CHAPITRE HT
Le comte de Berxstorff. — La reconnaissance d’un opéré,
— Portrait de Malgaigne par un médecin du Gatinais.
— Écrits de Malgaigne sur l’histoire de la médecine. —
Sur l’anatomie et la physiologie d’Homère. — Son édition des œuvres d’Ambroise Paré.
Malgaigne, dominé par l’amour de la science et désireux de s’y maintenir au premier rang, ne cherchait pas à étendre sa clientèle' au delà de ce qui pouvait lui échoir naturellement.
Il avait pour ses malades, les soins les plus attentifs et les plus dévoués, et s’il ne montrait pas dans les opérations cette brillante facilité qui a été admirée chez plusieurs de ses contemporains, il n’en arrivait pas moins aux résultats les plus heureux par sa méthode et par les applications fréquentes de ses découvertes.
Nous avons connu personnellement plusieurs de ses malades, qui se sont félicités plus d’une fois auprès de nous de leurs rapports avec lui ; parmi les illustres personnages qu’il traita, nous citerons Meyerbeer qui ne manquait jamais de le visiter à chacun de ses voyages à Paris.
Malgaigne savait d’ailleurs garder dans ses rela-
lions avec les plus grands la dignité qui convenait à sa place dans la médecine française. La difficulté qu’il eut avec le comte de Bernstorff, ambassadeur de Prusse à Londres, en est un exemple frappant. Nous en donnons le récit d’après Malgaigne lui-même qui l’avait préparé en disant : « Voilà une histoire qui pourra servir pour ma biographie. »
« Au mois de novembre 1855, le comte de Bernstorft manifesta le désir de me voir pendant son séjour à Paris.
« Le jeudi était le jour de la distribution des médailles à l’Exposition universelle. Mais la cérémonie ne commençant qu’à une heure, je pensai que le titre de ministre étranger du comte de Bernstorff lui permettrait d’entrer plus tard que le commun des mortels ; en tous cas il avait dû prévoir la chose, et j’allai à l’hôtel vers onze heures. 11 était parti pour l’Exposition. Je laissai ma carte.
« Le soir, visite d’un de ses attachés, sans doute, homme très convenable, qui venait m’exprimer les regrets du comte et me demander un rendez-vous pour le lendemain. Bendez-vous pris ; il vint me consulter pour son fils et pour lui ; deuxième rendez-vous, le lendemain ; troisième rendez-vous à quelques jours de distance, à heures spéciales ; car il désirait ne pas attendre. Puis, tout étant fini, il me demanda si je n’avais pas reçu avis de ne pas aller à son hôtel. « Aucun, dis-je. — Mais j’ai envoyé mon valet de pied qui est venu avertir votre
concierge ; mon valet de pied est même en bas qui pourra vous le dire. »
« Que diable me veut cet étranger ? pensai-je. Croit-il que j’ai reçu son avis et que j’ai couru chez lui pour lui compter une visite? Je sonne. « Joseph, descendez et demandez au concierge si quelqu’un est venu jeudi, m'avertir de la part de M. le comte de Bernstorff. Si le concierge ne s’en souvient pas, le valet de pied de M. le comte l’en fera souvenir. »
« Joseph remonte. « Personne, n’est venu, dit-il; et quant au valet de pied il n’est pas là. — Je vais éclaircir cela en rentrant, dit le comte. — C’est beaucoup de peine, repris-je, et pour peu de chose ; cela ne signifie rien. » Mais, comme si cela eut signifié beaucoup pour lui, il se lève, se tourne vers la porte, s’arrête un moment, ouvre la porte, et sort en me souhaitant le bonsoir. Je fus curieusement attrapé. Enfin, pensai-je, nous verrons le résultat de son enquête. Mais de résultat, point ; deux jours, quatre jours, huit jours se passent; personne. Je suis malheureux avec les ambassadeurs, pensai-je. Enfin, le 28 au soir, voulant savoir si mon comte est parti, je mets une carte sous enveloppe et la lui envoie par mon domestique. 11 avait quitté l’hôtel de la Terrasse et était allé rue d’Isly, 3 ; il devait partir le surlendemain.
« Le lendemain 29, un domestique du comte vient vers les 4 heures et remet à ma femme une carte sous enveloppe avec cinquante francs dont il
demande un reçu; et à 4 heures et demie j’arrive et j’apprends cet heureux dénouement. « Joseph ! hahillez-vous, courez rue d’Isly, remettez ces cinquante francs et rapportez-moi une quittance. S’il n’y a personne, vous attendrez jusqu’à minuit s’il le faut. »
Et me précipitant à mon bureau, je broche la lettre suivante:
« J’ai l’honneur de renvoyer à M. le comte de Bernstorff, ministre de Prusse, 50 francs qu’on a déposés chez moi de sa part. Je suis roi dans mon art et il convient d’observer avec moi certaines formes.
« Je prierai, en même temps, M. le comte de Bernstorff, de ne pas faire usage de mon nom, près de M. Lawrence à qui probablement une telle aumône, envoyée d’une telle façon, ne conviendrait pas non plus.
Ce 29 novembre 1855.
« La lettre cachetée, Joseph part ; il s’informe si le comte est chez lui ; il y était. Il monte, sonne, remet l’argent à un domestique et attend. Longue attente. « Mais enfin, dit-il,ilme faut une quittance. » On lui apporte une quittance signée Smith. En sortant il voit entrer une voiture. « Serait-ce Monsieur le comte de Bernstorff? — Mais non, lui répond-on : quand on vous dit que Monsieur le comte est chez lui ! »
« A sept heures et demie je reçus de la comtesse, la lettre suivante :
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autographe de malgaigne
« Monsieur,
« En l’absence de mon mari, je m’empresse de vous exprimer le pénible étonnement que m’a causé votre lettre. Je ne puis que vous assurer, Monsieur, que mon mari est trop persuadé de votre talent et trop reconnaissant des conseils éclairés, que vous lui avez donnés, pour manquer aux égards qui vous sont dus à si juste titre. Je suis donc sûre d’agir d’après ses intentions, en vous priant, Monsieur, de vouloir excuser cet envoi, fait d’après le conseil d’un ami, et de me faire savoir de quelle manière mon mari pourra redresser une démarche dont il sera aussi désolé que je le suis moi-même. Je vous prie instamment, Monsieur, de regarder la chose comme non avenue et de recevoir l’expression de mes sentiments les plus distingués.
« Comtesse de Bernstorff. »
Paris, ce 29 novembre.
« J’adressai aussitôt à la comtesse cette réponse :
« Madame la comtesse »,
« Une lettre telle que la vôtre, eut fait courber le front de Jupiter irrité, et je m’en tiens pour honoré, autant qu’elle vous honore vous-même. J’aurai l’honneur, si Monsieur le comte veut bien me faire la faveur de sa visite, de le recevoir demain de une à deux heures.
« Je mets à vos pieds. Madame la comtesse, l’hommage de ma sincère reconnaissance et de mon respectueux dévouement.
« Le lendemain, à une heure un quart, le comte était chez moi : je le reçus d’un air souriant et lui tendis la main en lui demandant des nouvelles de sa santé. — « Je suis venu, me dit-il vous témoi-
gner tout mon regret... — Assez, fis-je, Monsieur le comte, qu’il ne soit plus question de cela entre nous et soyez le bienvenu. » Puis je m’enqufe de l’affection pour laquelle il m’avait consulté ; il me demanda encore quelques conseils, et quand j’eus déclaré que toutes choses étaient dans le meilleur état, il se leva pour prendre congé, fit quelques pas vers la porte, s’arrêta et me dit : « Vous voudrez bien me dire cependant, ce que je devrai vous envoyer ; je tiens à ce que vous soyez satisfait. — Je le suis, répondis-je ; et votre visite ne me laisse rien à désirer. » Il insista; je repris : « Monsieur le comte, la question qui s’est élevée entre nous a dépassé les proportions d’une question d’argent, il ne faut pas l’y rabaisser. Si vous trouvez que mes conseils vous aient été utiles, et si vous en avez besoin encore, je serai heureux que vous vous adressiez à moi, et alors nous parlerons d’honoraires. — Je viendrai donc vous consulter au besoin, si vous le permettez, dit-il. — Ce sera un bonheur pour moi. Veuillez présenter mes respects à Madame la comtesse. » Et nous nous séparâmes bons amis. »
Nous aimons à opposer à cette mésaventure assez fâcheuse pour le comte prussien, en dépit de l’apaisement qui a suivi l’orage, le fait suivant qui est de date récente :
En 1903, un de nos amis reçut la visite d’un petit rentier de Montmirail, presque septuagénaire
MALt}AIGNE
aujourd'hui, nommé Legrand. Cet homme lui raconta dans la conversation que dans sa jeunesse, en 1855, il avait subi une grave opération qui avait été faite à l’hôpital Saint-Louis de Paris par un chirurgien célèbre ; il nomma Malgaigne. 11 souffrait alors depuis quatre ans d’un mal inconnu ; il avait consulté les médecins de son voisinage qui, après l’avoir traité de diverses manières, avaient fini par l’envoyer aux Eaux de Barèges, le tout sans qu’il en résultat aucune amélioration dans sa santé.
Malgaigne, après l’avoir examiné soigneusement et interrogé longuement, découvrit qu’il était atteint d’une carie costale, à la suite d’une chute et d’un coup ancien. Il le décida à subir une opération délicate qu’il fit lui-même ; il lui rendit, avec la santé générale, l’usage de tous ses membres, il le renvoya dans son pays entièrement guéri et bénissant celui qu’il appelle encore son sauveur.
L’année suivante, Malgaigne était clans son cabinet de travail, on lui annonça un visiteur qui demandait instamment à être reçu par lui-même. 11 l’admit en sa présence, le questionna, et le reconnut comme son ancien opéré. 11 lui demanda s’il était entièrement rétabli et quel était le but de sa démarche. — Monsieur le docteur, lui répondit Legrand, je viens vous remercier, car vous m’avez sauvé la vie. » Malgaigne, peu habitué à la reconnaissance des hommes, se montra touché au plus
haut point du procédé de son ancien malade. « Eh quoi 1 dit-il, vous avez songé à venir me remercier ! — Sans doute, répliqua le visiteur. — Ah ! s’écria le chirurgien, je ne suis pas accoutumé à recevoir de semblables témoignages de reconnaissance pour mes services ! Venez que je vous embrasse ! » Ce qui fut fait immédiatement. Cette petite scène intime n’est-elle pas à l’honneur des deux personnages ?
On reconnaîtra que pour un homme qu’on disait moins habile dans les opérations que plusieurs de ses collègues, Malgaigne avait cette fois bien réussi, puisque, quarante-huit ans après avoir été soigné, le champenois est encore solide, vigoureux et en parfait état de santé.
Le souvenir de Malgaigne n’est point éteint dans le monde médical, mais les témoins de sa vie y sont devenus très rares. Pour ce motif, nous croyons pouvoir reproduire ici, le portrait tracé récemment par un des derniers élèves de Malgaigne : le D*' Denizet, de Château-Landon, aussi connu dans l’arrondissement de Fontainebleau par sa science médicale que par ses travaux archéologiques et littéraires.
On y remarquera la comparaison entre Malgaigne et Gui Patin qui nous avait déjà frappé, avec cette réserve toutefois que le premier était aussi partisan du progrès médical et des inventions nouvelles, que le dernier s’y montrait rebelle. Ne serait-ce pas
Gui Patin qu’aurait visé Molière clans la fameuse scène du Malade imaginaire (Acte 11, Scène V) où Diafoirus dit de son fils : « Ce qui me plaît en lui c’est qu’il s’attache aveuglément aux opinions de nos anciens et qu’il n’a jamais voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle touchant la circulation du sang et autres opinions de même farine. »
Nous laissons la parole à M. Denizet sur l’enseignement et les habitudes de Malgaigne à la fin de sa vie.
« De corpulence moyenne, la charpente osseuse solide, Malgaigne avait la carrure d’un homme vigoureux et bien musclé ; cheveux plats et abondants ; face large aux reliefs osseux accusés ; nez long, élevé; des yeux vifs, inquisiteurs et perçants ; le visage empreint d’un teint bilieux prononcé ; la lèvre facilement indignée et frémissante ; les traits d’une mobilité excessive, ce qui, joint à la vivacité du regard, rendait sa physionomie expressive à un degré qui ne peut s’imaginer; les épaules fortes, la démarche un peu alourdie ; la voix sonore ; l’élocution aisée mais souvent pleine de causticité.
« Il représentait à l’époque où je l’ai connu (1860-64), un homme bien conservé pour son âge. L’arthritisme était le fond de son tempérament. Il portait à la face postérieure des avant-bras sur le trajet du radius et du cubitus, de petites exostoses
tlu volume et de la forme d’œufs de pigeon qu’il ne dédaignait pas de montrer à ses auditeurs, en guise de leçons de choses, dans ses conférences sur les affections chroniques des os. Sa redingote, aux basques allongées, selon la mode du temps, lui donnait l’air d’un vieux professeur de la Sorbonne, du Collège de France, ou de l’Ecole de pharmacie. Nerveux, plein de fougue, il aimait la lutte et recherchait la discussion. Il s’enflammait facilement, et par instants, à la moindre divergence d’opinion, il s’en allait en guerre. Sa logique était rigoureuse, il avait une tendance naturelle à donner à sa parole un ton dogmatique ; sa critique passionnée, acérée, amère^ le rendait redoutable.
« Il réglait les inflexions de sa voix sur les incidents du discours, et, quand il venait à s’animer, il accompagnait son verbe d’un rictus narquois tout particulier, où le sarcasme s’alliait avec un ton nasillard si bizarre qu’aucun de ceux qui l’ont vu et entendu n’a pu l’oublier. Ses collègues de la Faculté, les agrégés, les élèves, ses amis et familiers, se faisaient un malin plaisir en parlant de lui, d’imiter son nasillement, sans toutefois y parvenir, à cause des intonations variées dont la gamme lui était personnelle et dont seul il avait le secret. Sévère à lui-même et aux autres, il se montrait aux examens d’une exigence peu commune. Un candidat était-il assez heureux pour réussir complètement une épreuve, il lui disait sèchement de son inénarrable
voix : <i On voit que vous en avez quelque habitude. » Sur ses lèvres, une telle parole était regardée comme un compliment de faveur.
« Il s’élevait avec véhémence contre les chirurgiens téméraires qui risquaient des opérations insuffisamment justifiées par les indications, et dont les tentatives n’étaient pas toujours couronnées de succès.
« En dehors de l’éloquente figure de Trousseau dont les leçons ralliaient tous les amateurs de saine médecine exposée en un beau langage, il y avait alors à la Faculté, deux hommes d’esprit primesautier, qui, par l’originalité de la pensée et le tour de l’expression, la saillie étincelante de verve, s’étaient fait une place à part au milieu de leurs collègues du professorat. L’un, esprit méthodique et positif, observateur sagace, analyste rigoureux, orateur à la dialectique serrée, à l’ironie âpre et amère ; nature ardente et impérieuse ; d’humeur fantasque, paradoxale, chagrine et combative. Il défendait ses opinions avec une extrême vigueur et, dans sa soif de la vérité, sans pitié pour les personnes, il n’hésitait pas, quand leurs idées n’étaient pas conformes aux siennes, à poursuivre de railleries et de coups de boutoirs ceux-là même que leur activité intellectuelle et leurs travaux hors de pair semblaient devoir mettre à l’abri des atteintes d’un laborieux comme lui. Tel était Malgaigne.
« L’autre, était Pajot, né à Paris en 1816, mort à
Souppes (Seinc-et-Marne) en 1896, qui, dès 1850, fut chargé du cours officiel d’accouchement à la Faculté de Paris et devint professeur en titre en 1863. Pajot était vif, allègre, pétillant, aux gestes pleins d’élégance et de malice, le type du gamin de Paris ; en lui tout, attitude, physionomie, parole, respirait la facétie par instants poussée, grâce à une mimique diabolique jusqu’à la bouffonnerie; on admirait chez lui un exposé didactique net, clair, précis ; un débit d’un brio incomparable, un esprit le plus souple et le plus lumineux du monde.
« Tous deux, doués d’une mémoire et d’une faculté d’assimilation prodigieuses voyaient, à ces titres divers, la jeunesse s’empresser en foule autour de leurs chaires.
« Par l’impressionnabilité, la vivacité du caractère et le goût de l’ironie, Malgaigne se rapprochait du fameux Lisfranc, de seize ans plus âgé, l’un de ses prédécesseurs à l’Académie de médecine, et qui, comme lui, se livra à l’enseignement de la chirurgie et de la médecine opératoire ; Lisfranc, à la raillerie barbare, qui dévorait les gens, les assommait sous le ridicule, et dont la réputation d’éloquence a survécu jusqu’à nos jours dans le monde médical.
« Parmi les notabilités scientifiques des siècles derniers. Gui Patin est la figure historique avec laquelle la personnalité psychique de Malgaigne nous paraît présenter le plus d’affinités. Pour ne
rappeler que les principaux traits qui leur sont communs, on retrouve chez Tun et chez l’aufre, la fougue du tempérament, la puissance du raisonnement, l’esprit critique, l’amour de la lutte à outrance, la piquante originalité de la pensée et de l’expression au service d’une langue incisive et satirique, etc. ; précieuses qualités qui donnent à leurs physionomies, à travers les âges, un air d’étroite parenté intellectuelle. Un biographe de l’ancien doyen de la Faculté de médecine de Paris, Chéreau, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales^ dit de Gui Patin :
« Caractère indépendant et primesautier Es-
prit vif, hardi, plein d’entrain, de pénétration, de force morale ; une clarté merveilleuse, un grand sens, une étonnante puissance d’analyse et de raisonnement. Il était praticien, philosophe, historien, peintre de mœurs, spirituel, original, d’une éloquence impétueuse, fougueuse, railleur à emporter le morceau, d’une franchise qui touchait à la rudesse et même à une sorte de débauche d’expressions, penseur hardi, novateur brillant, fustigateur impitoyable des réputations mal fondées, des vanités ambitieuses, frondeur militant. »
« N’est-ce pas là le portrait de Malgaigne ? w
Après avoir exposé dans leur ensemble la vie et les travaux de Malgaigne nous voulons nous arrêter sur quelques points particuliers.
Parmi ceux de ses écrits qui nous ont particulièrement frappé, nous avons choisi ceux qui sont d'un intérêt général et accessibles à tous les lecteurs; Fétude des ouvrages qui ont un caractère technique et qui sont la partie scientifique la plus importante de Fœuvre de Fauteur ne pourrait être faite que par des spécialistes : savants ou médecins.
Mais les réflexions de Malgaigne sur la médecine au temps d’Homère, ses considérations sur la chirurgie et sur la science de guérir qui servent d’introduction à l’édition d’Ambroise Paré qu’il a donnée, ses biographies des grands chirurgiens du XIX® siècle ne sont pas d’un intérêt moindre. Ils constituent des documents d’une portée plus générale et d’un mérite supérieur encore.
L’esprit curieux de Malgaigne s’appliquait à des recherches de toute nature dans le passé. Il avait fait des études approfondies sur les premiers monuments de la science, de Fart et de la religion, la Bible et Homère avaient surtout attiré son attention, comme nous l’avons déjà indiqué.
En 1842, Malgaigne lut à F Académie de médecine une Etude sur V anatomie et la physiologie d’Homère. Il ne nous appartient pas de décider si toutes les observations de Malgaigne sont restées conformes aux découvertes de l’érudition moderne, si, au point de vue médical, elles ne prêtent pas à certains redressements. Ce qui frappe surtout, quand on les lit, c’est l’étendue des connaissances de Fauteur, Fori-
ginalité de ses remarques, la forme de son exposé des faits, et la portée incontestable des réflexions qu’ils lui suggèrent.
« Longtemps, écrit Malgaigne, j’avais lu Homère comme littérateur, avant de songer que je pusse l’étudier comme médecin ; ce n’est qu’après avoir vainement cherché ailleurs le secret de l’origine et des progrès de la médecine jusqu’à la grande Révolution opérée par Hippocrate, que j’ai reconnu la nécessité de remonter aux commencements de la civilisation grecque, dont l’Iliade et l’Odyssée sont à
la fois la plus ancienne et la plus fidèle histoire
La source tant cherchée de l’anatomie descriptive, cette question si curieuse sur laquelle Hippocrate garde le silence, Homère semble nous la révéler en sorte que mes recherches m’ont conduit à cette conclusion inattendue que l’Iliade et l’Odyssée, cette vaste encyclopédie, n’étaient pas» seulement pour les Grecs le plus sûr fondement de leur religion, de leur langue, de leur histoire et de leur géographie politique, mais que, dans une sphère plus modeste, elles leur avaient transmis des connaissances et un langage anatomique, auxquelles même au siècle d’Hippocrate on avait fait à peine quelques rares additions. »
Tout lecteur de l’Iliade sera frappé à la fois du nombre et de la variété des blessures qu’Homère décrit scrupuleusement, en mettant en relief les caractères toujours différents de chacune d’elles.
Ainsi Malgaigne put recueillir dans celte épopée, 145 observations de blessures de toutes sortes et de toutes les régions.
L’anatomie d’Homère présente pour lui deux caractères : d’abord le poète n’entre dans quelques détails qu’à l’occasion des blessures de ses guerriers, et c’est une anatomie purement chirurgicale, mais de plus, à défaut de dissections, ce sont surtout les régions extérieures qui le frappent.
On doit remarquer qu’Hippocrate n’a pas une langue anatomique beaucoup plus complète qu’Homère.
Malgaigne entre dans de longs détails techniques sur ces points. Nous ne relèverons que ce cas fort curieux d’une plaie du cœur qu’il signale d’après le XIII® livre de V Iliade : Idoménée avait enfoncé sa lance dans le cœur d’un ennemi elles battements du cœur, dit Homère, agitaient à l’extérieur l’autre bout de la lance. Je ne sache pas, dit Malgaigne, qu’un fait de ce genre ait été vu par les chirurgiens modernes
L’auteur aborde alors la question de la physiologie dans Homère, «llnefaut pas s’attendre, dit-il, à trouver dans ce poète, une étude même superficielle des fonctions du corps humain. Qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que la mort ? Voilà la grande
1. Ce passage si curieux est traduit par M“« Dacier en ces termes ; Alcathoùs tombe avec un bruit horrible, et on voyait son cœur palpiter avec tant de force que, par ses secousses, il faisait trembler la pique jusqu'à ce que l’homicide fer eut épuisé toutes ses forces avec son sang.
question qu’Homère avait résolue pour son temps et qui ne l’est pas beaucoup mieux dans le nôtre ; et d’ailleurs, alors comme aujourd’hui, elle constituait la pierre fondamentale, la base obscure et profonde de toute la médecine. Nous savons du reste que toutes les fois que des mains hardies cherchent à la remuer, l’édifice tout entier vacille et tremble.
« Dans ces temps héroïques, l’homme était considéré comme formé d’une âme et d’un corps. Sa mort consistait dans la séparation de ces deux éléments. Déjà, chez Moïse, on peut signaler une vue presque semblable, mais chez Homère l’âme a une vie plus distincte et un lieu de refuge après sa mort Pour Moïse, l’âme n’avait plus d’existence à part; tout au plus Salomon, bien postérieur àMoïse, ajoutet-il que le corps retournant à la terre, l’esprit remonte à Dieu qui l’a donné.
« On se demande d’où venaient aux héros d’Homère leurs croyances toutes nouvelles de la persistance des âmes, et il semble que la première idée en vint de l’apparition dans les songes de personnes qui n’habitaient plus parmi les vivants. Homère met à part les morts violentes qui sont le fait de l’homme contre lesquelles l’homme a quelques secours, ce secours est naturellement la chirurgie. En dehors des morts traumatiques, les autres morts pour le poète, sont amenées par la volonté des dieux, et dès lors, il n’y avait pas de pathologie interne ni surtout pas de thérapeutique à pratiquer.
« C’est là, ajoute Malgaigne, la conséquence à laquelle m’avaient amené mes recherches sur le Pentateuque et les premiers livres de la Bible. Accord étrange entre deux peuples tellement séparés par tout le reste de leurs croyances ! Aux effets du courroux d’Israël comme des dieux de l’Olympe on ne pouvait logiquement opposer que la prière et les offrandes, c’est là aussi toute la médecine des premiers temps de l’Humanité. La chirurgie, au contraire, était chose permise et toute naturelle et nous rencontrons aussi bien les chirurgiens dans le Pentateuque que dans l’Iliade et dans l’Odyssée. »
Nous ne rechercherons pas ici si la théorie développée par Malgaigne est absolument sûre. Daremberg, dans son Dictionnaire des antiquités grecques et romaines (t. V® in-finé)^ résume comme il suit la conception homérique sur l’âme. « Après la mort de l’homme, elle s’échappe, elle conserve la forme et les traits du défunt; c’est l’image, le double de sa personne. Elle flotte sur la terre aux environs du cadavre jusqu’à ce qu’il ait été détruit parla crémation. Elle descend ensuite dans l’Hadès d’où elle ne reviendra plus. Lésâmes ont un semblant d’existence, elles deviennent des ombres, elles perdent en général le souvenir du passé. Ulysse, cependant, le leur a rendu en versant le sang des victimes (xi® Chant). D’après le xxiv' Chant au contraire, il semble que les ombres gardent la conscience et le souvenir.
Les Grecs modifièrent plus tard leurs sentiments sur ces différents points. »
La publication des études historiques de Malgaigne avait déjà placé son nom à un rang élevé dans le monde savant, quand l’édition qu’il donna des œuvres d’Ambroise Paré, sa magistrale introduction sur les progrès de la chirurgie au xvi® siècle et sur la vie et les ouvrages du chirurgien de Charles IX le mirent tout à fait hors de pair. C’est en 1840 que parut à Paris chez J. -B. Baillière cette œuvre qui est demeurée classique, avec la devise : « Labor omnia vincit improbus. »
Malgaigne dans son introduction expose le plan général de la façon suivante :
« J’avais formé le projet, non d’une histoire de la chirurgie, car l’histoire quelque complète qu’on la suppose, ne représente pas les objets mêmes, mais seulement l’.impression qu’en a reçue l’histoire ; je voulais, pour chaque grande époque de l’art, reproduire en entier, soit avec les textes originaux soit par des traductions fidèles les écrivains les plus remarquables en y rattachant dans des notes ou dans des introductions spéciales les observations et les doctrines des auteurs de second ordre. Ainsi pour les anciens, à la chirurgie d’Hippocrate et de Celse se seraient ralliés facilement celles de Galien, d’Aetius et de Paul d’Egine. Albucasis aurait été le type de la chirurgie des Arabes complété par des extraits de Rases, Ali-Abbas et d’Avicenne ; à Guy de
Chauliac, j’aurais rattaché les Arabes; à Ambroise Paré tous les chirurgiens du xv® et du xvi® siècle, à part quelques-uns d’une originalité trop prononcée pour pouvoir ainsi se fondre dans l’ouvrage d’un autre, tels que France Wurtz, Tagliacozzi qu’il eut fallu publier à part, et j’avais calculé que 10 volumes auraient suffi pour conduire jusqu’au xvii® siècle cette espèce d’encyclopédie chirurgicale. Mais ce dessein n’est pas de ceux qui se réalisent aussi facilement qu’on les a conçus. C’était une tâche bien longue et laborieuse pour un seul homme. »
Nous regrettons que ce plan qui aurait été merveilleusement rempli par son auteur n’ait pas été exécuté. Malgaigne s’en tînt donc à la publication d’une introduction générale, qui a conservé la plus grande valeur scientifique.
Pour lui, Ambroise Paré n’est pas un chirurgien isolé, c’est le chef et le représentant de toute une époque, et il a voulu le montrer tout entier. Les considérations générales ne manquent pas sous la plume de l’auteur : « La chirurgie, dit-il, fondée par Hippocrate, sous l’inspiration de la philosophie socratique, marcha d’un pas assez sûr dans la double voie de l’observation et du raisonnement, jusqu’à l’époque de Galien, qui fait passer définitivement les creuses théories de Platon et d’Aristote dans la médecine. Alors, les peuples, déjà dépouillés de leur liberté politique au profit de l’autorité impériale, se tenaient prêts à sacrifier leur liberté morale et
intellectuelle à l’autorité religieuse; alors, dans les sciences, apparaît et se développe cette foi aveugle dans la parole du maître qui déjà perce dans les écrits de Galien. Puis, de même qu’en matière religieuse, nous voyons l’autorité se déplacer, à l’Evangile succéder les Pères de l’Eglise et les conciles, aux conciles les Papes et les théologiens, de même en chirurgie l’autorité passe d’Hippocrate à Galien, de Galien aux Arabes, des Arabes aux Arabistes, jusqu’à ce qu’enfîn éclate la révolte du xvi® siècle. •> Malgaigne retrace la vie d’Ambroise Paré dont la date de naissance exacte est inconnue et qui mourut en 1590 à Paris. Il le montre garçon barbier d’abord, puis étudiant trois ans à l’Hôtel-Dieu de Paris, à ses heures de liberté, maître barbier-chirurgien en 1570, appelé à l’armée auprès du maréchal de Matignon, du duc de Vendôme, chirurgien d’Henri H, de François II, de Charles IX, d’Henri III, enfin reçu maître parle collège des chirurgiens de Saint-Côme de Paris, quoique ne sachant pas le latin. Il rappelle sa belle réponse : « Je le pansai. Dieu le guérit », en parlant d’un blessé qu’il avait sauvé. Il vante sa profonde piété, sa tolérance ; « Ambroise Paré, dit-il, n’attaqua jamais personne et il laissa volontiers à ses adversaires le dernier mot. Il est monté plus haut que jamais homme de sa profession, il n’oublia point pour cela le point d’où il est parti. Avec quelle franchise, trop peu imitée, il vante les jeunes chirurgiens qu’il a formés, sans en prendre ombrage I
Après Dieu, il a un autre amour, un autre dévouement au cœur : c’est celui de la science. Il ne sait pas assez bien écrire peut-être, il aura des correcteurs ; il ne peut lire des livres latins, il prendra des traductions ; lui, premier chirurgien du Roi, et recevant comme tel des appointements de 600 livres, il en dépense 3000 pour faire graver les planches de ses instruments; il mettra à l’enchère, il achètera de ses propres deniers les secrets des charlatans qu’il s’empressera de divulguer. »
Parmi les œuvres d’Ambroise Paré que Malgaigne a éditées, on remarquera surtout : la Méthode pour traiter les plaies faites var les arquebuses ^ la Méthode curative des plaies et des fractures de la tête^ Y Anatomie universelle du corps^ des livres sur la chirurgie avec l’indication des instruments nécessaires, les traités de la peste, de la petite vérole, de la rougeole, un travail sur la génération des hommes et des monstres, etc.
Malgaigne, en retraçant la vie d’Ambroise Paré, soutient qu’il avait cessé d’appartenir à la religion protestante après avoir été élevé dans cette croyance ; mais cette opinion, contraire d’ailleurs aux récits de Brantôme et de Sully, est actuellement rejetée. M. Le Paulmier, dans son ouvrage sur Ambroise Paré, édité par Charavay, rappelle que le célèbre chirurgien fut l’objet d’une tentative d’empoisonnement, en 1562, après la reprise de Rouen, par des choux, où des fanatiques catholiques avaient mis de l’arsenic
OU du sublimé, par haine contre un adepte de la religion réformée. Le même auteur ajoute que, dans le procès qu’Ambroise Paré a soutenu en 1567 contre la Faculté de Paris qui s’opposait à l’impression de ses œuvres, le chirurgien rédigea un mémoire où il dit expressément :
« Le mot de religion a été cité par moi, non pour me glorifier d’avoir telle opinion, et moins en intenlion de montrer que ceux qui suivent la sainte Eglise catholique et romaine abusent de moyens illicites pour se défaire de leurs ennemis ».
Ce passage du mémoire confirme l’opinion qu’Ambroise Paré demeura huguenot toute sa vie. C’est dans le voisinage de notre résidence de campagne de Jallemain et dans l’arrondissement de Fontainebleau que les descendants d’Ambroise Paré existent encore. Sa fille avait épousé Claude Hedelin qui était lieutenant général du Bailliage de Nemours où il mourut. Leur fils aîné devint lieutenant criminel du duché de Nemours. Le marquis Thury Le Charron, propriétaire du château de Paley sis auprès de Lorrez-le-Bocage, descendait de lui ; c’est chez ses héritiers, que se trouve, avec des autographes de la famille Paré, le seul portrait qui puisse être considéré comme authentique du chirurgien de Charles IX, ainsi que l’établit M. Le Paulmier qui en a donné une gravure fort belle dans son livre.
Dans l’édition des œuvres d’Ambroise Paré, publiée par Malgaigne, ce qui attire le plus l’attention, c’est
rintroduction qui constitue à elle seule une étude complète, sous une forme analytique, des progrès de chirurgie du vi® au xvi® siècle.
Les titres des chapitres de cette admirable Préface suffisent à le montrer :
§ 1 . — Coup d’œil sur la Chirurgie en Orient du VI® au XI® siècle.
§ 2. — Ecole de Salerne au xi® siècle. Premières traductions arabes.
§ 3. — XII® siècle, Gérard de Crémone.
§ 4. — Origine des Universités au xiii® siècle. Enseignement et pratique de la Chirurgie d’alors.
§ 5. — Chirurgiens du xiii® siècle. — Roger et autres.
§ 6. — Lanfranc à Paris.
§ 7. — XIV® siècle. — Déclin des Universités italiennes.— École de Paris. Pitard, Henri de Mondeville.
§ 8. — École anglaise.
§ 9. — École de Montpellier. — Guy de Chauliac.
§ 10. — Déclin de la chirurgie à Montpellier. — Balescon de Tarante.
§ il. — XV® siècle. — Derniers chirurgiens arabistes en Italie.
§ 12. — Des médecins au xv® siècle qui ont aidé au progrès de la chirurgie.
§13. — Empiriques du xv® siècle.— Les alchimistes.
§ 14. — Les grandes découvertes du xv® siècle. Manuscrits anciens. Découvertes de l’imprimerie et de l’Amérique. Leur influence sur Part.
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§. lo. — Benivieni. — Premiers essais d'anatomie pratique.
§. 16. — De l’état de la chirurgie en France au XV* siècle. — Chirurgie parisienne. — Histoire de la confrérie de Saint-Côme et des barbiers de Paris.
§ 17. — La chirurgie en France au xv® siècle. — La chirurgie militaire.
§ 18. — Chirurgiens des campagnes, inciseurs, rebouteurs, arracheurs de dents.
Dans la seconde partie de l’Introduction, Malgaigne nous donne un tableau brillant de la chirurgie pendant la première moitié du xvi® siècle, des écoles italiennes, allemandes de Strasbourg, de l’école de Paracelse.
Enfin dans la troisième partie, il retrace la vie d’Ambroise Paré dont nous avons résumé les principaux traits.
En lisant ce long et beau travail, on est confondu de l’étendue des recherches qu’il suppose ; on ne saurait trop louer la clarté de l’exposition et l’éclat du style, avec lequel l’auteur résume les connaissances qu’il a acquises et dont il présente au lecteur un tableau vivant, modèle accompli d’une publication de cette nature.
A son apparition, elle excita l’admiration générale et elle attira au talent de Malgaigne les suffrages qu’il n’avait pu se concilier jusqu’alors. 11 avait conquis cette fois la première place parmi les historiens de la médecine.
En publiant, en 1841, le 3® volume, Malgaigne se rendait lui-même justice avec fierté et nous ne pouvons qu’applaudir à son langage :
« Voilà, écrivait-il, le dernier volume de cette nouvelle édition et, si cette expression m’était permise, la dernière pierre dü monument littéraire que j’ai voulu élever à la mémoire et au génie d’Ambroise Paré. Le piédestal aurait pu être plus digne de la statue ; le seul témoignage que je veuille me rendre est que pendant deux années de travail opiniâtre je n’y ai point épargné mes efforts. J’ai tâché, autant qu’il était en moi, dans mon Introduction et dans mes notes, de peindre ce grand homme au milieu de son époque, et de mettre ses doctrines en regard des doctrines rivales, afin que le lecteur, embrassant d’un coup d’œil le point de départ et le point d’arrivée puisse mesurer le chemin qu’il avait fait. »
11 ajoutait plus noblement encore, en confessant quelques erreurs ou quelques oublis : « C’est à la fois le regret et la joie des hommes qui s’adonnent aux études sérieuses d’apprendre toujours quelque chose et par une inévitable conséquence de trouver quelque chose à reprendre dans leurs travaux antérieurs. »