II
Persas qxiam in al te cindos cadit*. Malherbe aurait pu dire de sa traduction de Séuèque ce qu'il disait en publiant celle du XXXIII' livre de Tite-Live : « Je sais bien le goût du collège, mais je m'arrête à celui du Louvre - », Il s'y est arrêté en vers comme en prose, et la stance fameuse où il paraphrase Horace sera l'une de ses belles infidélités.
Godeau disait dans son Discours sur Malherbe : « Si Sénèque revenoit au monde, je ne doute point qu'il n'ajoutât au nombre des plus illustres bienfaits dont il parle dans ses livres celui qu'il a reçu de Malherbe en une si excellente et si agréable version ^ «. Il y avait là, en effet, un bienfait illustre, mais c'est Malherbe qui le recevait : il s'assimilait les idées de son auteur — sa façon de traduire montre jusqu'à quel point — et il en tirait sa conception du monde, de la vie et de l'art. Nous avons déjà vu qu'en parlant de Dieu il se souvient du Traité des Bienfaits^ même dans ses paraphrases bibliques. Il réfute suivant le même procédé les objections tirées de l'existence du mal contre la providence divine, et il le fait à propos d'une fiction qui sera elle-même un lieu commun de la poésie classique : l'invocation au soleil.
1 Epître XXXIIl l.
- Malh., I, 465. A cet égard, c'est sa traduction de Sénèque plus que celle d^ Tite-Live qui fait époque dans l'histoire de la traduction française (v. Egger, Uhellénisme, II, p. 126).
' Réimprimé dans le t. I de l'éd. Lalanne. Malh. aurait sans doute appliqué aux idées qu'il empruntait à Sénèque le mot qu'il traduit de l'Epître XII : « Quand les choses sont parfaitement bonnes, tout le monde a droit d'en prendre sa part » ^MALH., t. II, p. 305), ou celui-ci : « Envoyez vos yeux où vous voudrez, vous rencontrerez toujours quelque trait qui voua semblera triable ».
Celle-ci se rencontre particulièrement claez les imitateurs des tragédies de Sénèque, dans VHippolyte ' de E-obert Garnier, dans la Médée- de Corneille, chez Tristan Lhermite, dans la Théhaide ^ de Racine. Malherbe, lui, l'a prise au Traité des Bienfaits ; et après la fameuse strophe :
0 soleil ! ô grand luminaire * !
dont Racine se souviendra avec un heureux à-propos dans son ij9/ii(/é7i/e ^, il explique d'après Sénèque pourquoi « les méchants voient le soleil comme les bons ■' » en disant au « grand luminaire » :
tu luis sur le co^tpahle Comme tu fais sur Vmnncent ; Ta nature n'est point capable Du trouble qu'une âmo repsent.
Tu dois la flamme à tout le monde :
Et ton allure vagabonde
1 Hippolyte, m, 4.
' Mcdée, I, 4.
' Thébaïde, 1,1. Rien, d'ailleurs, n'est plu» fréquent dans la poésie antique ; encore n'cst-il pas eans intérêt do voir auquel dod anciens les poètes français empruntent le plus souvent cette prosopopée.
' Malh., I, 78.
^ Iphigènie, V, 4, La prosopopée do Clj'temnestre contient \s même idée que celle de Malherbe, et elle fait, comme celle-ci, rimer Airée et contrée, et met festin à la fan d'un vers. — V. Iphigénie, éd. Lanson.
^ Ainsi dit la traduction de Sénèque (MALH., Il, 116). Si la même idée est aussi dans l'Evaugile selon S* Mathieu (V, 4), la suite des vers de Malherbe se rattache plus exactement aux dissertations philosophiques, plus iamilières à Malherbe que lea Evangiles.
Comme une servile action Qui dépend d'une autre puissance, N'ayant aucune connois^-ance, N'a point aussi d'affection '.
Voilà le soleil bien jastifié : c'est ainsi qu'il l'était dans le Traité des Bienfaits : « Vous me direz que les dieax font da bien aux ingrats comme aux bons... tout ce que vous alléguez, le jow\ le soleil... sont choses qai ont été généralement faites j^oiir tous les hommes - ». Ce n'est donc pas le soleil qui a tort ; ce sont plutôt les hommes : « L'autre sait bien que c'est au soleil que nous devons les intervalles du jour et de la nuit... et cependant il aime mieux de lui donner tout autre nom que de l'appeler Dieu "' ». Comme « cependant le soleil ne laisse pas de se lever ' », vous voyez d'ici la matière de bien des tirades pour les poètes classiques, depuis Malherbe jusqu'à Lef'ranc de Pompignan :
Le dieu, poursuivant sa carrière, Vensait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.
Comme il juge le ciel, Malherbe juge le monde et la vie. La mutabilité incessante des événements et des choses est exprimée de la même façon dans les Epîtres à Lncilius et dans VOde sur la prise de Marseille : « le monde est sujet à mutation^ et ne demeure pas en un état ; car encore qu'il continue à avoir toutes les choses qu'il a eues, il les a d'autre façon qu'il ne les avoit, ou bien elles
1 Malh., I, 78.
* Malh , II, 118, 119 ot passim.