I : Denonvilliers, qui succéda à Malgaigne dans sa
' chaire de médecine opératoire, prononça le 15 dé- ‘ cembre 1865, à l’ouverture de son cours, une allocu-
! lion où il peignit avec une vérité frappante son devancier qu’il jugea surtout comme orateur. Dans cette i courte esquisse, on voit revivre l’homme tout entier, i « Ce qui dominait chez Malgaigne, c’était la passion. Son éloquence était du genre véhément; les formes du langage qu’il affectait et qui lui étaient le plus familières étaient : l’interrogation, Tapostro-
plie, l’ironie, le sarcasme, et jusqu’à l’invective. C’est là dans les grandes discussions qu’il brillait surtout et qu’il fallait le voir et l’entendre. Qui ne l’a pas entendu, ne l’a pas connu; qui l’a entendu ne l’a connu qu’incomplètement, car il fallait l’entendre et le voir cet homme qui parlait en quelque sorte de toute sa personne. Comment oublier mais aussi comment reproduire, pour ceux qui ne l’ont pas connu, cette physionomie ardente et passionnée, ce visage animé et mobile jusqu’à la grimace, ce geste heurté et saccadé, ce tremblement du corps qui trahissait l’agitation intérieure, ce débit accentué et pittoresque; cette voix surtout, cette voix que je n’ai connue qu’à lui; cette voix au timbre métallique, qui savait pourtant prendre toutes les inflexions commandées par le mouvement des idées et l’expression du discours, qui tantôt concentrée, sombre, voilée, ne semblait s’échapper que malgré lui et comme poussée par un profond effort, et tantôt retentissait éclatante, comme le son de la trompette sonnant la charge de la victoire? 11 se grisait de sa parole a dit un de ses admirateurs. Cela est vrai, par moments et au milieu de ses plus chaleureuses inspirations, on sentait quïl ne se possédait plus ou plutôt il semblait possédé du démon de l' Éloquence ; sa parole se précipitait alors comme un torrent qui entraînait tout sur son passage mais par lequel il était entraîné lui-même, bien au delà des limites qu’il s’était tracées d’abord. »
La forte personnalité de Malgaigne ne lui avait pas attiré seulement dans le monde médical la considération et l’estime, elle avait su gagner ailleurs le suffrage de plus d’un esprit délicat de son temps.
Le 20 octobre 1865, un fort bon juge. Sylvestre de Sacy, de l’Académie française, rendait dans le Journal des Débats^ un hommage touchant à la mémoire de Malgaigne qui venait d’expirer.
L’écrivain rappelait ses divers titres et il ajoutait :
« Ces titres, il les avait tous conquis l’iin après l’autre par d’immenses travaux qui lui assureront un nom à jamais célèbre dans la Chirurgie française. Hélas! c’est l’excès même de ces travaux, qui ont épuisé prématurément ses forces, fatigué sa tête et qui, à l’âge de cinquante-neuf ans à peine, l’ont conduit au tombeau ! M. Malgaigne n’était pas seulement un chirurgien et un savant de premier ordre; son esprit embrassait tout, il avait tout lu, réfléchi sur tout; il était prêt sur toutes les questions, et ses connaissances n’avaient d’autres bornes que l'étendue même des connaissances humaines. Sa conversation vive et ingénieuse faisait jaillir avec une abondance extraordinaire, des idées toujours originales. Il n’était pas nécessaire d’être un savant pour se plaire avec M. Malgaigne. Il suffisait d’avoir l’esprit assez ouvert, pour le suivre et pour le comprendre. Loyal, généreux, obligeant, son souvenir ne s'éteindra pas dans le cœur de ceux qui l’ont
connu. D’autres apprécieront dans M. Malgaigne le professeur éloquent, le praticien de premier ordre, l’observateur profond, l’écrivain auquel la chirurgie de notre temps doit quelques-uns de ses plus beaux monuments. C’est l’homme seul que celui qui écrit ces lignes a pu apprécier dans des rapports trop tôt interrompus ; il tient à donner ce dernier témoignage d’affection à la mémoire d’un ami. »
En 1866, la Faculté de médecine conservait encore le pieux usage de faire prononcer par un de ses membres , à la séance de rentrée du mois de novembre, l’éloge des professeurs illustres qu’elle avait récemment perdus. Jarjavay reçut la mission de retracer la vie et les travaux de Malgaigne.
11 s’acquitta de ce soin avec un vif succès, en exposant, de la façon la plus exacte, l’ensemble de cette glorieuse carrière, et en rendant au fils de l’humble praticien de Charmes, la justice qui lui était due.
Les réserves que l’orateur fit sur certaines méprises du chirurgien, sur des erreurs du professeur, sur le caractère excessif de quelques critiques ou polémiques, ne portaient, comme il l’a dit lui-même, que sur des points très secondaires. Par là même d'ailleurs, elles enlevaient à cette brillante étude la fadeur banale de certaines oraisons funèbres, et faisaient ressortir d’autant plus les justes éloges décernés aux qualités exceptionnelles du modèle.
C’est dans cet esprit que Jarjavay explique qu’il
ne faut pas prendre au pied de la lettre et d’une façon trop absolue quelques-uns des principes invoqués par Malgaigne pour la recherche de la vérité :
« Tous les écrits de Malgaigne, dit-il, sont empreints d’un rigorisme qui témoigne de son ardeur. Il aimait à professer que trois grands dogmes avaient tour à tour régné dans les Écoles : l’un qu’il rattachait à la foi et dont auraient bénéficié les Arabes dans le moyen âge, les anciens dans le XVI® siècle, l’autre à la raison qui aurait dominé le XVII® siècle et le troisième à l’expérience tant préconisée par Bacon. Ne vous semble-t-il pas que Bacon et Descartes seraient surpris de ces divisions exclusives et que les chirurgiens qui nous ont précédés devaient décrire les affections qu’ils avaient traitées, sans songer à aucune de ces méthodes scientifiques?
« Mais si Malgaigne a voulu désigner par un nom la manière exacte et trop facile dont ont procédé tels et tels hommes dans l’étude de la chirurgie, nous serons volontiers d’accord avec lui d’autant plus qu’il avait fini par reconnaître que : les faits ne peuvent pas plus se passer du raisonnement, que le raisonnement ne peut se passer des faits, et que, ajoutait-il, sans une juste foi dans l’autorité, sans l’Histoire qui nous conserve le dépôt des faits antérieurs, chaque génération passée emportant avec elle le dépôt de ses découvertes obligerait chaque génération nouvelle à recommencer la science. »
Ces réserves sur les idées de Malgaigne ne doivent
pas être exagérées. Au surplus en fondant son enseignement, non seulement sur l’examen des faits, mais aussi sur une connaissance approfondie de rilistoire, Malgaigne montrait lui-même qu’il voulait tirer le plus grand profit des leçons du passé.
Cette règle fait disparaître le caractère exclusif prêté à sa doctrine sur l’induction baconienne par des personnes qui ne s’en étaient pas suffisamment rendu compte.
Malgaigne formulait en ces termes sa pensée dirigeante : « L’objet de la médecine étant l’homme vivant et malade, c’est l’homme vivant et malade qu'il faut avant tout, après tout et par-dessus tout étudier. La force vitale est ce qui domine dans la pathologie et plus encore dans la thérapeutique. »
11 était donc vitaliste, il expliquait par l’influence du principe vital, les phénomènes physiologiques et pathologiques. Le principe vital, tel que le définit Littré, est celui qui, suivant certains physiologistes, est la cause de la vie indépendamment de la substance organisée. Ce principe spécial est distinct du principe des phénomènes psychologiques. 11 se distingue aussi de l’animisme qui considère fàme comme la cause des phénomènes psychologiques et physiologiques ; le principe vital n’est point fàme. La théorie de Claude Bernard sur ce point des plus délicats est connue.
Claude Bernard niait l’existence de la force vitale, il n’en faisait qu’une abstraction, un concept méta-
physique. Cependant, lui-meme paraît reconnaître l’existence d’une force innommée, inconnue, en dehors de la substance organisée, et agissant sur elle.
« Claude Bernard, écrit M. Bergson (Notice sur Ravaisson-Mollien) ^ s’exprime d’abord comme si le jeu des forces mécaniques nous fournissait tous les éléments d’une explication universelle. Mais lorsque, sortant des généralités, il s’attache à décrire plus spécialement ces phénomènes de la vie sur lesquels ses travaux ont jeté une si grande lumière, il arrive à l’hypothèse d’une idée directrice et même créatrice qui serait la cause véritable de l’organisation. »
Malgaigne voyait dans la force vitale une chose surnaturelle, il était sur ce point dans l’erreur ; il y a là une chose inconnue encore à nos lumières mais non mystérieuse ; comme on l’a dit, dans le concret, il n’y a point de miracle, c’est notre ignorance seule qui borne notre savoir et notre pensée.
11 est très difficile, pour des esprits peu accoutumés aux théories physiologistes de déterminer avec netteté toutes ces différences d’opinions et ce qu’elles renferment d’exactitude ou d’erreur. 11 nous semble que l’opinion de Malgaigne sur le vitalisme ne s’éloigne pas de la vérité philosophique.
Nous avons dit que Malgaigne, en rejetant les opinions préconçues elles déductions nées de principes arrêtés sans examen préalable des faits et des espèces, s’était attaché fortement à l’induction baco-
nienne et qu’il avait toujours accordé une importance capitale à la statistique des faits qui lui servaient de base.
Cette théorie présente certains dangers qui, pour n’être pas aussi graves que ceux qui découlent de ' l’abus des déductions, n’en sont pas moins réels. j
On sait que l’induction est un raisonnement par : lequel on remonte des faits à la loi qui les régit, des \ effets à la cause. C’est à Bacon qu’on attribue, dans ■ la science philosophique le grand développement, j sinon la création de ce système qui porte son nom. ' Bacon, d’ailleurs, ne lui donnait peut-être pas l’ex- ^ tension un peu absolue qui lui a été prêtée. ^
L’induction résulte de l’examen des faits. Mais il 1
convient de considérer qu’il faut, pour arriver à un 1 résultat vraiment sérieux :
1° Que les faits soient nombreux et répétés pour i constituer une loi ; '
2° Que ces faits soient constatés et posés avec le ' plus grand soin ;
3° Qu’il soit tenu compte des modifications et des variétés que les circonstances présentent sui- ; vant le temps et le lieu, selon les mœurs. -
On doit remarquer que des faits identiques, dans des conditions en apparence semblables peuvent 1 cependant n’être point déterminants ; qu’ainsi dans I une statistique des décès établie dans deux villes ' également peuplées, salubres, pareilles en civili- : sation, il peut y avoir des causes cachées, des dis-
semblances réelles mais secrètes, comme si, par exemple, dans l’une des villes comparées, une cause accidentelle rendait forcément les décès plus nombreux, telle que l’existence d’un hospice de vieillards.
Il faut reconnaître également que les faits relevés sont forcément ceux du moment présent ou du passé, qu’il est difficile d’en tirer un argument décisif pour les éventualités de l’avenir, toutes les choses étant exposées incessamment à des modifications naturelles ou accidentelles plus ou moins profondes.
11 y a toujours un danger à asseoir une théorie générale, fixe, incommutable sur un ensemble de petits faits même réels et prouvés.
Nous ajouterons enfin qu’il faut tenir compte de l’expérience du passé, de l’enseignement que donnent les faits anciens, des lois démontrées par les recherches déjà faites, pour ne pas être forcé d’inaugurer dans le présent un système nouveau intégral et tout d’un bloc, au grand péril de la vérité.
Malgaigne a reconnu lui-même l’exactitude de plusieurs de ces points.
Si on s’arrête un instant à ces réflexions, on reconnaîtra que le système de l’induction baconienne et d’une statistique scientifiquement dressée, ne peut se suffire à lui-même, et que la déduction doit avoir sa part dans la science qui nous occupe comme dans toutes les autres, sauf à éclairer les résultats des conséquences des principes reconnus pour vrais
par les observations nouvelles de l’expérience positive toujours agissante.
Une statistique, d’ailleurs, pour être décisive, devrait être intégrale et il est impossible de l’établir ; nous pouvons en juger par celles qui nous sont présentées dans les relevés politiques, financiers ou sociologiques.
Il est impossible à l’observateur le plus minutieux et le plus attentif de réunir un tableau absolument complet et définitif des faits qu’il recherche. Faut-il ajouter encore que les faits, souvent déjà incomplets en eux-mêmes, peuvent en outre avoir été mal vus, mal compris, être altérés même de bonne foi par la fragilité humaine?
C’est pourquoi la loi qui reconnaissait la statistique générale comme la base principale du jugement a perdu de nos jours une partie de son ancienne faveur. On juge à présent que l’observation individuelle doit dominer la statistique, que cette dernière est un simple élément de la science médicale, qu’elle ne saurait être ni absolue, ni décisive, à raison de sa nature et de ses inévitables imperfections.
Les applications faites par Malgaigne de ses principes ont cependant plus d’une fois donné des résultats nouveaux et heureux.
Le mérite des travaux scientifiques de Malgaigne, l’éclat exceptionnel de sa carrière, l'originalité de son enseignement, l’infiuence qu’il a exercée sur
MA LG A IGNE
plus d’une génération d’élèves, dont quelques-uns sont devenus des maîtres à leur tour, toutes ces circonstances avaient perpétué dans le monde savant son souvenir. Pour rendre à sa mémoire un nouvel hommage l’Académie de médecine qui est la voix de la postérité dans ces circonstances, a, sur l’initiative de M. Sigismond Jaccoud, son secrétaire perpétuel, décidé que l’Éloge de Malgaigne serait prononcé par lui dans sa séance solennelle du IS décembre 1903.
Aucun choix ne pouvait être plus heureux ; par ses connaissances scientifiques étendues, par son talent de parole exceptionnel, par la dignité de sa vie, par l’autorité de son caractère, par ses rapports avec Malgaigne, M. Jaccoud, médecin honoraire des hôpitaux, professeur honoraire de la Faculté de médecine, était plus que personne en état de retracer la vie et les travaux de son ancien maître.
En parlant des débuts difficiles de ce dernier et des efforts qu’il avait dû faire pour arriver au premier rang, M. Jaccoud pouvait lui-même se ressouvenir de sa propre carrière.
Né à Genève en 1830, il était venu à Paris à l’âge de vingt ans, lui aussi sans ressources ; il avait dû donner des leçons de musique pour vivre pendant qu’il préparait et passait les examens du baccalauréat et qu’il commençait ses études médicales.
En 18o9, il devint l’interne de Malgaigne à l’hôpital Beaujon. 11 ne tarda pas à s’attirer la bienveil-
lance de son chef par son intelligence, par son zèle, par son travail assidu, par ses connaissances qui ne se bornaient pas non plus à l’étude des questions purement médicales mais qui s’étendaient aux spéculations les plus hautes de la philosophie et de l’histoire.
Les relations de Malgaigne et de son interne prirent dans ces circonstances un caractère qui rappelle un peu celles des maîtres d’autrefois avec leurs élèves. M. Jaccoud, dans l’Éloge de Malgaigne, nous en a donné un touchant exemple :
« Malgaigne me parlait un jour de Bacon et de son livre sur l’avancement des sciences, me disant qu’il considérait cet ouvrage comme le premier cri de l’indépendance scientifique contre le dogme de l’autorité. Confiant en sa tolérance pour l’objection, je me hasardai à lui dire : « Mais, ne pensez-vous pas qu’à ce point de vue Bacon a eu au moins un précurseur, et que, Paracelse brûlant à Bâle devant ses auditeurs les œuvres de Galien et d’Avicenne, a été le véritable indicateur de la liberté d’examiner? » Il me regarda de côté avec quelque surprise : «. Vous avez raison, dit-il, mais j’ai surtout envisagé la rénovation par la doctrine et la méthode. Il ne faut pas oublier que si cette précieuse liberté a été étouffée pendant des siècles, elle n’était pas inconnue de l’antiquité ! » Là-dessus, il s’arrête, ce que voyant, je continuai ; « Ah ! sans doute, cela est bien certain, puisque Platon, dans le Phèdre^ donne par la
bouche de Socrate ce précepte significatif : ce n’est pas assez qu’Hippocrate Fait dit, il faut encore examiner si Hippocrate Fa dit avec raison. » Le maître me fixe d’un regard cordialement approbateur, il me prend la main, et il termine l’entretien par ces mots qui ne sont plus sortis de ma mémoire : « Vous savez donc quelque chose de ces belles histoires, c’est très bien, nous en causerons aussi souvent que possible. » Nous en avons causé bien des fois et ces causeries sont le charme de mes souvenirs. »
On voit par ce récit à quel point M. Jaccoud était préparé à la brillante carrière qu’il parcourut.
En 1863, il devint professeur agrégé à la Faculté de médecine; en 1876, il fut nommé professeur de pathologie interne ; en 1877, élu membre de l’Académie de médecine.
De nombreux ouvrages remarquables à la fois par une érudition profonde et par les connaissances pratiques les plus vastes, ont mis le sceau à sa réputation. L’Académie de médecine fut heureuse de choisir un homme de ce mérite pour le poste de secrétaire perpétuel.
L’Éloge de Malgaigne a heureusement inspiré M. Jaccoud; il a, dans une forme accomplie, rendu à la mémoire du grand chirurgien un hommage qui a touché les auditeurs. Ils admirèrent unanimement cette étude sincère de la carrière, des idées, de la méthode de celui qui revivait réellement par la parole chaleureuse et entraînante de l’orateur.
Ce beau discours rappelait à plus d’un d’entre eux les Éloges qui ont jadis tant illustré le nom de Fontenelle et qui sont demeurés la plus riche part de son bagage littéraire.
Dans son récit, M. Jaccoud n’a omis aucun point essentiel, il a retracé toutes les périodes de la vie de Malgaigne, ses débuts difficiles, ses luttes pour obtenir chacun des grades qu’il ambitionnait, ses travaux immenses, son génie s’échappant constamment des limites d’une spécialité étroite, son amour pour la vérité et le progrès.
Il le montre anatomiste, chirurgien, expérimentateur, écrivain, critique, historien, polémiste, orateur, professeur, savant; mais pour M. Jaccoud le titre le plus distinctif de Malgaigne est celui de Réformateur.
C’est sur ce point que nous nous arrêterons seulement ici, en suivant l’exposé fait par l’orateur de l’Académie.
Malgaigne repousse les hypothèses, les idées préconçues, il s’attache uniquement à la réalité, il a donné pour devise à la Société de Chirurgie les mots de Réalité dans la science et non Vérité dans la science, comme on le dit quelquefois par erreur.
L’observation, l’expérience, sont les bases de son système. Il rejette toute autorité qui ne vient pas des faits, du libre examen. Le nombre des faits est une condition nécessaire pour qu’ils deviennent les
maîtres du jugement. La critique doit être fondée sur des faits bien établis, mais elle doit connaître les faits du présent comme ceux du passé.
Tels sont les éléments de la statistique scientifique que Malgaigne a voulu organiser.
Malgaigne défend la force vitale contre les prétentions de la chimie et contre les empiétements de l’organicisme. 11 proteste contre la doctrine qui veut réduire l’homme au rôle de la cornue.
M. Jaccoud rapporte à ce propos cette déclaration éloquente de Malgaigne :
« La chimie est la science de la composition et de la décomposition des corps; je lui accorde donc qu’elle arrivera à faire de l’albumine, de la fibrine, du sang, de la matière cérébrale, etc. Est-ce là tout? Mais, Messieurs, ce sont là les éléments de nos tissus, la matière première, si vous voulez. 11 faut maintenant les tisser, et ce n’est plus l’affaire de la chimie; il faudra s’adresser à une science toute nouvelle, dont le nom n’est pas même inventé ; le tisserand devra prendre la place du chimiste. Eh bien ! l’avenir est grand, j’accorde que vous trouverez ce tisserand, vous n’en serez pas plus avancés. Car je vous livre, moi l’albumine, la fibrine, les tissus, les organes ; voilà sur cette table l’organisation achevée, voilà le cadavre. A quelle science physique ou chimique allez-vous faire appel pour lui donner la vie; pour lui dire : « Ressuscite et lève-toi! » « C’est qu’il y a, entre ce grand phé-
nomène de la vie, et tous ceux que peuvent produire la physique et la chimie un ahîme infranchissable, dont les sciences ne sauraient seulement descendre les premiers degrés. » « Je résumerai volontiers, en quelques mots, le jugement à portei* sur les trois grandes doctrines qui se trouvent ici en présence. Une des premières lois de la logique est de ne conclure que des semblables aux semblables.
a La chimiâtrie, fille bâtarde de la chimie, a conclu des corps bruts aux corps organisés; c’est une erreur de logique. — L’organicisme, prenant son point de départ dans l’anatomie pathologique a conclu du mort au vivant; c’est une erreur de logique. — Le vitalisme seul, en fondant ses prémisses sur l’observation du corps vivant, en a tiré les conclusions logiquement applicables au corps vivant. »
M. Jaccoud, .étudiant les réformes de Malgaigne dans l’art de guérir, voit en lui, un partisan de la nature médicatrice, qui exige qu’on tienne compte de l’état des forces du malade sans se borner à le juger d’après les organes et qui conseille l'expectation avant d’agir.
Malgaigne avait été chef de clinique de Broussais, et élève de Gama qui, lous d’eux, ordonnaient avec excès la saignée, mais il s’était dégagé peu à peu de leur enseignement, et il luttait contre l’abus des incisions sanguines.
M. Jaccoud signale des réformes que le public
connaît bien et qui l’ont plus touché que d’autres.
Dès 1840, Malgaigne changeait l’alimentation des blessés, il supprimait la diète absolue, il permettait l’usage des aliments et même du vin.
En janvier 1847, Malgaigne pratiqua le premier en France l’anesthésie chirurgicale avec l'usage de l’éther, combattu à son début comme inapplicable. On sait que le développement de cette invention, sous d’autres formes, a modifié entièrement l’art de la chirurgie.
Malgaigne a propagé l’usage du collodion pour les blessures, procédé qui n’a pas cessé d’être en usage.
A côté de semblables découvertes, que pèsent les erreurs inévitables qu’a pu commettre Malgaigne sur divers points de ses enseignements, par exemple l’étranglement et l’inflammation des hernies ?
Nous ajouterons que l’esprit de Malgaigne ne s’arrêtait pas en chirurgie à des conceptions théoriques, qu’il n’hésitait pas à faire des essais tirés de ses recherches, qu’il inventait même des instruments pour tenter des opérations nouvelles. Le nombre des perfectionnements qu’il apporta aux instruments de chirurgie est considérable.
On trouve encore chez le successeur de Charrière, des instruments de chirurgie qu’il a créés et qui sont toujours en usage. 1° la pince de Malgaigne, notamment, destinée à maintenir la réduction du fragment supérieur dans les fractures obliques de la
jambe; 2° La Griiïe de Malgaigne universellement connue, utilisée pour la réduction des fractures de la rotule, etc.
Si Malgaigne fut un réformateur dans la science il fut aussi, dans son enseignement, un propagateur d’idées originales qui entraînait par son éloquence et son action puissante, tout son auditoire dans les voies nouvelles. Un orateur sincère et puissant comme lui devait être un éducateur qui savait, à la façon de Socrate, accoucher plus d’une intelligence, ouvrir des horizons nouveaux à ses élèves et donner à ses idées le concours sans cesse renouvelé de partisans nombreux et convaincus. Parmi les disciples de Malgaigne plus d’un a atteint les hauts sommets de la science, d’autres ont appliqué dans leur vie médicale plus modeste les règles qu’ils avaient apprises dans ses inoubliables leçons.
Quelques-uns de ceux qui se sont illustrés dans leur carrière ont gardé la trace des opinions de Malgaigne : — M. Jaccoud ; — Aristide-Auguste-Stanislas Verneuil, né en 1823, interne des hôpitaux en 1848, chirurgien des hôpitaux, professeur de clinique chirurgicale en 1868, aujourd’hui décédé ; — François-Auguste Follin, né en 1823, mort prématurément en 1867, chirurgien des hôpitaux, membre de l’Académie de médecine ; — Jean-Félix- Casimir Guyon, né en 1831, professeur de la Chaire des maladies urinaires, membre de l’Institut. —
Photinos Panas, né en Grèce en 1832, naturalisé français, professeur d’ophthalmologie à la Faculté de médecine depuis 1873, mort récemment.
Ces deux derniers ont publié les leçons de Malgaigne sur YOrthoi^édïe et son Traité des hernies.
Parmi ses élèves, Malgaigne eut un homme illustre entre tous, Paul Broca, né en 1824, mort en 1880. Livré d’abord exclusivement à l’étude de la chirurgie, ce grand savant subit fortement à cette époque, l’influence de Malgaigne ; il était partisan comme lui delà statistique chirurgicale, comme lui, il soumettait à une critique indépendante, les opinions et les doctrines, en s’appuyant sur la méthode numérique.
Sa thèse sur l’étranglement des hernies abdominales et les affections qui peuvent les simuler, passe pour un chef-d’œuvre ; elle s’inspira sur beaucoup de points des idées de Malgaigne qui étaient alors prépondérantes dans cette matière.
On sait que Broca se tourna plus tard vers les recherches anthropologiques, qu’il fut le fondateur de cette science nouvelle qui a immortalisé son nom, qu’il devint sénateur inamovible, et qu’à Paris une statue lui a été élevée, œuvre touchante d’un sculpteur sourd-muet, nommé Ghoppin.
Un autre disciple de Malgaigne devait lui être attaché par des liens de famille et arriver aux premiers rangs dans la chirurgie française. C’était Léon Le Fort qui devint l’un de ses gendres.
Né à Lille le o décembre 1829, Léon-Clément Le
Fort est mort le 19 octobre 1893, dans son château j du Briou, commune de Menestreau en Villette (Loiret). 11 était le petit-fils d’Ovigneur, bourgeois de ’ Lille, qui se signala par sa bravoure en 1792, lors de la défense de cette place assiégée par les Autri- j
chiens. Il garda toujours, par une sorte d’hérédité, j
un goût marqué pour les hommes et les choses de i
l’armée. 1
Il commença ses études médicales à riiôpital mili- 3
taire de Lille, dans le but de devenir chirurgien «
militaire. Il les termina à Paris, devint interne des |
hôpitaux en 1853. Il eut pour maître Malgaigne. j
En 1859, il fît partie de l’armée d’Italie, en qualité j
de chirurgien volontaire ; en 1863, il assista, sans titre j
officiel, à la guerre du Schleswigh ; en 1870, il dirigea ^
la première ambulance volontaire, et il subit les tristes épreuves du siège de Metz. C’est au cours de j ces diverses campagnes qu’il réunit les observations ^ précieuses qui ont été la base d’un de ses écrits les pliis connus : La Chirurgie militaire et les Sociétés de ]
secours de France et de l'Etranger. En 1863, il avait (
été nommé professeur agrégé à la Faculté de méde- \
cine, et chirurgien des hôpitaux. Ses élèves et ses j
malades des hôpitaux Cochin, Lariboisière et Beau- j
jon ont gardé de son passage dans ces divers éta- ^
blissements le plus reconnaissant souvenir.
En 1873, il fut appelé comme professeur à la Chaire d’opérations et d’appareils de la Faculté de médecine où il remplaça Denonvilliers, successeur
lui-même de Malgaigne; en 1876, il devint membre de l’Académie de médecine dont il fut élu vice-président en 1893.
Son esprit curieux et investigateur l’avait porté à faire de nombreux séjours à l’étranger pour s’y perfectionner dans la science de la chirurgie, par l’étude des procédés et des découvertes des autres peuples.
11 en rapporta les plans des ouvrages qu'il édita plus tard : un rapport sur les Maternités, des notes sur l’hygiène hospitalière, des travaux sur la médecine militaire, sur le mouvement de la population, etc., qu’on retrouvera dans les œuvres publiées après sa mort par son gendre Félix Lejars et par sa veuve.
A l’Académie de médecine, il prit souvent part aux discussions, de la façon la plus brillante, sur toutes les questions à l’ordre du jour : la dépopulation de la France, l’assainissement des villes, la vaccination obligatoire, l’anesthésie chloroformique, etc. 11 avait des connaissances littéraires très étendues, il écrivait bien, parlait encore mieux; il aimait la nouveauté ; il ne craignait pas d’être accusé de paradoxe, quand il soutenait avec ardeur quelque thèse ancienne ou nouvelle qui lui semblait fondée. Son cœur était loyal, sensible et bon, sa probité professionnelle absolue, son désintéressement sans exemple. Demeuré fidèle au souvenir de Malgaigne, il a publié deux nouvelles éditions du célèbre Manuel de médecine opératoire qu’il mit au courant des
progrès de la Science, mais il refusa de consentir à des remaniements des autres ouvrages du maître, qu’il considérait comme des monuments historiques et scientifiques devant demeurer tels qu’ils étaient sortis des mains de leur auteur.
Dans ses écrits, Léon Le Fort resta attaché à un certain nombre des théories de Malgaigne, notamment sur l’importance de la statistique, sur l’utilité des connaissances historiques pour le développement des connaissances médicales et sur la direction générale des recherches scientifiques.
11 avait un véritable culte pour sa mémoire : « Pensez et écrivez de moi ce que vous voudrez, écrivait-il un jour, mais ne touchez pas à Malgaigne. »
Ses relations avec la famille de son maître remontaient à l’époque de sa jeunesse : «En 1850, raconte M. Monod dans l’Éloge qu’il prononça de Le Fort à la Société de Chirurgie, lorsqu’il arriva à Paris, il apportait avec lui une lettre d’introduction auprès de M“® Malgaigne. Malgaigne, dès l’abord, s’était attaché au jeune étudiant, il Pavait suivi dans ses luttes et soutenu de son influence. Mais il n’était pas seul à s’intéresser à lui dans la maison. Et lorsque, quelques années après Léon Le Fort, ayant conquis les titres de chirurgien des hôpitaux de Paris et d’agrégé, osa manifester certains sentiments qu’il avait dû garder jusque-là par devers lui, il trouva auprès de M"^® Malgaigne et surtout auprès de sa fille l’accueil qu’il méritait ». 11 épousa en effet
en 18G5 Aline-Eugénie Malgaigne l’une des filles jumelles de son professeur. Une amilié tendre et profonde et une estime réciproque, dans des carrières bien différentes, ont uni pendant vingt-six ans l’auteur de cette étude à celui qui n’a cessé d’être l’objet de ses plus vifs regrets.
Léon Le Fort fut frappé mortellement en pleine santé. Le 17 octobre 1893, il était au fauteuil de la présidence de l’Académie en l’absence du titulaire; ce fut, comme pour Malgaigne, le dernier jour de sa vie médicale. Le lendemain, il retournait au Briou et le 19, après un malaise qui. avait duré une journée à peine, il était trouvé mort dans sa chambre à coucher, à l’âge de soixante-trois ans.
Après avoir exposé la carrière médicale de Malgaigne et indiqué l’influence qu’il exerça sur ses élèves, nous n’avons pas épuisé ce qui concerne l’étude de ses idées et de ses œuvres.
Ce rare esprit ne se limitait pas à des travaux professionnels et à des études d’une spécialité médicale ; il s’appliquait également à toutes les questions de l’histoire, de la politique, de la littérature et de la religion.
Ses goûts le rattachaient à l’École classique dans l’admiration de laquelle il avait été élevé. Voltaire plaisait surtout à son intelligence amoureuse du bon sens, de la clarté et du goût, de cet art de l’écrivain qui est d’autant plus grand qu’il paraît ne pas vouloir se montrer.
Walter Scott exerçait sur lui la séduction qu’il avait répandue dans l’Europe lettrée. Il ne demeurait pas insensible au charme de certaines oeuvres nouvelles, telles que celles d’Henri Heine, de Mérimée, de Lamartine, d’Alfred de Musset, ses auteurs préférés.
Mais le fond de ses lectures, c’était avec les grands écrivains du xvii® siècle, les historiens et les philosophes de l’antiquité. Il connaissait les langues latine et grecque et il pouvait lire dans leurs textes mêmes, les auteurs qu’il aimait. Il avait été attiré dans ses recherches de l’Histoire de la médecine, vers la Bible ; il en avait recueilli des renseignements instructifs sur la chirurgie d’autrefois, mais cette étude spéciale n’avait pas suffi à sa passion de tout connaître ; il avait commencé un livre sur la Bible c«^nsidérée au point de vue général de la Religion et de l’Histoire. La publication delà Vie de Jésus Renan, avait été l’occasion d’un travail nouveau ; cet ouvrage d’une forme si admirable, mais où le rêve, la légende, et le mysticisme jouent un rôle déconcertant, n’avait pas satisfait entièrement un esprit positif et rigoureux comme le sien désireux de trouver, même là où elle ne peut exister, la précision historique, la réalité exacte des faits. C’est assurément le cœur plutôt que la raison qui a tracé l’histoire des fondateurs de religions, telle que nous la connaissons par les récits de leurs disciples.
Thiers disait que Renan avait peint un Jésus endimanché ; quelques réformateurs modernes nous ont donné un Jésus socialiste; Malgaigne était porté à voir en lui un philosophe comme Socrate ou Moïse, donnée plus acceptable peut-être pour la raison, mais probablement chimérique encore.
11 se rapprochait un peu de l’opinion de J. -P, Proudhon qui écrivait : « Renan a fait Jésus à son image, selon lui Jésus est un mystique en dehors de la vie réelle ; selon moi, Jésus est un réformateur et un moraliste avant tout, en qui la religion n’est que la chose secondaire. »
Comme Malgaigne procédaittoujours avec méthode, pour mener à fin cette entreprise nouvelle, il avait appris l’hébreu dont il avait commencé l’étude à l’époque de ses premiers travaux sur la Rible.
Il avait rédigé sur ce sujet un volume presque complètement achevé. Ce livre, composé dans un esprit critique et philosophique, a disparu après la mort de Malgaigne, par suite de circonstances qui ne nous ont jamais été clairement révélées.
On peut croire que des scrupules religieux excessifs ont amené la destruction de cet ouvrage.
Malgaigne était demeuré très fidèle à son pays d’origine ; les Vosges l’attiraient chaque année ; il y faisait avec son ami d’enfance Chardin, devenu notaire à Nancy, des excursions prolongées dans les montagnes où il retrouvait tous les souvenirs de sa jeunesse. Il portait à M^*® Aline Chardin, mariée
plus lard à M. Chazal, une très vive alTeclion, il se plaisait à développer son instruction, à lui donner des leçons de littérature et d’histoire, et il l’associait dans une certaine mesure à ses propres travaux historiques.
Comme tous les Lorrains, il était passionné pour la mémoire de Jeanne d’Arc ; il avait rassemblé tous les documents qui concernaient sa vie héroïque, il avait traduit les pièces de son procès, il avait fait plus d’un pèlerinage à Domrémy ; il avait préparé les éléments d’une histoire de la Pucelle, œuvre demeurée inachevée et en partie perdue. Il admirait la simplicité de son cœur, son dévouement à la France jusqu’à la mort, son dégagement de tout intérêt personnel, la grandeur de son idée et de sa parole, sa douceur même envers ses ennemis, sa compassion pour le peuple. Ilia considérait comme la plus grande figure^ historique de l’Occident. Il écrivait en parlant de sa passion : « Je n’ai jamais pu lire l’histoire de Jeanne d’Arc, sans sentir les larmes me monter aux yeux, ce récit m’a même plus d’une fois fait pleurer comme si je n’avais eu que vingt ans ».
Malgaigne, qui s’intéressait tout particulièrement à l’éducation de Chardin, rédigea pour elle un écrit intitulé Conseils pour le choix d'wie bibliothèque. Chazal nous a communiqué ce curieux écrit que nous reproduisons textuellement. 11 nous rappelle certaines pages de Franklin, et il nous édifie de la façon la plus intéressante sur les vues person-
nelles de Fauleur en matière historique littéraire et pédagogique.
L’homme est une trinité composée de trois éléments : le corps, le cœur et l’intelligence. A chacun de ces éléments correspondent des besoins. La satisfaction de ces besoins, dans une juste mesure, constitue la science de la vie et assure la plus grande somme de bonheur dont nous puissions jouir.
Je crois (mais je demande grâce pour une opinion aussi téméraire) que la femme est formée des mêmes éléments que l’homme et qu’elle a les mêmes besoins.
Une bibliothèque bien ordonnée doit se diviser en trois parts. Il faut, pour les besoins matériels, les livres de l’art ou du métier; pour le cœur, des livres qui l’émeuvent et l’élèvent au besoin ; pour l’intelligence les livres destinés à l’orner ou â l’agrandir.
DES LIVRES d’art OÜ DE MÉTIER
Il faut à l’homme une occupation sérieuse, suivie, qui lui donne les moyens d’assurer sa destinée et
celle de sa famille. 11 faut qu’il exerce un art, une profession, ou un métier. Le travail est quelquefois une peine; il est bien plus souvent un besoin de notre nature et un des plus impérieux.
Un homme désœuvré est le fardeau le plus lourd à porter pour une femme,
La femme, à un certain degré d’aisance, n’a pas de profession proprement dite.
Il lui reste un travail de tous les jours, qui est véritablement son métier : c’est le soin du ménage. Si elle ne s’en occupe pas sérieusement, elle rentre dans la catégorie des désœuvrées.
Une femme désœuvrée est pour son mari... Le respect que je professe pour les dames m’empêche d’en dire davantage.
Pour la femme qui veut sérieusement diriger son ménage, il y a un livre qui doit occuper le premier rang de la bibliothèque c’est : La cuisitiière bourgeoise.
On prétend que ce livre est ennuyeux et peu récréatif. Je suis très porté à le croire. Les livres de méde-
cine ou de droit n’ont rien d’amusant. Ils sont très utiles, celui-là l’est aussi. On ne lit ni les uns ni les autres ; on les consulte.
Le Médecin sans livres de médecine, l’avocat sans livres de droit, feront mal leurs affaires.
La bonne cuisine est un élément essentiel du bonheur conjugal. La grande majorité des mécontentements, des froideurs, des querelles de ménage proviennent d’une mauvaise cuisine.
Il ne faut pas, sous prétexte de cuisine, s’en tenir uniquement à ce livre. Le médecin qui ne lirait que des livres de médecine, serait un pauvre homme et un homme fort ennuyeux. La meilleure ménagère qui serait exclusivement ménagère, participerait infailliblement à ces deux qualités.
BIBLIOTHÈQUE DU CCEUR
11 est fort peu de bons livres qui soient faits pour élever le cœur. Le seul que l’on puisse conseiller sans restriction, et qui offre également à l’esprit cultivé un charme indicible c’est : l'Evangile.
Les livres qui émeuvent le cœur sont les romans. Entre les romans, il faut choisir d’abord ceux qui
suscitent surtout des émotions avouables, nobles, généreuses. Je mettrais volontiers dans la bibliothèque d’une jeune fille : les romans de Walter Scott \
quelques-uns de ceux de Fenimore Cooper ; quatre romans de G. Sand : François le Champi^ La mare 1 au diable^ La petite Fade t te et Jeanne. J
Pour la femme mariée, le cercle peut s’agrandir. 1 Il faut y prendre garde et craindre que le désir incessant d’émotions n’aboutisse au goût des plus 1 méchantes frivolités. f
L’abonnement aux cabinets de lecture est une des | causes qui faussent le plus l’esprit et le cœur des | femmes .
11 y a des livres que les hommes lisent et qui sont interdits aux femmes. Mais il faut au moins que tous les livres de la femme puissent être lus par son mari.
Il ne faut pas plus accorder au cœur qu’aux deux autres éléments de l’homme. Celui qui donne trop aux plaisirs de la table est une goinfre, et s’expose aux indigestions. Celui qui se livre sans mesure aux
MALGAIGNE 'ï'?
émotions du cœur aura des indigestions d’un autre genre.
II n’est pas possible à l’homme le plus robuste de supporter deux heures de suite les caresses des enfants les plus aimés. Même pour les affections, il faut une relâche.
Un homme qui, du matin au soir, s’occuperait de sa femme, à force de multiplier les témoignages de son affection, multiplierait les causes d’ennui et deviendrait insupportable. Il y aurait une belle histoire à faire sur une femme morte d’ennui et de désespoir, à cause de la présence continuelle d’un époux adoré. Tout ce qui est excès fatigue.
BIBLIOTHÈQUE DE l’iNTELLIGENGE
Les femmes, après un certain temps, se plaignent que leurs maris ne savent plus rien leur dire, et réservent toute leur amabilité pour d’autres femmes. Elles ont raison. Et les maris n’ont cependant pas tort.
XY
Il y a deux sortes de causeries : la causerie frivole et .spirituelle, l’autre sérieuse, ce qui ne l’empêche pas d’être spirituelle quelquefois.
Les femmes sont exclues de la plupart des conversations sérieuses. Littérature, histoire, philosophie, poésie, religion, beaux-arts, économie politique, politique courante, elles ne savent rien à fond. Que l’on discoure sur la superficie des choses, elles peuvent encore prêter une oreille attentive ; pour peu que l’on plonge, elles deviennent sourdes, elles n’entendent plus.
Or les conversations légères sont excessivement bornées ; après quinze jours de tête-à-tête, on s’est tout dit. Les hommes n’y résistent pas mieux que les femmes.
Prenez l’homme le plus spirituel du monde, après quinze jours de causeries légères, il se répétera ; au bout d’un mois, ce sera du rabachage.
Les femmes n’ont à cet égard aucune supériorité sur les hommes.
Ceci posé, au bout d’un mois, mari et femme sont obligés de recourir à la conversation sérieuse. Or sur quoi ?
Sur les affaires du ménage, cela ne saurait revenir tous les jours.
Sur les affaires extérieures, dont le mari à la gestion, et qui intéressent généralement les femmes ; par malheur elles voudraient tout savoir sans rien étudier. Problème très difficile.
Sur l’éducation des enfants ? encore faut-il en avoir.
Sur le tiers et le quart ; cela tombe vite dans la médisance et revient de droit à la causerie légère.
La femme aime à parler chiffons. Elle a raison ; c’est son affaire et une affaire parfois sérieuse. Mais le mari n’y entend rien et se sauve.
C’est comme quand le médecin parle médecine devant sa femme. Il est sans contredit dans son droit ; mais elle a bien le droit de se sauver aussi.
Obliger le mari à étudier le chiffon, la femme à étudier la médecine, cela n’est pas praticable.
11 faut donc revenir à d’autres sujets. Pourquoi les hommes se plaisent-ils à parler littérature et politique ? Parce qu’ils y trouvent un intérêt sans cesse renaissant, et cet intérêt vient de ce qu’ils comprennent-
Pourquoi les femmes ne s’y intéressent-elles pas? i Parce qu’elles ne comprennent pas. Est-ce faute d’intelligence? Cela est vrai de quelques-unes; et parmi les hommes il y a aussi des imbéciles. De
ceux-ci il n’y a rien à espérer ; mais des autres ?
Est-ce qu’une vérité, un aperçu juste et ingénieux, une citation faite à propos, perdraient à passer par la bouche d’une femme ? Nullement ; et à esprit , égal, nous donnons presque toute la préférence aux 1 femmes instruites et sérieuses.
Mais la femme instruite deviendra un bas-bleu, tout comme l’homme instruit peut devenir un pédant. Deux espèces à fuir au bout du monde.
Je ne voudrais pas qu’une femme fît des vers ni des romans. Je crois que les femmes peuvent se méfier, à aussi bon droit, des hommes qui font les uns et les autres.
Mais, dans les longues soirées, dans les longues promenades, je voudrais qu’une pensée sérieuse émise par l’un fiitcomprise par l’autre; et qu’on pfit
lire et admirer ensemble les grandes et belles choses, et j’ai expérimenté que les femmes sensées se plaisent à ces sortes de sujets. Mais elles ont besoin qu'on les initie chaque fois ; au lieu d’un plaisir partagé, c’est une leçon, et la fatigue arrive vite dans une conversation où l’un donne toujours, sans jamais recevoir de l’autre.
En conséquence, et toujours en demandant grâce pour une hardiesse si grande, je composerais ainsi la bibliothèque dVine jeune fille de vingt ans, pour commencer, et sauf les accroissements ultérieurs :
Homère (Iliade et Odyssée^ traduction de Giguet) ; Hérodote, Les Dialogues de Platon, Les Grands hommes de Plutarque; Virgile, Tite-Live, Térence, Dante, Le Tasse, iVIilton [Le Paradis perdu); Racine^ Boileau, Corneille [Œuvres choisies) ; Molière (le père faisant des cornes aux endroits suspects) ; Voltaire [Vie de Charles XII et Siècle de Louis XIV) ; Pascal [les Provinciales) ; Shakespeare ; Schiller; Les Méditations de Lamartine ; Martin [Histoire de France) ; Thiers [Histoire de la Révolution) ; Guizot [Histoire de la civilisation en Europe) .
11 peut y avoir là des livres qui apportent plus de fatigue que d’instruction.
Malgaiüne. 6
Qu’on les laisse de côté pour un temps. Tout aliment ne convient pas à tout estomac. Tout aliment ne convient pas à tous les âges. L’enfant adore les sucreries, l’homme préfère le beefsteak.
XXYII
Ne forçons donc point les estomacs. Ne forçons pas non plus les intelligences. Elles s’affirmeront et se développeront un jour. Seulement sous prétexte que nous avons affaire à des enfants, ne les laissons pas éternellement en nourrice, et essayons de temps à autre des enseignements et des lectures plus solides.
Que surtout la lecture d’Homère ou de Platon n’empêche pas le médecin d’aller voir ses malades, ou la maîtresse de logis de jeter un coup d’œil vigilant à sa cuisine 1 II est de remarque que l’on ne goûte jamais mieux les beautés des grands maîtres que quand l’estomac est satisfait. Un estomac qui crie ferait tort aux plus beaux vers de Racine.
Puis, que la lecture des poètes et des philosophes, jointe à la surveillance de la cuisine, ne fasse aucun tort aux justes affections. L’homme ne vit pas seule-
ment de pain et de vin, a dit l’Évangile, il ne vit pas davantage de tragédie ou d’oraisons funèbres.
Usez de tout, n’abusez de rien ; et vous aurez le Rovaume des deux en ce monde et dans l’autre. Ne dédaignez pas même la frivolité au besoin ; il est bon de se délasser des choses sérieuses. Après un bon souper qu’y a-t-il de meilleur qu’une conversation attachante, couronnée par une partie de cartes ?
Pour une femme, le choix du format des livres est un point important. L’in-folio est un fardeau à laisser aux Bénédictins. L’in-4° n’est guère moins gênant. Le grand in-8° ne convient que pour les livres d’images. L’in-8° ordinaire est même déjà trop lourd. Je le réserve aux vieilles femmes, parce qu’on l’imprime en plus gros caractères qui ménagent les yeux. L’in-12 format anglais ou Charpentier est le format préférable.
Choisissez, autant que possible, un papier blanc et des caractères neufs. La couverture beurre frais a aussi son charme. Quand elle périclite, qu’elle soit
remplacée par la reliure à demi-dos de veau ou de maroquin, simple, sans luxe et de bon goût.
Enfin soignez vos livres comme des amis. Un livre lâché entre les mains d’une femme, me choque autant qu’une tache à sa robe. Et comme vous gardez vos amis pour vous, ne prêtez vos livres à personne. »
On peut deviner, par ce qui précède, à quel point la vie de Malgaigne était simple, retirée, austère dans son intérieur. Elle nous rappelle exactement ce que Saint-Simon a dit de Daguesseau (t. Xlll, p. 191, éd. Chéruel). « Il représentait au naturel ces vénérables et savants magistrats de V ancienne roche ^ qui sont dispa)'us avec lui^ soit dans ses meubles^ et son petit équipage^ soit dans sa table et son maintien. »
Son temps était uniquement consacré à l’étude. Le repos naissait pour lui d’un travail différent de sa profession. Ces sortes d’existences sont moins rares qu’on le croit dans la haute bourgeoisie parisienne. Au milieu du xix® siècle le luxe était moins répandu que de nos jours, dans la société, avec les vains plaisirs qu’il entraîne et sans lesquels la vie serait tolérable, selon le mot humoristique de Palmerston.
Malgaigne éloignait de lui les fâcheux, les solli-
citeurs, les importuns par un accueil ou un silence qui déconcertait les plus hardis. 11 ne s’abandonnait à lui-même que dans l’intimité de sa famille, ou à l’arrivée d’un collègue sympathique, de compatriotes, d’un ami d’enfance ; alors c’était un feu roulant de traits d’esprit, de contes et de récits variés, de. discussions animées et étincelantes sur toutes les matières.
Parmi ses amis, il faut citer au premier rang M. Chardin, notaire à Nancy. Les deux jeunes gens s’étaient liés pendant que l’un étudiait le droit et que l’autre achevait ses travaux de médecine. M. Chardin avait autrefois obligé de sa bourse son camarade qui l’avait remboursé de toutes les façons, notamment par une affection profonde pour lui et pour les siens, envoyait encore habituellement dans le cercle étroit de la maison : un cousin, le D'' Vallet, pharmacien et chimiste connu en son temps, sa femme, née Honorine Eymard, person ne aussi distinguée par le charme de son esprit que par la bonté d’une âme d’élite, M. Rivière, syndic des courtiers en marchandises, quelques médecins, des Vosgiens fixés à Paris.
L’été, la famille quittait son appartement de Paris sis d’abord rue de l’Arbre sec, puis rue Bonaparte, pour aller vivre à Auteuil qui alors était encore une campagne parisienne. Elle s’installait dans une vieille propriété qui était divisée en un nombre considérable de logements distincts et de petits jardins; cette installation suffisait à la modestie du ménage.
Malgaigne y trouvail un plaisir particulier en songeant que son pavillon d’été avait été autrefois habité par Molière et en portait le nom.
Si simple qu’il fût dans son intérieur, au dehors Malgaigne apparaissait toujours dans une tenue élégante et soignée, il était constamment habillé de noir. C’est dans cet état que le caricaturiste Carjat l’a spirituellement représenté, avec un grand chapeau haut de forme sur la tête, s’approchant du lit d’un malade effrayé à l’avance et lui lançant un regard éperdu.
Dans son langage, Malgaigne nasillait fortement ; ce défaut, dont il ne tint pas à se corriger entièrement, ajoutait une force particulière au ton de ses attaques et augmentait encore son 'action oratoire sur ses auditeurs. Quel orateur n’est d’ailleurs sujet à des infirmités ou des défauts semblables ! Au Palais nous avons entendu Dufaure remporter les plus grands succès à la barre en dépit d’un nasillement sans exemple ; nous avons vu Émile Durier captiver son auditoire avec un organe sourd et à demi voilé; enfin un prince de la parole, JulesFavre, garda la palme de l’éloquence quoique son débit fut accompagné d’une sorte de hoquet prolongé, qui disparaissait, il est vrai, dans l’entrain de la discussion et le mouvement accentué du débat. Ainsi il en était de Malgaigne, la flamme de son discours illuminait et dévorait tout malgré cette légère imperfection de la nature.