Malgaigne (1806-1865)
Ed 1856, on voyait encore, sur l’ancienne place Saint-Michel à Paris, à l’extrémité de la rue Soufflot, une vieille maison bariolée de diverses façons ; c’était la résidence d’un marchand de couleurs ; au fond d’une sombre cour, au premier étage, existait alors une pension bourgeoise^ tenue par M*"® Gay et bien connue dans le quartier Latin. Elle réunissait des artistes, des professeurs libres, des étudiants en droit et en médecine, petite élite de travailleurs dont quelques-uns sont arrivés depuis à la célébrité. Là nous vivions tous, malgré la diversité de nos études, dans une intime camaraderie. Que de fois ne nous sommesnous pas rappelé cette vieille table d’hôte, en relisant le Père Goriot de Balzac! Le menu était maigre, mais la conversation était abondante et intarissable, chacun parlait de ses travaux, de ses maîtres favoris. Dans la bouche des étudiants en médecine revenait
quotidiennement le nom d’un professeur illustre, de Malgaigne, avec le témoignage d’une sympathie ardente et d’une popularité de bon aloi. Son talent de professeur, sa verve éloquente et sarcastique comme orateur, soit à l’École, soit à l’Académie, ses théories originales, ses inventions et sa méthode, tout était la matière sans cesse renouvelée des entretiens des élèves de la Faculté de médecine ; leur enthousiasme avait gagné plus d’un des disciples d’Oudot, de Pellat et de Valette. Pour nous, nous étions bien loin de croire que, onze ans après, l’une des filles jumelles de Malgaigne nous serait donnée en mariage, et que, jusqu’à sa mort, nous trouverions dans cette alliance les joies trop peu durables que la destinée réserve aux hommes.
La mémoire de Malgaigne n’a pas péri. Sa renommée n’a pas souffert à l’excès de l’atteinte inévitable du temps. Elle a été rappelée au public par l’éloge que M. le professeur Jaccoud, secrétaire perpétuel de l’Académie de médecine, a prononcé à la séance solennelle du 15 décembre 1903.
Nous avons pensé qu’en nous plaçant à un point de vue différent de celui de l’orateur académique, et en laissant aux savants l’étude des travaux spéciaux de Malgaigne sur la chirurgie appliquée, nous pourrions, avec quelque intérêt pour les personnes même étrangères à la profession médicale, exposer, à notre tour, sa vie et ses idées. Plus d’une leçon se dégage de son existence laborieuse, de sa méthode et de ses
principes sur la recherche de la vérité, des règles qu’il a suivies pour la direction de ses travaux et de ces travaux eux-mêmes. Les écrits de Malgaigne, les pages trop rares qu’il a laissées sur divers événements de son existence, des papiers de famille, des souvenirs de contemporains bien peu nombreux à présent : tels sont les éléments de cet essai dont nous ne nous dissimulons ni les imperfections ni les inévitables erreurs.
On s’étonnera peut-être qu’un vieil homme de loi ose ainsi mettre le pied sur le terrain de la médecine ; ce qui l’excusera c’est une sorte d’affinité traditionnelle qui existe à certains égards entre la Faculté de médecine et le Palais de Justice. Le culte des travaux de l’esprit, la pratique d’une profession laborieuse, le respect d’anciens usages, l’habitude de soulager, avec un dévouement souvent méconnu du public les maux physiques comme les détresses morales des hommes, la régularité d’une vie absorbée par les travaux professionnels et dédaigneuse des plaisirs que le cosmopolitisme moderne voudrait imposer : tout cela crée entre ces deux branches des professions libérales, des liens qui ne sauraient être méconnus. Ces deux éléments éclairés de la vieille bourgeoisie parisienne ont plus d’un sentiment identique : la foi et le dévouement au progrès, la haine des chimères, l’amour de la vérité, le goût d’un langage simple et clair, la philosophie tolérante de ceux que l’expérience maintient dans ces régions
tempérées, où la voix de la raison se fait le mieux entendre. Malgaigne peut être reconnu comme le type de ces personnages qui, pour être devenus plus rares peut-être qu’autrefois, n’ont cependant pas encore disparu. Nous parlerons de lui en toute indépendance, comme il l’a fait lui-même dç ses amis ; c’est le seul moyen, à notre sens, de rendre un véritable hommage à la mémoire d’un penseur qui a pris pour devise : Réalilé dans la Science^ et mor allié dans rA?'t, et à qui on peut justement appliquer le mot de Fontenelle, sur Chirac, médecin célèbre de la Régence : « Les grands médecins sont ceux dont la pratique, fondée sur les principes d’expérience établis, est la plus sure et la plus heureuse, mais ceux ÿui établissent solidement de nouveaux principes sont cVun ordre plus élevé. Les uns portent l’art tel qu’ils le trouvent jusqu’où il peut aller, les autres le portent plus loin qu’il n’allait. »
M. Jaccoud a fait d’un mot le plus bel éloge de Malgaigne en lui donnant le grand nom de Réformateur.
Malgaigne était originaire des Vosges, pays remarquable par ses beautés naturelles et par une race d’hommes vigoureux et énergiques, patriotes, appliqués au travail, pleins de bon sens et partisans de tous les progrès. L’enthousiasme ne manqua jamais dans cette terre un peu rude ; l’amour de la patrie s’y est personnifié dans une héroïne: Jeanne d’Arc la bonne Lorraine. On sait que cette province n’a
MALGAIGiNE
jamais cessé de donner à la France, avec des artistes et des poètes, des hommes d’Etat sages et perspicaces, qui ont rendu au pays de grands services dans les temps difficiles.
Malgaigne est demeuré l’illustration de Charmes, chef-lieu de canton de l’arrondissement de Mirecourt, petite ville située sur la rive gauche de la Moselle, aux abords d’une grande forêt. C’est là que François-Joseph Malgaigne vit le jour le 14 février 1806 ; son père François Malgaigne, né en 1777, était un officier de santé attaché d’abord au 6® régiment d’artillerie à pied, sa mère se nommait Marie-Madeleine Bocatte. La famille de cette dame avait des prétentions nobiliaires : elle se flattait de se rattacher aux seigneurs nobles de Malortie qui étaient des chevau-légers de Lorraine. Un Malortie avait été colonel des gardes sous Louis XV, il se serait ruiné à la cour, ce qui expliquerait la situation modeste de ses descendants. Nous ne jugeons pas la valeur de cette tradition de famille. Nous avons appris par nos propres recherches que, dans un acte de baptême du 23 janvier 1736 concernant François Bocatte, on indique que sa mère, une de Malortie, était une dame noble et que le parrain du nouveau-né fut un seigneur du temps, François de Luxer, auquel se rattachait peut-être le général de ce nom mort à Paris en juillet 1904. L’aïeul maternel du chirurgien Malgaigne était devenu un simple homme de loi à Charmes. S’il faut en croire
un récit local, les Bocatte et les Malgaigne étaient tous les deux d’origine italienne ; leurs ancêtres s’étaient fixés en Lorraine pour y exercer l’un la pharmacie, l’autre la médecine, au temps des guerres de Louvois, et ils furent attachés à l’armée pour y remplir les fonctions de leur art.
L’aïeul de Malgaigne, portant comme lui les prénoms de Joseph-François, fut officier de santé à Charmes. 11 vécut de 1740 à 1813.
François, le père de Malgaigne, se signala parles services qu’en sa qualité de médecin il rendit, dans diverses campagnes, aux armées de Napoléon. 11 se distingua encore plus par les soins qu’il donna, en 1813 aux victimes d’une épidémie effroyable de typhus qui enleva, avec son père, la neuvième partie de la population de Charmes. Lui-même fut atteint par le fléau, au lit de ses malades, mais il survécut, et il ne succomba qu’en 1832 lors de l’invasion du choléra en France.
La mère de Malgaigne vécut jusqu’au lo avril 1833 à Charmes, où elle habitait dans une maison située rue du Fair qui porte encore le nom de maison Malgaigne.
En 1894, la ville de Charmes, pour honorer la mémoire du professeur, a donné son nom à une ancienne voie de la ville appelée auparavant la rue des Tanneurs.
En 1843, après avoir vécu quelques années à Paris, d’une vie commune avec sa sœur Eugénie,
Malgaigne songea à se marier. A cette même époque, il fut chargé par un de ses amis de demander la main de la fdle d’un de ses clients, M. Pommier. Cette demande ne fut pas agréée par la jeune personne qui, au contraire, parut témoigner un intérêt plus vif au négociateur; ces dispositions enhardirent l’intermédiaire à parler en son nom, et à solliciter pour lui-même l’honneur refusé à un autre. Le dénouement, qui ressemble à celui d’une comédie de notre ancien théâtre, et qui rappelle un peu l’aventure de P. Corneille qui nous valut la pièce de Mélite, ne se fit pas attendre. Le 24 mai 1843 Joseph François Malgaigne âgé de trente-sept ans, docteur en médecine, chevalier de la Légion d’honneur et du mérite militaire de Pologne, professeur agrégé à la Faculté de médecine, épousa à la mairie de l’ancien XP arrondissement de Paris, Aglaé-Françoisc Pommier, née à Paris le 30 juillet 1818, fille de Antoine Pommier, propriétaire et de Julie Pierpont, décédée le 23 juillet 1826.
L’un des témoins du mariage était un ami de l’époux, son maître, Pierre Gama, chirurgien en chef des armées, officier de la Légion d’honneur et chevalier de l’ordre royal de Wasa de Suède, dont nous aurons à parler plus loin.
De ce mariage sont nées, le 8 mars 1844, deux filles jumelles: Honorine-Amélie, femme d’Edouard Pilastre, avoué honoraire, l’auteur de ce récit, qui
la perdit le 27 février 1890, et Aline-Eugénie, ma-
riée au professeur Léon Le Fort et décédée le 25 mai
Malgaigne était mort le 17 octobre 1865 à Saint- Gratien, canton de Montmorency (Seine-et-Oise). Sa veuve lui survécut jusqu’au 10 janvier 1893. La famille de Malgaigne est représentée aujourd’hui par ses petits-enfants : d’une part Marguerite Pilastre, mariée à Henri Merlin, avocat à la cour d’appel de Paris et Lucien Pilastre, d’autre part, Raymond Le Fort et Jeanne Le Fort, épouse de Félix Lejars, chirurgien des hôpitaux, à la Faculté de
médecine de Paris.
Après avoir résumé l’ensemble de la vie de Malgaigne, nous allons en étudier à présent tous les détails.
Jeunesse de Malgaigne. — Le père de Malgaigne, dont la fortune était des plus modestes, n’avait d’autre ambition pour son fils que de le voir devenir officier de santé à Charmes, comme lui-même et comme son aïeul. Le jeune homme avait des visées plus hautes. 11 reçut les premières leçons à l’école communale ; plus tard, il fut envoyé dans un collège du voisinage dirigé par un ecclésiastique, M. Mutsuque, homme d’un mérite supérieur. Des renseignements que nous avons recueillis à Charmes, il résulte que cette petite pension fut créée par M. Gérard, curé de la paroisse, qu’elle eut un certain éclat sous la direction de son successeur, M. Mut-
suque, qui réunit clans le presbytère et la maison voisine jusqu’à 35 pensionnaires. 11 était aidé d’un professeur et de ses deux vicaires ; il enseignait les études classiques, jusqu’aux humanités exclusivement. L’Instilutionlinitavec M.Mutsuquequi mourut en 1839. Jusqu’à F âge de treize ans le jeune écolier ne se distingua pas beaucoup de ses camarades, mais alors il se développa au physique et au moral de la façon la plus heureuse et il obtint dans ses classes toutes les couronnes. Il eut la bonne fortune de rencontrer pour compléter ses études un maître éminent: l’abbé Alliot. Ce dernier lui fit achever ses humanités, et lui inspira avec l’amour des lettres, le goût des sciences naturelles et médicales dont il était lui-même animé.
La vie de ce prêtre original, dont l’influence heureuse s’exerça sur Malgaigne, et qui demeura toujours son ami, malgré les singulières vicissitudes de son existence, mérite qu’on s’y arrête.
Le curé Alliot. — Ce personnage figure dans V Histoire des hommes illustres du département de l'Oise publiée par Ch. Brainne, en qualité de prêtre, de savant, de médecin. François Alliot naquit en IT98 à Gibaumeix, petit village du canton de Colombey dans le département actuel de Meurthe-et- Moselle. Il mourut vers 1873 dans les environs de Bar-le-Duc, Dans sa jeunesse, il vint à Paris, il y étudia le Droit, la médecine, la théologie; il entra
dans la prêtrise, sans cesser de poursuivre ses études générales sur les sciences. Il fut d’abord en 1833 et en 1834 desservant de l’église de Montagny Sainte- Félicité, dans le canton deNanteuil-le-IIaudouin (Oise). Il se signala dans cette comnaune par son dévouement pour ses paroissiens, victimes d’une épidémie de choléra. Ses connaissances médicales lui permirent de leur donner des soins efficaces. La médecine semblait répondre mieux à ses goûts que l’état ecclésiastique ; aussi, après quelques années d’exercice de son ministère, François Alliot abandonna-t-il ses fonctions pastorales pour se consacrer au soulagement des malades. 11 vint s’établir dans un faubourg de Senlis, au lieu dit le gué de Creil et de Pont, sur la route de Saint-Maxence, y acheta un terrain et y fit bâtir une maison isolée. Là il continua à se livrer aux études médicales, religieuses et philosophiques qui lui étaient chères ; il acquit une connaissance étendue de l’art de guérir, il se fit recevoir officier de santé, il donna à ses voisins des conseils dont les heureux résultats lui attirèrent une grande réputation. Séquestré du monde en apparence, il recevait des visites et n’en faisait pas. 11 vécut de la sorte pendant quinze ans d’une existence singulière. Tout en prodiguant des consultations aux malades, il composait des livres religieux et philosophiques où l’ôn remarque, avec une érudition débordante, un style vif et animé, des pensées hardies et originales. Il conseillait non seulement les gens qui souffraient
physiquement, mais aussi tous ceux qui voulaient avoir son avis sur les questions qui agitaient son esprit : la morale, le progrès des sciences, la rénovation de Fart médical, la réforme des lois. Sa conversation était pleine d’intérêt, son humeur douce, son accueil bienveillant, son désintéressement absolu. Son détachement de la vie matérielle lui valut la réputation méritée d’un homme tout à fait excentrique. Les Senlisiens ont été plus frappés de la bizarrerie du personnage et de la singularité de son existence mystérieuse dans son ermitage que de ses talents comme philosophe et comme médecin. Le souvenir de cet original qui ressemblait par certains côtés à un anachorète ou à un fakir n’a pas disparu dans les lieux qu’il a si longtemps habités, ainsi que Fattestent les récits des derniers témoins de ce temps déjà éloigné.
Si l’abbé Alliot avait acquis une véritable popularité chez les malades de son entourage, il était naturellement moins bien jugé par les médecins auxquels il faisait une sorte de concurrence. D’un autre côté les membres du clergé le trouvaient quelque peu compromettant avec ses allures étranges, ses travaux et ses livres remplis de paradoxes k
'■ François Alliot a publié un^grand nombre d’ouvrages de philosophie, de théologie et de médecine parmi lesquels nous citerons ; La Philosophie des Sciences, en 7 volumes, dont le premier volume parut en 1824 et les suivants en 1833, 1846, 1851. La nouvelle doctrine classique ou la saine législation des sciences, démontrée par ses principes et par ses lois (1862), La Bible enfin expliquée (18^7), Le progrès ou les destinées de Vllumanüé (1865), LeWres
M. Tremblay qui a connu le curé Alliol a tracé de lui le portrait suivant :
« En se livrant exclusivement aux travaux de la pensée, M. Alliot semblait avoir oublié qu’il avait un corps. Il poussa plus loin peut-être que Diogène l’oubli de tout souci de sa personne et de toute convenance envers les autres. Constamment couché, sans être malade, il se borna à ne satisfaire que les besoins de la simple nature ; il couchait nu sur un matelas posé à terre usé et aplati par une pression de plusieurs années, n’ayant pour toute couverture que quelques lambeaux d’étoffe et pour oreiller qu'un escabeau de bois où il appuyait sa tête toujours nue, et sur lequel il plaçait sa sébille contenant l’argent des consultations. Près de lui était une table où un jeune homme écrivait sous sa dictée, un fauteuil et une couchette couverts de ses brochures et de ses manuscrits. Quelques chaises trébuchant sur leurs pieds inégaux, cachaient des boiseries en mauvais état. C’est dans ce pitoyable taudis qu’on a pu voir M. Alliot étendu sur le sol, avec de longs cheveux, une barbe et des ongles de vingt ans. Son aspect, ajoute M. Tremblay, était repoussant, et
philosophiques de la Montagne, suite du Progrès, Démonstration des erreurs des Sciences (1866), Nouvelles lettres philosophiques de la Montagne, Lettres supplémentaires aux récentesprovinciales[iSl l) ,e\ c.
Il avait fait imprimer encore en 1848 l’Essai de la solution d'un problème d'économie politique : Des moyens d'arracher la France aux mains qui pèsent sur elle; et à d’autres époques des ouvrages de toute autre nature, tels que : La Philosophie des adolescents. Lapratique médicale des familles, etc. Il donnait à son système philosophique le nom de Ratiosensitivisme.
pourtant, c’était là que, quittant leurs châteaux ou leurs salons, des dames élégantes, des hommes titrés, des érudits, des philosophes, des hommes en bonne santé, aussi bien que les malades venaient s’asseoir pour consulter cet homme bizarre qui savait guérir et enseigner, instruire et consoler. Et, comme pour faire contraste, on voyait à côté de ce réduit infect un salon élégamment meublé et d’autres petites pièces entretenues avec une rigoureuse propreté, mais toujours vides. Ce n’était pas par indigence ou par avarice que M. Alliot vivait ainsi, car sa maison lui coûtait ‘quelques frais : il faisait une bonne part aux pauvres de l’argent qu’il recevait, et il lui en restait assez pour vivre selon les convenances sociales de sa profession ».
Etait-ce cynisme, paresse, originalité, calcul? M. Tremblay croit que c’était la bizarre préoccupation d’une âme qui oublie son enveloppe et qui vivait par l’esprit sans s’inquiéter du corps.
a Telle était la façon de vivre de celui qu’on appelait « le Diogène de Senlis. »
« Enfin M. Alliot se lassa de cette existence singulière, il vendit sa maison en 1852. Après de longues années d’une réclusion absolue et d’un continuel alitement, il se leva, se fit peigner les cheveux, couper la barbe et les ongles, prit un bain et essaya de se tenir sur ses pieds. Il avait tellement perdu l’usage de ses jambes, qu’après l’avoir habillé, il fallut le soutenir durant les quelques pas qu’il eut à
faire pour se rendre à la cathédrale de Senlis, où il assista avec recueillement à une messe d’actions de grâces. Un grand nombre d’habitants s’étaient rendus à l’église pour le voir ; on examinait avec un religieux silence ce prêtre, ce médecin, ce philosophe si remarquable par les œuvres de l’esprit et dont la figure pâle et amaigrie, le corps frêle et comme déformé par dix ans d’une attitude et d’une séquestration volontaires, eussent été pour tout autre un affreux supplice. Après la messe, M. Alliot fut reconduit chez lui, s’occupa de son déménagement, fit ses adieux à quelques personnes, monta en voiture ot partit. »
François Alliot qui avait repris la soutane retourna dans son pays natal, où il continua à publier des livres philosophiques et religieux.
Il avait gardé des relations amicales avec Malgaigne, «on ancien élève, et avec sa famille dont plusieurs membres allaient le visiter dans son ermitage ; ceux qui survivent ont conservé un excellent souvenir de sa science, de sa bonté, de son désintéressement et de son dévouement à ceux qui souffraient.
François Alliot écrivait dans son discours sur les pseudo-philosophes ces mots qu’on peut lui appliquer à lui-même : « Le célibataire généreux qui se dévoue corps et biens au service de ses semblables sans appartenir à aucune corporation monastique n’est ni un solitaire, ni un anachorète, mais il doit être déclaré le plus grand d’après ces paroles for-
melles de Jésus : « Que celui d’entre vous qui voudra être le plus grand soit le serviteur de tous. »
On devinera par ce qui précède l’action puissante que dut exercer sur l’intelligence ouverte et l’âme ardente du jeune Malgaigne, un chercheur original et savant tel que François Alliot.
Après avoir reçu les leçons d’Alliot, Malgaigne, dès l’âge de quinze ans, vint à Nancy pour y commencer ses études médicales. Il se livra avec ardeur à ces travaux pour lesquels il avait une vocation véritable. Dans sa correspondance avec son père, il lui donne, avec une précision remarquable, le détail de ses occupations ; elles s’étendaient aux parties les plus diverses de la science.
Nous avons retrouvé une lettre fort curieuse qu’il adressa à son père le 28 juin 1823. On remarquera qu’elle émane d’un jeune homme de dix-sept ans ; on sera frappé sans doute, de l’étendue des travaux de l’étudiant, de la nature de son esprit et de la décision déjà apparente de son caractère.
« Nancy, le 28 juin 1823. — Mon cher papa, voilà bien longtemps que je n’ai reçu de vos nouvelles ; vous ne m’aviez même rien fait dire par mon oncle, quand il est venu à Nancy. Je ne sais à quoi attribuer votre silence ; car ce n’est pas sans doute le souvenir de mon escapade que vous m’avez pardonnée. Si c’est la multitude de vos occupations et le nombre de vos clients, je m’en réjouis avec vous, mais je suis un peu fâché qu’ils me privent du plai-
sir de recevoir vos lettres. J’ai souhaité une bonne fête à M. le curé, il ne m’a pas répondu, serait-il fâché contre moi ? Je vous prie, mon cher papa, de faire ma paix avec lui ; il m’aime tant qu’il ne doit pas avoir de peine à me pardonner.
« Nous continuons nos cours avec ceux de clinique chirurgicale et de physiologie ; ce dernier est fait trois fois par semaine par M. Bonfils, le fils, c’est un cours seulement élémentaire. Dans la chimie, nous en sommes au milieu des métaux ; nous avons fait l’autre jour le potassium. La botanique va selon la floraison, aussi il est bien difficile d’étudier ainsi sans méthode, on s’égare à chaque pas. La clinique va son train, assez lentement à la vérité ; cependant, les archives de l’École ont pris naissance dans une observation sur une carie des vertèbres avec un dégât intérieur horrible. On n’a reconnu la maladie que par l’autopsie cadavérique. On a donné des malades à observer aux quatre plus anciens, notre tour viendra après eux. La pathologie générale nous apprend maintenant les signes tirés de la poitrine ; ceux de la face, du cou, du dos ont été vus dernièrement. La pathologie chirurgicale va avoir fini les fistules ; nous avons donc vu dans l’ordre que nous suivons, les inflammations, les abcès et les fistules; mais ce ne pourra être fini cette année. Les accouchements ne se démontrent pas encore par la clinique. On nous a donné la théorie du toucher et de l’accouchement naturel dans toutes les positions ;
dans peu je serai à môme de vous envoyer votre premier volume de Baudelocque. Un de mes anciens vient encore de partir pour Metz comme chirurgien surnuméraire ; il ira de là en Espagne assez tôt à ce qu’il croit. Je rédige mes cahiers dont deux de Pathologie et de Chirurgie, je les revois sur mon auteur. Une leçon de M. Simonin me tient souvent lîî à 13 pages de 30 lignes au moins. Les autres professeurs sont loin d’aller si vite. Nous faisons presque chaque trois jours des autopsies ; maintenant le professeur y assiste et nous fait l’histoire du malade et de sa maladie, puis il fait remarquer tout ce qu’on découvre de remarquable, en sorte que nous nous instruisons de toutes les manières. On parle beaucoup ici d’une École de Droit qui, dit-on, devrait être établie Fan prochain. On dit aussi que l’École de Médecine aura un batiment particulier loin des curieux et du bruit. En attendant, nous nous portons tous bien et nous pansons ceux qui se portent mal. Présentez mes amitiés à M. le curé et souhaitez le bonjour à mon oncle et à ma tante. Mon oncle a oublié de m’envoyer un « Linné » qu’il m’avait promis. Je vous prie de Fen faire souvenir. Bonjour papa, bonne santé et aimez-moi toujours. Je vous embrasse de tout mon cœur et suis votre respectueux fds. » Avec un enseignement aussi étendu et une application semblable ses progrès furent rapides ; aussi, dès l’âge de dix-neuf ans, obtint-il le titre d’officier de santé. Malgré ces succès, Malgaigne n’était pas
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disposé il s’enfermer dans les limites d’une spécialité professionnelle. 11 s’adonnait à de premiers essais littéraires par des compositions en prose ou en vers dont le goût était alors plus répandu qu’aujourd’hui chez la jeunesse. Fidèle à la mode de son temps, il avait écrit une tragédie dont le sujet était emprunté à un livre de Saint-Réal, alors en grande faveur : La Conspïralion des Espagnols contre Venise. Il y mettait en scène le célèbre Jaffier, qui, après s’être allié aux conspirateurs, révéla le complot pour en éviter les conséquences désastreuses, fut trompé par ceux qui lui avaient promis une amnistie, vit supplicier ses compagnons, se révolta contre les persécuteurs et périt lui-même les armes à la main. Malgaigne, à défaut d’acteurs de profession, recourut pour la représentation de son' œuvre à une famille d’artisans qui jouaient la pièce dans une ancienne boutique éclairée par une lampe. Cette tentative rappelle de loin le théâtre populaire qui, de nos jours, a eu tant de succès à Bussang dans les Vosges, bien que la troupe ne fût composée que des habitants d’un village. D’ailleurs Malgaigne ne fuyait pas la société de Nancy. Nous avons retrouvé une comédie de lui en un acte intitulée : Les Caprices, dédiée aux dames par un amateur de dix-huit ans. Son auteur avait déjà l’ambition de se faire connaître et de parvenir. A cette époque il collabora à des journaux de Nancy; il dirigea même en 1825 le Propagateur de la Lorraine, mais la couleur libérale de
celte feuille excita les suspicions du préfet et de l’évêque, Forbin Janson ; à leur sollicitation, Frayssinous, alors ministre, s’intéressa assez à ce journal pour en ordonner la suppression à la fin de la première année de sa publication. Malgaigne y avait déjà révélé avec l’élégance et la précision de son style, l’ardeur mordante et passionnée de son esprit
Privé des médiocres ressources de son journal, il devint, en 1826, le secrétaire de M. de Villeneuve. Il ne pouvait que gagner dans une collaboration avec ce savant grand seigneur. Le marquis de Yilleneuve-Trans, né à Saint-Auban en 1784, s’était fixé en Lorraine; il mourut à Nancy en 1850.11 fut connu en son temps par de nombreux travaux littéraires et historiques dont les principaux sont : Les Notices sur le duc de Lorraine ; L'Histoire de René d'Â njou ; Les Monuments des Grands-maîtres de f ordre de Saint- Jean de Jérusalem ; L'Histoire de saint Louis.
Ces débuts littéraires eurent, en somme, sur Malgaigne, une influence utile qui se révéla plus tard. On peut remarquer en effet que l’excellente instruction classique qu’il reçut, son amour et son culte des lettres, ses essais dans la littérature, dans le journalisme même, ont donné prématurément à son esprit un éclat particulier et lui ont assuré une supériorité marquée, quand il appliqua ses talents à l’étude et à la pratique des sciences positives.
Cependant, loin de favoriser l’activité et l’ambition de Malgaigne, sa famille paraît avoir voulu en
entraver l’essor. Quand il eut achevé à Nancy ses premières études médicales, Malgaigne en effet eut avec son père un conflit relatif à sa carrière. L’officier de santé de Charmes voulait que son fils, pourvu du même titre que lui, revînt dans sa ville natale et lui succédât dans ses modestes fonctions. Mais l’ambition du jeune homme était plus haute, ce qui amena une rupture avec les siens ; il partit pour Paris riche d’espérances, mais fort léger d’argent.
La plus grande gêne l’y attendait, il dut vivre avec 85 centimes par jour. Il travaillait couché dans son lit pour ne pas souffrir du froid, n’ayant pas d’argent pour allumer du feu; il préparait lui-même ses maigres aliments. Il menait réellement la vie misérable que Balzac a prêtée dans son imagination a plus d’un de ses héros. M. Jarjavay, dans l’éloge de Malgaigne qu’il prononça le 3 novembre 1866 à la séance de rentrée de la Faculté de médecine, a rappelé les durs commencements de celte grande existence, il a indiqué comment le pauvre étudiant parvenait à suffire à ses besoins : « Ce que Malgaigne avait appris en anatomie et en physiologie dans l’Ecole de sa province, il l’enseigne et sa main déjà savante dirige la main novice des nouveaux venus dans Part des dissections ; il recueille des observations dans les cliniques et publie des articles dans les journaux de médecine. Au bout de quelque temps, il partage avec une sœur l’héritage paternel, en consacre le produit au maintien de ses éludes. Cependant, il se
fût trouvé parfois dans le dénùment, si un homme non moins recommandable par les qualités de cœur que par celles de l’esprit, A. Chardin, un ami d’enfance, n’eut été là pour lui prêter appui. »
Cependant, Malgaigne, par un travail assidu, poursuivait avec succès la carrière dans laquelle il était entré. Au début, sa parole était peu sympathique ; sa voix avait un accent lorrain très prononcé qu’elle ne perdit pas entièrement ; il se laissait volontiers aller dans son langage à son humeur sarcastique, il péchait quelquefois par un ton déclamatoire, mais peu à peu, ces légers défauts disparurent, ou furent fort atténués, et sa puissance oratoire enleva tous les suffrages. En 1826, il fut reçu par concours élève de l’Ecole pratique. En 1827, il devint externe des Hôpitaux ; il obtint cette même année le prix de la Société médicale d’émulation pour son mémoire sur une nouvelle théorie de la Voix humaine. La nécessité lui fit alors embrasser la carrière de chirurgien militaire ; il entra au Valde-Grâce en 1828, il obtint en 1829 le premier prix de chirurgie, la médaille d’or et il fut nommé chirurgien sous-aide major.
Dans cette période de sa vie il eut pour maître Gama, originaire de Rombas (Moselle) lequel, signe bien caractéristique de l’époque, était déjà membre de la Légion d’honneur et chirurgien principal des armées, quand il se fit recevoir docteur en 1814 à la Faculté de médecine de Montpellier. Le baron Percy
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rapporte dans son très intéressant Journal, récemment publié, que Gama, fit sous ses ordres, la campagne d’Espagne en 1809. Il rappelle qu’il le fit décorer avec d’autres chirurgiens par Napoléon et il ajoute dans son style touchant : « Ce jour sera compté parmi les plus beaux jours de ma vie. Gama est accouru tout rayonnant de joie et ivre de reconnaissance ; je me réjouis de lui donner le petit bout de ruban». En 1812 Gama devint chirurgien en chef de rilôpital militaire de Strasbourg, de là il passa avec les mêmes fonctions au Val-de-Grâce à Paris où il fut nommé premier professeur à l’hôpital militaire d’instruction. Il vécut jusqu’en 1861.
Il a laissé de nombreux écrits sur l’Histoire de la médecine militaire en France, sur les plaies des armes à feu, sur le service de santé militaire, sur la Réforme des Hôpitaux de l’armée, sur l’organisation du corps des médecins militaires. Son esprit était étendu, il nese bornait pas à suivre des méthodes connues avant lui, il s’appliquait à faire progresser la science médicale par des découvertes nouvelles. Gama exerça une influence marquée sur l’esprit de son élève ; il demeura lié avec lui par une amitié dont il lui donna une preuve en acceptant d’être l’un de ses témoins quand il se maria.
Malgaigne était sorti l’un des deux premiers au Concours ; il avait le droit, en cette qualité, de rester attaché au Val-de-Grâce, ce qui lui permettait de continuer avec facilité ses études spéciales; aussi
éprouva-t-il une grande surprise et un dépit légitime quand il reçutl’ordre de rejoindre un régiment pour y remplir les fonctions de son grade.
11 vit dans cette mesure une injustice et, pour ne pas s’y soumettre, il donna sa démission.
Le 9 août 1830 il présenta à l’Académie des sciences, un travail étendu sur une nouvelle théorie de la vision.
Le 28 mars 1831 il soutint sa thèse intitulée : Paradoxes de médecine théorique et 'pratique. M. Jaccoud dit à ce sujet : « Il avait vingt-cinq ans et cette thèse est aussi remarquable par l’étendue et la maturité des connaissances que par le mode de l’argumentation. La plus grande partie est un plaidoyer sur la nécessité d’un enseignement officiel d’histoire et de littérature médicales. L’argumentation ne demande rien au raisonnement ni aux considérations. Elle consiste uniquement à relever une série d’erreurs ou d’émissions accréditées faute de notions historiques exactes. » M. Jaccoud nous révèle que, dès cette époque, Malgaigne bravant des préjugés séculaires, prédisait une réforme considérable, que le temps a consacrée. « Un temps viendra où la charpie sera remplacée par des compresses, dans toutes les affections chirurgicales. » L’esprit profond et pénétrant du jeune docteur annonçait d’avance ce que l’avenir de la science devait réaliser, au grand étonnement des gens du monde et peut-être des savants.
Au moment où Malgaigne reçut le litre de docteur, la Pologne soulevée contre la Russie tentait de recouvrer son indépendance. Les députés du gouvernement insurgé étaient venus à Paris solliciter des appuis de toute sorte. Malgaigne consentit à aller porteries secours de la chirurgie française aux défenseurs de la Pologne. Il organisa une ambulance de neuf chirurgiens et de dix sous-aides, mais il stipula, avec la prudence d’un homme déjà mûr, qu’il ne recevrait d’ordres que des généraux et des chirurgiens en chef de l’armée, et que les pénalités des lois françaises seules pourraient être appliquées, s’il y avait lieu, à ses compagnons.
Malgaigne partit avec le titre de chirurgien divisionnaire attaché à la 4® division d’infanterie. On admirera l’audace de ce jeune homme de vingt-cinq ans qui acceptait une fonction aussi difficile à remplir au milieu d’une armée où, sans parler des dangers inévitables de la guerre, le service médical n’existait pas et où il fallait tout créer.
Il eut à lutter avec des difficultés de toute espèce i la police prussienne, d’abord, arrêta au passage l’ambulance qui eut la plus grande peine à lui échapper; en Pologne, les médecins ne firent à l’ambulance française qu’un accueil des plus froids; ils témoignèrent à son endroit des sentiments d’hostilité jalouse qui auraient déconcerté une àme moins énergique que celle de son chef. Il parvint enfin à triompher d’une rivalité fatigante et Iracassière au
prix des plus grands efforts. La situation était grave ; en effet Malgaigne et ses collègues eurent non seulement à soigner les victimes des batailles, mais à lutter contre la première invasion du choléra asiatique qui exerçait dans toute l’Europe épouvantée d’affreux ravages.
11 sut demeurer à la hauteur de ses devoirs professionnels, faire respecter partout le nom français, prodiguer aux malades les soins les plus éclairés et les plus attentifs. Il resta sur la brèche jusqu’au dernier jour de la luttte. A l’assaut de Varsovie, il fut décoré de la Croix d’or de Pologne, première distinction qu'il avait bien gagnée, il raconta lui-même qu’il quitta Varsovie en septembre 1831, sous une pluie déballés, fouettant vigoureusement son cheval pour échapper à ce dernier danger. Il rapporta de cette campagne, avec beaucoup de désillusion, une horreur physique du froid auquel il demeura très sensible jusqu’à la fin de sa vie.
A son retour, il publia en 1832 un mémoire intitulé : « Coup d’œil sur la médecine et la chirurgie en Pologne durant la dernière Révolution, par J. -F. Malgaigne de Charmes, ex-médecin de division dans l’armée polonaise, membre de la Société anatomique de Paris, de la Société d’ambulance des Vosges ». Cet opuscule a été écrit avec une vivacité de langage qu’on retrouvera souvent dans les autres productions de l’auteur; il contient de tristes détails sur l’état de la médecine en Pologne. On en jugera
par ces extraits : « Au-dessous de la classe des médecins-docteurs, riches, accapareurs de la haute clientèle se présentaient deux ressources : d’une part les étudiants en médecine, dont le nombre ne dépassait pas une centaine, puis la classe des feldiers ou barbiers-chirurgiens du pays. Car, dans les sommités du doctorat, il éJtait rare de rencontrer des hommes capables d’opérer : la chirurgie n'a pour ainsi dire pas de nom en Pologne. Quelques faits caractéristiques montreront mieux l’état d’abaissement et d’abandon de cette partie de l’art. Le chef du service de santé militaire était un professeur en médecine, n'ayant jamais manié un couteau de sa vie : le chef de la section de médecine de la commission ministérielle de la guerre, chargé de faire les achats d’instruments, ne put jamais, un jour, m’en expliquer l’usage ; les chirurgiens militaires ne portent qu’un nom commun : Lekai'z, médecin, et, quand la première ambulance se présenta au conseil de santé sous le titre de chirurgiens français, on leur dit : « Vous êtes donc, des felchers ! » On avait eru pouvoir compter sur le patriotisme des médecins de Varsovie, un grand nombre manqua au plus saint des devoirs. »
Malgaigne ajoute que si la Pologne lit appel à des étrangers pour secourir ses enfants, cet appel solennel eut des échos : « 11 arriva plus de soixante médecins français. Qu’on nous passe un moment d’orgueil, à nous Français, nous surpassions en
nombre tous les autres. Tous les départements n’avaient point également concouru à cette noble mission ; les plus nombreux venaient de Paris ; après Paris venait la Lorraine. Ce sont aussi les médecins français qui dans la même proportion ont payé le plus cher leur dévouement à la Pologne ; onze à notre connaissance sont morts, et la France n’a pas encore revu tous les autres ».
Malgaigne entre dans des détails techniques sur le triste tableau qu’offrit, dans cette campagne, la médecine polonaise. Les mêmes causes qui perdirent l’armée et la nation réagissaient sur les institutions d’un ordre inférieur : la jalousie des nationaux contre les étrangers, et une sorte de mauvais génie répandu dans presque toutes les administrations qui semblaient regarder comme hostiles la Révolution et tout ce qui s’y rattachait. Qu’un médecin étranger proposât quelque réforme salutaire, on le traitait de brouillon. Comment les généraux, les ministres, les administrateurs patriotes ne cherchaient-ils pas à remédier à toutes ces causes de désordre ? Comment ! c’est un grand mystère, à moins qu’on ne veuille l’expliquer par le caractère faible, léger, insouciant de cette nation si héroïque sur les champs de bataille et le souvenir qu’ils ont un proverbe national qui n’a pu prendre naissance que chez eux : l' Anarchie soutient la Pologne ».
Les connaissances scientifiques de Malgaigne, son talent d’écrivain, l’appelaient à faire partie de la
Presse scienlifique, dans laquelle il entra, et où il eut bientôt la première place. Dès 1832, il fut choisi comme rédacteur de la partie chirurgicale de la Gazette médicale de Paris. 11 y rendit compte des leçons et des observations de Dupuytren et de Lisfranc dans leurs cliniques.
En 1832, il se présenta au Concours pour l’agrégation de Chirurgie, il ne fut pas nommé; cependant il s’était montré, dans les deuxièmes épreuves des concours, un candidat exceptionnellement distingué non seulement par ses connaissances scientifiques, mais par son talent oratoire de premier ordre. Sa parole incisive ne ménageait pas ses concurrents. La façon dont il traita l’un d^’eux est demeurée célèbre : « Il y a, disait Malgaigne, dans la thèse que M, X... vient de soutenir, des choses qui sont nouvelles et des choses qui sont bonnes ; malheureusement celles qui sont nouvelles ne sont pas bonnes, et celles qui sont bonnes ne sont pas nouvelles. »
En 1834, il donna au public, un Manuel de médecine opératoire^ ouvrage qui devint aussitôt classique, qui obtint et conserva pendant longtemps une vogue bien méritée, qui fut traduit en anglais, en allemand, en russe, en arabe et qui a eu sept éditions en plus de trente ans. Cette œuvre rédigée avec une précision parfaite, avec une modération dans la critique qui n’était pas habituelle à son auteur, mit alors tout à fait en relief, le nom déjà connu de Malgaigne et le rendit universellement populaire. Ce livre porte
cette devise qui résume les sentiments de Malgaigne sur son art : sécurité^ simpücilé^ célérité.
En 1835, il devint à la fois professeur agrégé à la Faculté de médecine et chirurgien du bureau central des hôpitaux. Il fut attaché à l’hôpital Saint- Louis et ensuite à celui de la Charité.
Il institua à l’École pratique des cours publics sur l’anatomie chirurgicale; il les continua pendant quatre ans ; la foule se pressait pour entendre ce jeune professeur, à la science profonde, à l’éloquence enflammée, à la conviction sincère et débordante. Les réformes à opérer, les progrès à accomplir, les idées nouvelles à faire passer du domaine de la théorie dans celui des faits, tout abondait dans cet enseignement et lui donnait une allure originale qui enlevait toutes les sympathies des auditeurs. Sans doute quelques paradoxes se glissèrent parmi de nombreuses vérités, mais, comme l’a dit J. -J Rousseau, il vaut mieux être un homme à paradoxes qu’un homme à préjugés. D’ailleurs ces paradoxes furent peu nombreux et le flot des vérités professées, dépassa toujours les quelques erreurs auxquelles n’échappent pas ceux qui recherchent le vrai et qui l’enseignent.
Quelque temps après, Malgaigne organisa un Bureau central des conférences célèbres sur les hernies et les bandages.
En 1838, il fît paraître le Traité d'anatomie chirurfjicale et de chimrgie., œuvre entièrement originale
par le fond et la forme et contrefaite la même année en Belgique. En 1840, il fonda le Journal de Chirurgie qui obtint bientôt un rang élevé dans la presse scientifique par le talent de son directeur; il y combattit avec une ardeur sans égale les erreurs de son temps ; il y attaqua notamment avec une activité toujours croissante la myotomie rachidienne et d’autres opérations orthopédiques de Jules Guérin, et il eut à soutenir à cette occasion un procès retentissant dont il sera question plus loin.
En 1846, il fut nommé membre de l’Académie de médecine après avoir figuré six fois sur la liste des candidats.
En 1847, il devint rédacteur en chef de la Revue médico-chirurgicale de Paris.
La même année, parut le premier volume de son lYaité des fractures et des luxations, la plus importante de ses œuvres, toutes d’ailleurs nouvelles et originales. Malgaigne était surtout un chirurgien encyclopédiste ; toutes les branches de la chirurgie l’attiraient, et il avait sur beaucoup d'entre elles, avec la connaissance du passé, des idées personnelles qu’il répandait par la plume et la parole ; les études des fractures et des luxations, celle des hernies tinrent toujours le premier rang dans ses travaux.
A la fin de 1847, il fut nommé député du IV' arrondissement de Paris.
En 1841, il s’était présenté pour la Chaire de médecine opératoire, en 1842 pour une Chaire de patho-
logie externe. Il n’avait pas réussi dans ces diverses tentatives ; il est permis de croire que tous ceux qu’on lui préféra ne le valaient pas, mais les concours des Facultés et le choix des Académies offrent souvent de ces surprises et la médiocrité banale y prime parfois le talent original et supérieur.
Quoi qu’il en soit, le 23 mars 1850 après une campagne de dix ans, Malgaigne fut nommé professeur de médecine opératoire. Sa thèse avait pour objet le Parallèle des diverses espèces de tailles. Le président du concours était Roux dont il devait écrire plus tard l’éloge. Parmi ses compétiteurs nous citerons : Gosselin, Jarjavay qui devait prononcer son Éloge funèbre, Richet, Nélaton, Robert. 11 réunit 8 voix, Nélaton en avait obtenu 4 et Robert 3.
Ce fut alors que Malgaigne, ennemi des préjugés et de la routine, marqua davantage encore sa place dans l’histoire de la Science, par l’indépendance des conceptions, ainsi que par une connaissance profonde des doctrines du passé. Son succès fut aussi grand à la Faculté de médecine qu’à l’Académie. A ce point de vue, il semble qu’il n’a été, à son époque, surpassé par aucun de ses rivaux.
« A l’Académie, écrit M. Jaccoud, sa carrière fut toute d’éclat et d’utilité. Non content d’apporter de fréquentes contributions aux progrès de la chirurgie, il prenait place à toutes les discussions importantes et son intervention toujours chaleureuse et entraînante était décisive ; en toute occasion elle frappait
par le talent de l’exposition, par la clarté dans la discussion des questions, par la logique de l’argumentation, par l’interrogation pénétrante des faits et la soumission constante à leur enseignement, par le maintien de la saine doctrine philosophique, par l’impitoyable exactitude de la méthode historique. Faut-il dire la merveilleuse éloquence de ses discours, ajoute M. Jaccoud, mes paroles ne pourraient rien apprendre à ceux qui les ont entendus, elles ne pourraient rien ajouter à la consécration de larenommée qui en a transmis la mémoire. L’élévation des idées y répond à l’élévation du langage; une déontologie irréprochable, le souci constant delà dignité de l’Académie, la loyale répartition des droits de chacun, la défense générale du droit du faible contre le fort, tout y montrait les qualités morales au niveau du talent oratoire. »
S’il était ardent dans ses attaques contre la fausse science et ses partisans, il ne craignait pas, d’un autre côté, de prendre la défense avec son énergie habituelle soit à l’Académie soit ailleurs de ceux de ses confrères qu’il estimait avoir été injustement attaqués dans leurs personnes ou dans leurs idées, ün médecin français, Auzias-Turenne, qui devait mourir en 1870, avait inventé l’inoculation du virus syphilitique comme moyen préventif contre la syphilis. 11 fut violemment attaqué en 1852 à l’Académie. Malgaigne avait condamne la syphilisation préventive comme immorale, il réserva la syphilisation
curative faute d’éléments pour la juger, mais il défendit l’inventeur dont on avait jeté la personnalité dans la discussion. Ce dernier et les siens demeurèrent toujours reconnaissants de l’intervention de Malgaigne. Nous-même après la mort d’Auzias-Turenne, nous reçûmes un jour de l’ami et de l’exécuteur testamentaire de ce médecin, l’expression des sentiments de respect et de reconnaissance qu’avait inspirés la généreuse intervention de Malgaigne en faveur d’un savant injustement décrié.
A une autre séance de l’Académie il prononçait à l’occasion d’un travail de Bouchut, professeur agrégé de la faculté, ces paroles que M. Jaccoud a rappelées et qui sont encore à son honneur. « M. Bouchut est parfaitement en état de se défendre luimême ; s’il arrivait pourtant que le débat prît un caractère personnel où l’on put craindre de voir le faible attaqué par le fort, je ne le nierai pas, Messieurs, je ne serais pas un des derniers à me porter à sa défense. J’ai eu aussi mes épreuves de jeunesse ; j’ai eu aussi peut-être ma part d’injustice à supporter. Je me suis promis autant qu’il serait en moi d’en épargner la douleur à autrui. »
Vers 1860, le D'’ Bouillon a tracé de Malgaigne dans le Panthéon Parisien le portrait suivant qui est un des plus fidèles : « De taille moyenne il a la démarche vive, l’air songeur, sobre de paroles et malgracieux pour les diseurs de rien ; il est accessible et bienveillant pour tous les travailleurs et il
Malgaig.ve.
couvre d’une prolecüon toute spéciale les faibles et les persécutés. »
L’auteur, ajoutait: « Je lie connais àM. Malgaigne que deux physionomies, la première, la plus habituelle, froide, impassible, un peu dure; l’autre rare, un rire qui a des dents, souvent silencieux mais particulièrement sarcastique et railleur. Lorsque dans une discussion académique ses adversaires voient paraître ce rire, ils sont mal à l’aise, c’est l’éclair qui précède la foudre ; c’est le précurseur d’une de ■ ces bombes oratoires, bourrée d’une mitraille de sarcasmes étincelants, d’arguments qui brisent et fracassent les discours lourds et vides qui obstruent parfois la tribune académique.
« M. Malgaigne est un orateur complet, c'est le côté le plus saillant de son caractère. Il sait faire •! vibrer toutes lès cordes de l’éloquence et possède ; au suprême degré cet esprit français qui jaillit natu- | rellement, sans recherche et sans prétention, cet ] esprit qui sert de broderie à la phrase et orne les | arguments solides sans prendre leur place. Le barreau a bien peu de noms qui peuvent lui être com- ; parés sous le rapport de l’éloquence. Lorsque M. Mal- ^ .gaigne doit prendre la parole à l’Académie, l’en- ; ceinte est trop petite pour contenir le public des ; grandes occasions ; lorsqu’il fait son cours à la î Faculté, la foule remplit ce vaste amphithéâtre où plusieurs de ses collègues n’ont eu pour auditeur que l’écho de leur voix. »
Nous n’avons pas entendu personnellement Malgaigne à l’Académie, mais le bruit de ses triomphes oratoires a retenti plusieurs fois à nos oreilles, dans notre jeunesse. La Tribune, qui lui valut tant de succès dans la salle de la rue des Saint-Pères est presque historique; c’est là, vers le même temps, dans les années 1861 et suivantes que se tenaient le soir, les séances de la Conférence Molé où nous vîmes débuter avec un succès sans exemple Léon Gambetta.
A la Faculté, dans sa chaire de professeur de médecine opératoire, Malgaigne déploya pendant quinze ans des qualités aussi brillantes. Ce qui attirait en foule les auditeurs, c’était l’érudition du maître, l’originalité de son enseignement, la clarté de ses exposés, le mouvement passionné de la démonstration, et aussi les attaques mordantes et redoutables d’un critique qui, de sa voix bien timbrée et énergique, flétrissait l’erreur, l’ignorance ou le charlatanisme. Malgaigne se montrait l’adversaire intraitable de la fausse science et l’ennemi de ceux qui substituaient à l’étude des faits des assertions sans preuves ; il ne reconnaissait d’autre autorité scientifique que l’observation rigoureuse. A l’Académie, à l’Ecole, à la Société de chirurgie il ne cessa de donner à la Science chirurgicale un éclat nouveau; il se faisait de sa profession la plus belle idée ; il la résumait dans cette devise qu’il composa pourla Société de chirurgie : « Réalité dans la science^ moralité dans l'art. » C’était celle même de sa vie.
Son enseignemeiiL n’avait rien de banal et M. Jaccoud l’a décrit d’une telle façon qu’il semble l’avoir fait revivre : « Hors de pair, dit-il, quant à la richesse des notions exposées, il était captivant parla vérité et l’originalité qui triomphaient sans peine de l’aridité du sujet; parfois, le recours à l’anecdote venait reposer l’attention ; le ton général était celui d’une bonhomie familière toujours de bon aloi ; il n’y avait plus rien de la solennité académique, mais elle reparaissait aussitôt avec grandeur si la critique entrait en jeu
M. Jaccoud a rappelé la façon toujours familière, souvent bourrue, parfois aimable dont Malgaigne traitait le fabricant d’instruments Charrière qui assistait aux opérations et il a ravivé les souvenirs assez nombreux de ces incidents qui sont restés célèbres chez les élèves et dans la famille du professeur. « Derrière la table d’opérations couverte d’instruments et d’appareils, Charrière, chargé de la mise en ordre de tout cet arsenal, suivait la parole du maître avec une visible appréhension ; il savait que d’un instant à l’autre une interpellation directe lui pouvait être subitement adressée : « Monsieur le coutelier, disait Blalgaigne, montrez-nous tel appareil, passez-moi tel instrument » ; et il savait aussi que la réponse ne devait pas se faire attendre, sous peine d'un autre appel dont’^lc ton plaisant corrigeait les termes : « Monsieur le coutelier, je crois que vous dormez, réveillez-vous un peu ». Dans d’autres occa-
sions, Tinlerpellation devenait un programme : «Monsieur lebandagiste, disait-il alors, prenez garde, je vous avertis, je vais aujourd’hui travailler à votre ruine, et la leçon continuait, démontrant la nécessité de rendre aux chirurgiens la pratique abandonnée aux fabricants d’appareils. Le plus souvent des remerciements et des éloges étaient donnés à Charrière et sa figure rougissante s’épanouissait largement en un rire confus qui témoignait de salière et joyeuse satisfaction. »
Cela peint, aurait dit d’une telle scène le duc de Saint-Simon.
Le D'' Legros d’Aubusson, dans un article de la Gazette des Hôpitaux du 23 juin 1863, a donné un témoignage frappant du succès du professeur et de l’impression qu’il produisait.
« Lorsque j’entendis pour la première fois M. Malgaigne dans un brillant concours, je fus émerveillé. J’ai suivi l’enseignement de ce professeur à la Faculté, je l’ai revu dans les assemblées, et ma première impression est devenue de plus en plus profonde. J’ai lu et relu ses livres et mon admiration
n’a fait que s’accroître. On l’a dit avec raison. Fin-
troduction aux œuvres d’Ambroise Paré renferme les plus belles pages que l’on ait jamais écrites sur l’Histoire de la chirurgie. Le nom du vieil Ambroise revient souvent dans lés discours de M. Malgaigne, la parole éloquente et la plume élégante de ce professeur ont mis le sceau à la renommée du
chirurgien de Charles IX. C’est surtout dans sa chaire, que le professeur d’opérations est beau et noble à voir parler; à sa première leçon, il parla des destinées de la chirurgie avec tant d’éloquence que l’amphithéâtre de l’Ecole de Paris ne retentit jamais de pareils applaudissements. On eut dit une aigle qui planait. A certains moments il étendait les bras comme pour nous faire voir dans l’avenir cette terre promise dont il parlait et dont ses leçons indiquaient le chemin. Il aime à montrer l’influence différente de la philosophie baconnienne et du cartésianisme sur les progrès de la science; il revendique énergiquement les droits de l’expérience. »
L’activité de Malgaigne était sans égale, il semblait ne pas connaître le repos ; il était constamment sur la brèche dans les débats de l’Académie de médecine, il y traitait les sujets les plus divers avec une égale autorité. Nous le voyons de la sorte prendre part aux discussions suivantes : Sur les plaies des armes à feu. — Sur les morts attribuées au chloroforme. — Sur la syphilisation. — Sur les sourds-muets. — Sur les déviations utérines. — Sur la curabilité du cancer. — Sur les kystes ovariques. — Sur la méthode sous-cutanée. — Sur la trachéotomie. — Sur la force vitale. ' — Sur l’insalubrité des eaux de Paris, etc.
Son esprit était ouvert à toutes les questions ; on ne voyait pas alors comme aujourd'hui autant de médecins attachés exclusivement à une spécialité.
méthode qui présente tant d’inconvénients et même de dangers pour le public qui s’y prête aveuglément. Il est vrai que la médecine n’a pas gardé le monopole de ces spécialités fructueuses et qu’elles se sont' étendues au barreau et à d’autres professions libérales, au grand regret de plus d’un ancien.
Ce n’était pas par la parole seulement que Malgaigne répandait alors ses doctrines, mais aussi par d’incessants ouvrages. Sans parler de ses grands Traités scientifiques, nous le voyons publier sans cesse des mémoires ou des articles sur les matières les plus variées de l’Histoire de la médecine ou de la thérapeutique. Pleins d’érudition, riches de faits curieux et peu connus, écrits dans une langue claire et accessible à tous, ces opuscules rehaussent encore* le mérite de l’auteur. Dans cet ordre de faits, nous citerons seulement ses lettres sur l’Histoire de la' chirurgie, ses études sur l’organisation de la médecine grecque avant Hippocrate, son tableau sommaire de l’Histoire de la Philosophie de la Chirurgie, ses recherches sur les Asclépiades et les Asclépions, ses observations sur la chirurgie dans la Bible, sur* l’anatomie et la chirurgie d’Homère, etc.
En 1859 Malgaigne était le chirurgien de l’hôpital Beaujon, place qu’il occupait depuis plusieurs années. Il passa de là à l’hôpital de la Charité en 1860. A la fin de l’année 1862, il ressentit pour la première fois la fatigue. Il résigna, avant d’atteindre la limite d’âge, les fonctions de chirurgien des hôpi-
taux elle 16 janvier 1863, il fut nommé chirurgien honoraire.
Il continua à donner son enseignement à l’Ecole avec le même zèle et autant de succès qu’autrefois.
Le 23 décembre 1863, il fut nommé à l’unanimité vice-président de l’Académie de médecine et il en devint le président en décembre 1864. 11 avait dit autrefois, quand il en était injustement écarté : « On ne veut pas de moi^ mais j'enfoncerai la porte ». Le moment de la réparation complète était arrivé. Malheureusement, au cours d’un travail sans frein, il n’avait pas consulté ses forces qu’il avait épuisées peu à peu par de nobles excès ; il était devenu d’une santé délicate, il était sujet à de fréquentes indispositions d’abord sans gravité, puis plus sérieuses. En 1864, il ressentit les premières atteintes de la maladie qui devait l’emporter, mais il ne vit là qu’un accident passager et il ne suspendit pas les habitudes laborieuses de sa vie. Le 10 janvier 1865, comme il pré-' sidait l’Académie de médecine, il fut pris d’un malaise subit et il tomba du fauteuil atteint d’une apoplexie irrémédiable. Noble fin de cette carrière terminée au champ d’honneur, au lieu même de ses plus grands succès! Le malade atteint d’une paralysie générale survécut quelques mois à ce coup redoutable. Privé de la vie intellectuelle dont la source était tarie, il passa ses derniers jours dans une maison de campagne à Saint-Gratien où il s’éteignit le 17 octobre 1865 à l’âge de cinquante-neuf ans.