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CHAPITRE

Les idées de Malgaigne sur la médecine et la chirurgie. — Ses TRAVAUX. — Jugements portés sur lui par Velpeau, Denon- VILLIERS, DE SACY. — SON ÉLOGE PAR JarJAVAY. — Le VITALISME ET LES PRINCIPES DES DOCTRINES DE MaLGAIGNE. — SoN ÉLOGE PAR

M. Jaccoud. — Ses élèves. — Léon Le Fort. — Écrits de Malgaigne sur la Bible, sur Jeanne d’Arc. — Choix d’une

BIBLIOTHÈQUE. Sa VIE INTIME.

11 ne nous appartient pas d’examiner au point de \ue spécial de la chirurgie, les travaux de Malgaigne, les applications pratiques de ses découvertes, et les progrès qu’il a fait faire à la science. Mais, sans aborder ces points techniques, nous pouvons rechercher les idées générales qui animaient ce savant praticien, les traits originaux de son enseignement et de ses publications, les principes sur lesquels il se fondait pour la recherche et la' manifestation de la vérité.

Nous nous arrêterons ensuite sur quelques-uns de ses écrits, qui nous instruiront tant sur ses propres vues que sur les traditions anciennes et les progrès permanents de la chirurgie.

Malgaigne, nourri de l’étude des anciens, n’a jamais manqué de rappeler à ses auditeurs les enseignements du passé, et de leur exposer, avec la

marche insensible de la science d’autrefois, les liens qui unissaient le présent au passé.

11 aimait, soit par la parole, soit dans ses écrits, à retracer l’histoire de la médecine et surtout de la chirurgie, si perfectionnée depuis le temps où Galien la définissait si bien en quelques mots : « Cette partie de la thérapeutique qui guérit par les incisions, les cautérisations, les remplacements des os et d’autres opérations de la main. »

Malgaigne ne craint pas de remonter aux premières sources de l’histoire, à la Bible, aux épopées d’Homère. Déjà, en effet, dans l’Iliade, Machaon et Podalire, fils d’Esculape, pansent les blessés du siège de Troie, extraient les dards et les flèches, versent des baumes sur les plaies.

Pour un historien et un philosophe, quel instructif tableau présente l’ensemble du progrès de la médecine aux divers âges de l’humanité !

On voit successivement apparaître dans cette carrière constamment parcourue par la science, l’école d’Alexandrie riche en nombreux médecins, Rome illustrée par Celse et Galien, puis les Arabes', si avancés dans l’art de guérir.

Le progrès s’arrête, cette chaîne est rompue par l’obscurité du moyen âge où la médecine végète, où la pratique des opérations est laissée aux barbiers. La Renaissance relève cet art déchu et nous donne : Vésale, Paracelse, et chez nous, le plus grand de tous, Ambroise Paré.

Une éclipse nouvelle survient, mais Louis XTV, en 1671, rétablit au Jardin des Plantes, l’enseignement, de la chirurgie qu’illustrèrent sous son règne : Félix, Mareschal et Dionis. Louis XV en 1743 sépara les barbiers des chirurgiens.

En 1741, l’Académie royale de chirurgie avait été fondée et les noms de ses membres ne sont pas oubliés : Quesnay, Louis Portai, Sue, Desault, Baudelocque, Pelletan, Antoine Dubois, Deschamps.

Au XIX® siècle, une pléiade de nouveaux maîtres jette un éclat incomparable sur la chirurgie : les deux plus grands noms furent : en France celui de Dupuytren, en Angleterre celui de Astley Cooper dont Malgaigne a écrit la biographie.

Enfin, de nos jours, par suite des inventions de l’anesthésie, de l’antisepsie, des découvertes de Pasteur et de ceux qui lui ont succédé, la chirurgie a fait des progrès inouis dans toute l’Europe et atteint tant dans la science que dans la pratique une perfection sans exemple.

Les précurseurs de ce triomphe ne doivent pas être oubliés et l’un des plus grands fut assurément Malgaigne.

Si, dans son ambition des découvertes et des réformes, il s’est laissé entraîner à certaines erreurs, qui ont été relevées par les critiques compétents, il est incontestable qu’à ce travailleur infatigable la science a été redevable de plus d’un de ses progrès.

Son esprit n’était pas renfermé dans les étroites limites d’une spécialité. 11 s’élevait naturellement aux conceptions générales dans le domaine de la pensée.

Dans son essai sur VHistob'e de la philosophie de la chirurgie^ il retrace, avec une grande profondeur de vues, les influences que la chirurgie subit forcément dans le mouvement universel des idées :

« Quelles sont, dit-il, les grandes influences qui, à de longs intervalles, ont agi sur la chirurgie et lui ont fait prendre chacune à son tour, un aspect nouveau et un autre caractère? Laissez de côté les commotions politiques, les guerres, les invasions ; que les Grecs fassent place aux Romains et les Romains aux Arabes, les tendances de la chirurgie n’auront pas changé pour si peu. La science pourra bien s’en aller d’un peuple à l’autre, emportant ses manuscrits et ses livres, l’esprit restera le même, si une action plus puissante ne l’a modifié. Cette influence capitale, cette influence dominatrice et irrésistible vous la trouverez dans les révolutions de l’esprit humain lui-même. Quelque soit le dogme philosophique ou religieux sur lequel l’homme règle ses croyances, qu’il s’en fie à son sens ou à son imagination, qu’il plie sous le joug de l’autorité ou se révolte au nom de la science pure, vous verrez la chirurgie dans sa sphère spéciale, marcher dans la même voie, obéir aux mêmes impulsions, s’égarer dans les mêmes erreurs. »

La hardiesse des opinions deMalgaigne, le caractère particulier et nouveau de beaucoup d’entre elles, l’ardeur des luttes scientifiques soutenues par lui’, avaient conduit, pendant sa vie, quelques-uns de ses contemporains à ne pas lui rendre une exacte justice.

Mais après sa mort, un jugement plus équitable, en faisant taire toute hostilité, a prévalu et lui a assuré unanimement, un des premiers rangs dans la science.

Comme l’a écrit Voltaire; « Les justes louanges sont un parfum que l’on réserve aux morts. » Malgaigne avait pris pour règle de sa vie ces vers de son auteur favori, le philosophe de Ferney :

Ne pas travailler c’est mourir L'oisiveté pèse et tourmente.

L’âme est un feu qu’il faut nourrir Et qui s’éteint s’il ne s’augmente.

Quand il disparut, toutes les voix reconnurent les mérites éclatants de ce grand travailleur. Nous ne relèverons, dans ce tribut de regrets et d’éloges, que ce qui peint véritablement l’homme à qui on le décernait.

Velpeau, son ancien maître dont il était devenu le collègue, dans le discours qu’il prononça sur sa tombe, déclarait qu’il voyait dans Malgaigne la plus éblouissante ligure, peut-êlre, de la science de son temps. « En 1829, il m’étonne, moi simple agrégé.

par ses connaissances, son indépendance et l’audace de ses opinions. C’est à partir de là que je puis m’honorer de l’avoir eu un instant comme disciple, puis comme collègue, comme ami le plus sympathique, de l’avoir suivi avec lenteur dans son ascension et d’avoir pu le défendre même contre quelquesuns de ses rivaux, qui lui refusaient certaines qualités secondaires à mon sens...

« Sa ligne principale, ajoutait Velpeau, le travail de sa vie, celui qui le passionnait davantage, a été de changer à un double point de vue la direction des grandes questions chirurgicales. Il s’est efforcé de substituer aux affirmations, aux formules d’à peu près, les jugements par les chiffres, par la comparaison des grands nombres, de faire prévaloir en un mot les statistiques bien faites en chirurgie. 11 s’est attaché en outre à démontrer que pour connaître la valeur réelle des opérations chirurgicales, il ne suffit pas, comme on le faisait avant lui, de suivre le blessé ou l’opéré jusqu’à la cicatrisation des plaies, jusqu’à ce qu’on est convenu d’appeler la guérison ; qu’il fallait en outre savoir ce que devenaient dans l’avenir les malades, afin de bien connaître les inconvénients et les difformités finales. »

Quand il prononçait ces paroles, Velpeau, plus âgé de onze ans que Malgaigne, était lui-même au comble de la gloire médicale ; moins brillant orateur que ce dernier, moins habile opérateur que plusieurs de ses collègues, il était renommé par son tact

chirurgical, son habileté dans le diagnostic, son honorabilité exceptionnelle dans son art.

Velpeau, le fils d’un maréchal ferrant de la Touraine, en retraçant les débuts de Malgaigne si pénij blés et si pareils aux siens, Taisait sans nul doute un retour sur lui-même, quand il ajoutait ces éloi ^ quentes paroles :

' « Tous ces emplois, honneurs, renommée, étaient

! honnêtement, loyalement, noblement acquis par ‘ Malgaigne. S’il est vrai cependant que l’homme actif use ainsi les deux tiers de sa vie à poursuivre . et à conquérir des objets et du bien dont il ne peut jouir, il est vrai aussi que le travail, gouverné par une ambition légitime, est et sera toujours la principale marque, la seule source réelle du bonheur auquel il puisse prétendre sur terre. La j^ei'spective éloignée quon a sans cesse devant les yeux et dont on . se délecte le long de la route ne vaut-elle pas le bonheur

' lui-même? »

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