent que, soit pour communiquer une partie de la perfection éternellement réelle, soit pour créer peu à peu ce qui n'existe pas, il est la plus grande force du monde intellectuel, disons plus brièvement du monde. Il est d'autre part des énergies partout répandues, toujours prêtes à agir pour nous à tout moment ; car la moindre expression de notre invisible pensée la mêle à des mouvements tout à la fois indépendants de nous par leur mécanisme et dépendants de nous par la manière dont notre volonté en obtient le concours dans une direction conforme à nos désirs.
En cette rencontre de l'idée et du mouvement, ce qui importe n'est pas l'écoulement des apparences sensibles par lesquelles nous sommes conduits dans la partie inférieure de notre existence ; c'est le rythme toujours obéissant du mouvement qui appelle l'effort de notre calcul et qui en justifie les résultats; c'est plus encore la vie de l'idée, réalité souveraine, donc réalité partout présente, partout bienfaisante autant que puissante, à laquelle rien n'est indifférent, au pouvoir
de laquelle rien n'est soustrait, si ce tfest ce libre arbitre, condition du seul amour que la Raison vivante, source des idées, tienne à voir répondre à son amour. Mais si cette réalité agit dans tous les temps et tous les espaces possibles, elle ne s'y manifeste pas seulement pour les métaphysiciens : elle a tout prévu: et tout en. formant le monde, elle a éternellement arrêté les moyens de le réformer dans ses déviations, de le relever dans ses chutes. Ces moyens, c'est la religion qui les offre à tous, en un ensemble de relations libres, mais ordonnées, où plus que jamais la volonté de l'homme obtient ce qu'elle veut, mais n a pas à se plaindre de voir reculer ce qu'elle dédaigne et s'évanouir ce qu'elle repousse.
Donc la doctrine de Malebranche , en étant plus une que celle de Spinoza, est aussi plus compréhensive que celle de Descartes, puisque nous y trouvons tout le monde surnaturel, expliqué par la .théologie, en accord avec la métaphysique et avec la science.
Quelle démonstration l'auteur nous donne-t-il du dogme et de son union avec les vérités toutes rationnelles? La même, répondrons-nous, que celle qu'il fournit dans son système du monde. 11 construit le tout, il le met sous nos yeux dans l'harmonie de son ensemble ; puis il nous invite à en vérifier la solidité, si malgré les belles combinaisons de l'architecture qui se justifient en quelque sorte d'elles-mêmes, nous persistons à douter encore. L'obéissance ponctuelle des lois physiques aux formules du géomètre, voUà la garantie de ce que la
science de la matière a trouvé au bout de ses déductions. Le contact de nos misères, la vue de ce que l'amour ou le mépris du Rédempteur leur apporte tour à tour d'adoucissement ou d'exaspération, doivent démontrer la vérité de la religion par une méthode analogue. Répétons-le cependant, si pénétrantes que soient les vues de Fécrivain, si ému que soit son amour quand il dénonce les désordres de la nature livrée à ses propres forces, la base qu'il propose à notre foi est plus profonde encore : à ses yeux, on peut la constater, on peut réprouver tout de suite, s'il est vrai, comme il le croit, qu'on ne saurait y trouver aucune fissure et aucun vide, que toutes les pierres y sont placées de manière à se soutenir les unes les autres, que le plan d'ensemble enfin y apparaît avec cette magnifique simplicité, gage d'une force qui, sur aucun point, ne se dément ni ne s'abandonne.
Malgré toutes les différences qui le séparent de saint Thomas et qu'il a tenu lui-même à signaler, à accuser, à exagérer par la vivacité de son langage, le grand Oratorien garde ainsi la tradition de l'Ange de l'École sur la subordination et l'accord des différents règnes de l'univers. De qui notre époque semble-t-elle le plus se rapprocher? De celui qui, avec Descartes, l'a devancée dans l'explication du mécanisme, ou de celui qui a vu partout les forces inférieures tendre à des formes supérieures par des mouvements où il faut voir non seulement la finalité, mais la spontanéité? Il est évident que nous oscillons entre les deux ; mais peut-
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être Fun et Fautre de ces deux beaux génies nous inviteraient-ils, en somme, à faire un effort de plus pour concilier leurs théories. Malebranche trouve plus simple de s'en tenir à Fharmonie des trois règnes, physique, spirituel et surnaturel, qu'il juge réalisée une fois pour toutes par Facte créateur, et de négliger, de nier même délibérément chez Fêtre créé toute action efficace d'elle-même et transitive. Mais en reconstituant, comme nous avons essayé de le faire, sa théorie très positive de la liberté, ne peut-on diminuer la profondeur du fossé qu'on a creusé entre sa doctrine et celle de la spontanéité de l'esprit? En eflFet, quand nous agissons, que créons-nous? Quelle force mettons-nous en mouvement, qui n'existe déjà sans nous? La force est une, et elle est invariable, rien ne se crée, rien ne se perd, disent les savants contemporains. A quoi on n'a guère eu d'autre réponse à faire, sinon que la volonté intervient, non en produisant dans la quantité du mouvement une augmentation ou une diminution dont elle est incapable, mais, en modifiant la direction de ces mouvements par la qualité de la fin qu'elle a choisie. Ainsi l'eflfort, qui consomme de l'énergie, est bien lié à la volonté, car il en dépend, mais il ne la constitue pas. C'est ce que l'on pouvait résumer à peu près en ces termes : « Ni notre raison, ni notre amour, ni notre liberté n'entrent dans le mouvement des phénomènes ; ils développent une activité tout intérieure qui ne tombe pas sous les lois de l'espace, qui ne peut être ni mesurée ni pesée, mais sous Faction de laquelle se
groupe et s'ordonne le déterminisme phénoménal de nos diverses facultés *. »
Il est permis de croire que de pareilles propositions obtiendraient aujourd'hui Tindulgence et — mieux exprimées — la faveur de notre philosophe. En revanche , il répudierait certainement toute théorie subordonnant la qualité à la quantité, donnant la seconde comme unique mesure de la première. Puis, revenant sans doute sur cette idée de la finalité qu'il avait maintenue contre Descartes, il se dirait, non plus seulement qu'elle existe dans les desseins de Dieu, avec la perfection qui lui est propre, mais qu'elle se retrouve dans l'homme, dans les autres êtres de la nature ; et que là ni ses obscurités, ni ses hésitations, ni ses défaillances ne sauraient nous empêcher d'y voir les degrés indéfinis — science complète, art idéal, intelligence, instinct, vie, énergie toute matérielle — de la participation irniverselle des existences à l'impulsion que leur a communiquée leur créateur.
En recevant ainsi cette impulsion, la volonté gardet-elle son autonomie? Non, certes, dirait le kantiste qui exige que la volonté ne soit guidée que par la considération d'elle-même. Mais Malebranche ne s'arrêterait point à cette objection. Il ferait observer d'abord que cette impulsion, l'homme l'accepte et la suit ou bien la repousse et la fait dévier. 11 expliquerait surtout que la volonté n'est ni intacte, ni complète, ni par conséquent