Traité de Tarn, de Jlieu, p
2. P. 19 du Traité de Vam. de DieVy et p. 61 de la Réponse générale qui le suit (même Tolume).
LE THÉOLOGIEN-PHILOSOPHE. 20t
mais c'est là une belle illusion sur laquelle on ne saurait asseoir aucun dogme.
« Comme je l'ai dit souvent, plus les plaisirs sont grands, plus Tâme s'oublie pour s'attacher à celui qui fait actuellement son bien-être. Ces âmes saintes peuvent dire, dans le transport de leur amour, qu'elles sont prêtes à souffrir des peines étemelles pour celui qui fait leurs pures et chastes délices, s'il était possible qu'il le voulût ainsi, ce qu'elles savent bien ne pouvoir être. Elles parlent sincèrement sans doute ; mais c'est que le plaisir actuel dont elles sont pénétrées les touche et les émeut davantage que les peines futures dont elles n'ont peutêtre alors qu'une faible idée. Et il faut remarquer qu'elles veulent aimer éternellement et qu'elles confondent apparemment le plaisir qui les fait aimer {non enim ama^ tuT^ dit saint Augustin, nisi quod delectat)^ et qui en même temps les rend heureuses, avec l'amour même*. »
C'est, nous le savons, cette polémique si sensée contre le quiétisme, qui a rapproché Bossue t de Malebranche, et a effacé, pratiquement du moins, leurs dissentiments sur les difficiles questions de la Providence et de la grâce. Reprendre ici point par pointées controverses, discuter toutes les objections élevées dans l^Ré-
1. Trois lettres au P.Lamy (à la suite du Traité de Vamour de Dieu), SMettreip. 250.
fiitation écrite par Fénelon, chercher comment chacune des propositions de Halebranche peut être ou dangereuse ou inoffensive, suivant l'interprétation qu'on lui donne, les étais qu'on lui apporte, les corrections qu'on peut lui faire accepter, tout cela mènerait loin.
La théorie des voies générales et simples semble mieux ménager la majesté divine et faire à la mâle prévoyance de l'homme des conditions plus dignes de sa raison et de son courage. D'un autre côté, l'âme populaire, disons plus simplement l'âme humaine, aimera toujours à se consoler par cette pensée, que Dieu est un père veillant sur tous ses enfants, et que l'infinité de sa bonté ne peut pas inutilement faire appel à l'infinité de son intelligence et de sa science. Faut-il opter entre ces deux conceptions? Faut-il croire qu'elles peuvent être conciliées par l'intervention de Jésus et par celle des intelligences bienheureuses? Et n'est-ce. pas précisément cette conciliation que Malebranche a tentée ? L'Église ne s'est pas prononcée sur tous ces problèmes, pas plus qu'elle n'a voulu lever tous les mystères de la prédestination.
Au point de vue historique, voici comment je voudrais conclure ce chapitre.
Théologiens et philosophes ont également reproché à Malebranche d'avoir mêlé et confondu les deux sciences. Dans les deux derniers siècles (y compris celui qui vient de finir) bien des efforts ont été faits non seulement pour les distinguer, mais pour les disjoindre et les mettre en opposition l'un avec l'autre. Si cette tendance a
provoqué une réaction, si beaucoup d'esprits faisant autorité pensent que la grande hérésie issue de la Révolution française a été de séparer ce qui en Dieu et par Dieu était uni, ne semble-t-il pas qu'on doive étudier rillustre Oratorien avec une sympathie moins défiante qu'on ne l'a fait souvent dans les deux camps?
Ce qui est sûr, c'est que cet effort pour concilier la philosophie et la théologie n'a nui ni à l'originalité ni à l'indépendance du théologien-philosophe. Il était cartésien passionné. Ponrtant il s'est séparé de Descartes sur quelques points où la grande majorité des philosophes spiritualistes et de ceux mêmes qui relèvent de Descartes l'ont suivi. Or, il n'est point difficile de montrer que ces corrections, c'est dans ses croyances religieuses et théologiques qu'il en a puisé l'idée.
D'une manière générale, c'est à la théologie qu'il doit d'avoir complété le cartésianisme par saint Augustin, et d'avoir retrouvé faiblement, mais non pas tout à fait inutilement, dans saint Thomas, ce qui s'y était conservé de platonisme. Mais voyons les trois points précis de dissidence que tous les historiens et tous les critiques ont plus particulièrement signalés.
Le disciple n'admet pas avec le maître que Dieu ait établi les lois étemelles par un pur décret de sa volonté « comme un roi établit des lois dans son royaume ». Suivant lui la volonté de Dieu fait bien les existences; elle ne fait pas les essences, et les vérités qui gouvernent les unes et les autres sont immuables et nécessaires. « L'idée qu'il n'y a point de raison des volontés
de Dieu, que ces volontés mêmes », bouleverse toutes ses idées sur la conduite providentielle du monde et sur la distribution de la grâce. Il faut même remarquer que cette assimilation de Dieu à un roi de la terre n'est pas sans réveiller*, sans convier presque à la révolte, ses secrètes dispositions au mépris de la puissance brutale des rois du monde. Bref, le Dieu de Descartes créant les principes de la géométrie, les lois des proportions et par suite celles de la justice, n'est pas le Dieu sage et bon que la religion apprend à aimer; et c'est là la principale raison de la dissidence.
C'est une même raison qui fait repousser à Malebranche la proscription prononcée par Descartes contre la considération des causes finales. Le maître n'avait pensé qu'à la physique. Il ne s'était pas assez soucié du besoin de « connaître quelque chose des desseins de Dieu » pour mieux les aimer. C'est dans cette disposition que le disciple s'applique à démontrer comment Dieu n'a pas fait les esprits pour les corps, mais les corps pour les esprits, conmientil veut être mérité avant d'être possédé, comment il a fait le monde présent pour le monde futur..., principes sans lesquels toute religion est renversée.
C'est encore à la théologie que le disciple doit d'avoir repoussé les idées de son maître sur le prétendu caractère indivisible de la liberté, à laquelle, dit la quatrième Méditation^ « on ne peut rien enlever sans la détruire ».
1. Voyez particulièrement i{é/Zea?i07i5 sur la prémotion physique, p. 18G, 187, de l'édition de 1715, et la II« partie da Traité de Morale.
« 11 est vrai, dit le Traité de la Nature et de la Grdce^j que, selon rinstitution de la nature ^ tous les hommes étaient également libres ; mais la concupiscence a tout corrompu. » Ainsi Descartes n'a envisagé que Tinstitution de la nature, et sous un point de vue « abstrait ». Malebranche prend la nature telle qu'elle est actuellement, il analyse avec une finesse et une sagacité merveilleuses tous les éléments d'inégalité qu'y introduisent les rapports de l'âme et du corps, les variétés dans la structure et le développement des organes, les caprices de la concupiscence, l'obéissance ou la désobéissance à la grâce, et ainsi de suite à l'infini.
Montrer la liberté inégale, inégale d'un homme à un autre homme, inégale dans les différentes circonstances de la vie, n'était-ce pas faire comprendre le vrai caractère et la réalité du libre arbitre, alors que les hérétiques lui refusaient sa place et son rôle en niant tout intermédiaire entre la tyrannie de la nature et l'action invincible de la grâce? Oui, et c'est bien à ces distinctions qu'il doit d'avoir vu plus clair en face de Técueil. Après y avoir regardé attentivement, on se persuade que sa métaphysique, même sans le secours de la théologie, ne l'eût point conduit au naufrage. Il faut l'avouer cependant, ces formules. Dieu est l'imique acteur, l'homme ne fait rien, et cette autre idée, que la conscience ne nous donne de notre effort qu'un sentiment confus, tout cela risquait bien d'être interprété, non sans vraîsem-