‹ Malherbe et ses sources (volume 2)Chapitre 7 sur 19 · ID , II · texte numérisé non relu

ID , II

* iiîV/.,etII, 4.

vont d'un autre ordre ' ». C'est l'idée que Malherbe et son ami Du Vair appliquaient à la prise de Marseille : et tandis que le magistrat parlait « des choses mondaines sujettes à un flux continuel de change et de rechange ^ », le poète paraphrasait Sénèque en ces vers :

Les aventures du monde Yont cCun ordre mutuel, Comme on voit au bord de l'onde Un reflux perpétuel *.

« Ne ferons-nous jamais, disait une autre Épître, que trembler de froid et brûler de chaud? C'est toujours à refaire : les choses du monde sont enfilées d'une sorte, qn^en s' entre- fuyant elles se suivent ■*... Une entre-suite invariable attache et tire toutes choses ^ » Et Malherbe, qui dès sa jeunesse, dès les Larmes sur la mort de Geneviève Rouxel, méditait « des ans la course entresuivie ''' », continue, dans l'Ode sur la prise de Marseille :

L'aise et l'ennui de ia vie Ont leur course entre-suivie

1 Malh., II, -179.

- Cité par BrunOT, L l, p. 65.

* Malh., I, 24. C'est ce que Ronsard avait dit avec non moins de majesté dans son Discours des misères de ce temps (t. VII, p. 33) :

Car le bien suil, le mal comme ronde suit l'onde, El rien n'est asseurc sans se changer au monde.

Ces vers étaient entre [...] dans les vers de Ronsard : au XVIe siècle, la poésie française avait le tort de no penser qu'entre parenthèses.

' Malh., II, 362.

^ Larmes, éd. dans GastÉ, La jeunesse de Malherbe, p.. 38.

Aussi naturellement Que le chaui et la froidure, Et rien, afin que tout dure, Ne dure éternellement '.

Vanité da monde, fragilité de la vie, incertitude du sort, frivolité des hommes, fatalité de la mort : tous jces lieux commuas de toutes les littératures sont présentés de la même façon par Sénèque et par son traducteur, que celui-ci écrive en prose ou en vers. «0 Sénèque, s'écriera un jour Diderot, c'est toi dont le souffle dissipe les fantômes de la vie, c'est toi qui sais inspirer à l'homme le mépris de la fortune, des dignités, de la vie et de la mort - ! » Si Du Vair et Malherbe avaient été un peu plus lyriques, ils auraient sans doute trouvé la même prosopopée, le premier pour donner cours aux a humeurs mélancoliques où il semblait qu'il prît plaisir de s'entretenir ^ », le second pour mépriser le monde, car a tout son contentement étoit d'entretenir ses amis particuliers, comme Racan, Colomby, Yvrande et d'autres, du mépris qu'il faisoit de toutes les choses qu'on estime le plus dans le monde... Il avoit aussi un grand mépris pour tous les hommes en général * ». Il y a de ces mépris dont l'ex-

' MaLH., I, 25. Co n'est là, si l'on veut, qu'un lieu commun qu'il aurait pu, comme Racan, trouver dans Horace (A Torqr.atus, IV, VII ; Racan, Ode à M. de Termes ; ArN'OULD, Racan, pp 95, 9G et n. 1), ou che;'5 un autre, ou dans sa propre réflexion ; mais le nombre seul des idées communes au philosophe et au poète rend vraisemblable l'iuiiu'jnce de Séaéque sur son traducteur.

- Essai sur les règnes de Claule et de Néron, pour servir d'intrcduction à la traduction de Sénèque par Lagrange. (DIDEROT, éd. Assézat, t. III, p. 371).

' MALH., lettre parlant de Du Vair (III, 251).

* RACàN, 0. c ,p. LXXVI. Malherbe écrit lui-même : «J'estima si peu le monde... » (IV, p. 45, lettre du 2 août 1618). Il parlait savamment de philosophie (v. GreNTE, p. 2-45).

— eo - .

pression se trouve déjà dans le Traité chs Bienfaits et dans les Èpîtres. Pensant comme deux autres lecteurs de Sénèque, Montaigne et Rabelais > — qui étaient en même temps, il est vrai, des lecteurs de Platon - — Malherbe « disoit souvent à Racan que c'étoit folie de se vanter d'une ancienne noblesse, et que plus elle étoit ancienne, plus elle étoit douteuse... que tel qui se pensoit être issu d'un de ces grands héros (saint Louis et Charlemagne) étoit peut-être imnu dhin valet de chambre on d'un violon^- ». Or, dans l'épître XLIV où il modernisait comme on a vu les noms des classes sociales de Rome, Malherbe avait traduit ceci : « Le plus pauvre a autant de prédécesseurs que le plus riche ; il n'y a homme de qui la première origine ne soit au-delà de toute mémoire. Platon dit qu'zY nhj a point de valet qui ne soit de race de rois, ni d'i ?'oi qui ne soit de race de valets : tout se bigarre de cette façon avec le temps ^ ». Oe n'était pas toujours, comme on sait, l'avis de Malherbe, qui vantait volontiers l'ancienneté de sa race, et s'occupait fort d'en chercher des preuves *. Que voulez-vous ? Pour être philosophe, on n'en est pas moins homme, et gentilhomme : et pour traduire Sénèque on ne renonce pas volontiers à descendre des compagnons de Gruiliaume-le-Conquérant.

Malherbe n'est pas plus indulgent pour les sciences et les arts que pour la vanité humaine. Da traité d'arithmétique de Diophante, dont JVJ[âsiriac vient lui offrir une

' Rabelais, Gargantua, I, 1. Montaigne, Esmis, I, 24, qui traduit un passage du Théétète de Platon. La même idée se retrouve à peu près dans LA Bruyère, De quelques usages, 12.

2 Racan, LXXVI.

5 Malh., 11,420.

* V. Malh., I, 332-331, III, 6, 59G-598 ; et Malherbe par le duc de Broglio, pp. 7-11.

édition, et dont on fait grand cas, il demande si cela fera amender le pain et le vin '. Il fait une réponse analogue à un huguenot qui veut l'intéresser aux controverses. Quand on lui dit que Gaumaiu a déchiffré le punique et vient d'écrire le Pater en cette langue, « il prononce une douzaine de mots qui n'étoient d'aucune langue, et dit : « Je vous soutiens que voilà le Credo en « langue punique : qui est-ce qui me pourra dire le con- « traire - ? » Il s'expliquait volontiers tout au long à ce sujet : « Il parloit fort ingénument de toutes choses, et avoit un grand mépris pour les sciences, particulièrement pour celles qui ne servent que pour le plaisir des yeux et des oreilles, comme la peinture, la musique et même la poésie ^ ». Pour parler ainsi, il n'avait encore une fois qu'à se souvenir de l'épître 95, qu'il avait traduite : « Quelques-uns ont fait cette question : si les arts libéraux pouvoient faire un homme de bien ■*. Et tant s'en faut que cela soit, ils ne le permettent pas seulement... Venons aux professeurs de géométrie et de musique : vous trouverez aussi peu ces leçons (les leçons morales indispensables à l'homme) chez eux que chez les grammairiens ^ ». La seule science, la seule étude qui

1 Racan, Le, -p. LXIX.

- lbid.,'LXX.

3 Ibicl, LXXVII.

•* On voit que cette question avait été posée longtemps avant l'Académie de Dijon, et quc^Sénèque y avait répondu avant Rousseau, qui s'est abondamment souvenu du philosophe latin : la « philosophie renouvelée d'Omar », que Volne}' reproche à Rousseau, est plutôt une philosophie renouvelée de Séncque.

■■ Malh., II, 687. De même p. C86 : « Ce sont métiers mercenaires, qui préparent l'esprit s'il passe par-dessus, et le gâtent s'il y croupit ?>. Cette célèbre épître porte dans Malh. le n" LXXXVIII, qu'elle a encore dans la traduction allemande de Lehmann (1816).

vaille, est la philosophie, ou plus simplement la sagesse, qui proclame la vanité du monde et des occupations humaines au nom de certains principes qui se retrouvent chez Malherbe comme chez Sénèque.

La philosophie que la Renaissance a essayé de se faire voit généralement dans les événements la manifestation d'une force aveugle à laquelle nous ne pouvons rien changer. Cette idée, qui est, à dos degrés divers, chez les écrivains français du XVP siècle, a été développée dans leur esprit par Sénèque plus que par nul autre. C'est dans l'Épître 107 que Rabelais prenait le vers latin (traduit par Sénèque d'un vers grec de Cléanthe) qu'il montre « esquisitement insculpté en lettres latines » : Ducunt volenteni fata, nolentem trahunt '.

C'est dans Sénèque que Montaigne et Malherbe trouvent ou retrouvent cette leçon, et elle deviendra si bien un lieu commun, que Corneille aura un succès d'actualité avec la fameuse tirade de Thésée qui est une protestation contre le fatalisme :

Quoi ! la nécessité des vertus et des vices D'un astre impérieux doit suivre les caprices... '

« Astre impérieux », ou « Fortune » — comme on reprochait à Montaigne de dire trop souvent, — ou « destin », ou « les dieux », ou « volonté de Dieu » — suivant qu'on écrit dans le jargon mythologique ou dans la langue de tout le monde, — c'est toujours la force aveugle contre laquelle nous ne pouvons rien, et à laquelle il faut nous soumettre. C'est ce qu'enseignait

' Pantagruel, 5e livre, chap. XXX VI (éd. Marty-Laveaux, t. III, p. 143).

» Œdipe, Ul,'ô.

Sénèque, et c'est ce que Malherbe, comme les homme du XVI° siècle, a exactement retenu. « C'est de la philosophie, disait TEpître XVI, qu'il faut apprendre à nous humilier à Dieu, vouloir ce qiCil veut... ' )> « S'il est galant homme, il voudra ce que Dieu veut - », écrit Malherbe cà Colomby ; et à Du Périer :

Vouloir ce que Dieu veut est la seule science Qui nous met en repos '.

Comme l'idée de fatalité est au fond de toute cette philosophie, le mot fatal^ auquel le pétrarquisme avait déjà donné une grande vogue du temps de la Pléiade *, reviendra à tout instant dans les vers de Malherbe — plus souvent encore que « la Fortu^ie » dans Montaigne. Il sera tout aussi fréquent — sans plus avoir la même raison d'être — chez ceux qui vont

Dans leurs vers décousus mettre en pièces Malherbe ,

et Pascal le mettra au nombre des mots ridicules que les poètes emploient quand ils ne savent que dire.

Proclamer la vanité du monde, de ses occupations et de ses plaisirs, et en outre considérer l'homme comme le jouet impuissant d'une fatalité inexorable : c'était fermer de tous côtés le chemin aux regrets et aux plaintes humaines. Aussi, tant que dure en France le règne de la raison, Sénèque reste le maître des consolateurs ou du

1 Malh., II, 322.

' I, 43 (derniers vers). C'e^t ce qu'avait dit aussi Desportefl dans une élégie dont l'auteur des Stances à Du Périer paraît s'étro souvenu, comme on verra plus loin.

* Cf. Du Bellay, Contre les pétrarquistes, dans les Jeux rustiques (éd. Marty-Laveaux, p. 333-1). PASCAL, Pensées (éd. Havet), VII, 25.

moins des raisonneurs qui veulent combattre la douleur en parlant à l'esprit. «.Me veux-je armer contre la crainte de la mort ? c'est aux despens de Seneca ^ », disait Montaigne en parlant des pédants ; et, bien longtemps après, Usbek écrit à E-hédi : « Lorsqu'il arrive quelque malheur à un Européen, il n'a d'autre ressource que la leoture d'un philosophe qu'on apjDelle Séuèque- 3). Ce que tout le monde lit ou médite, il se trouve toujours quelqu'un pour le mettre en vers :

* Hector.

. . . Quel livre voulez-v( us lire en votre cliagrin ? Voilà Sénêque.

Valère.

Lis donc.

Hector (lit).

'• ■ - « Chapitre six. Du mépris des richesses.

La fortune offre aux yeux des brillants mensongers ; i" : ■ Tous les biens d'ici-bas sont faux et passagers;

Leur possession trouble, et leur perte est légère ;

Le sage gagne assez quand il peut s'en défaire. »

Ces vers sont du Joueur de Regnard •* ; mais les derniers pourraient être antérieurs d'un siècle, et ne dépareraient pas les recueils poétiques qu'on faisait dans la première moitié du XVH® siècle. C'est qu'aux environs de l'an IGUO on se consolait déjà comme du temps de Regnard et de Montesquieu ; Coefïéteau s'adressant à la

1 iJssftis, I, 24 (Du pédant isme), . ^ Moi^TESQUlEV, Lettres 2)€rsancs, lettre XXXUl. ■> * Acte IV, scène xiii.

princesse de Conti ' — en une pièce que Malherbe estimait -, — Bertaut et d'autres pour diverses afflictions, recourent aux mêmes moyens, déjà familiers au XVP siècle : « les Consolations à la Sénèque revenaient à la mode, et après quinze siècles de christianisme, les banalités développées en vers pompeux et froids étaient imprégnées d'autant de sagesse païenne que les graves dissertations du moraliste -^ ». Malherbe aussi disserta, et il le fit même si longuement et si laborieusement, en 1614, que la princesse de Conti fut frappée d'un nouveau deuil avant que la Consolation * fût achevée. De plus, la ressource ordinaire des consolateurs, il l'avait mise au service de la poésie, et il exprimait en vers la nécessité de mourir qui doit ôter la crainte de la mort, et l'inutilité des j)laintes qui doit faire cesser nos regrets. La Consolatio ad Marciam ^ lui fournissait la matière de bien des stances : « Si nullis planctibus defuncti revocantur ; si sors immota et in œternum fixa, nulla miseria mutatur et mors tenet quidquid abstulit, desinat dolor qui périt ». C'est ce que Malherbe répétera à Caritée '^ qui a perdu son mari, à Du Périer, au président de Verdun ■ ; et

' Ch. Urbain, Nicolas Goeffeteau.. p. 252. . „

* Malh., Iir, 450.

5 G. Grente, Jean Bertaut, p. 171-172, et p. 211.

^ Pour cette Consolation, Malherbe avait utilisé Séneque, et aussi les « consolations » écrites à l'occasion du deuil de là princesse (v. Urbain, p. 251).

^ Ad Marciam, VI ; la G. ad Marciam a été utilisée par CoefFèteau.

'■ Malh., I, 33-34.

" I, 269-271. Le président était remarié quand arriva la pièce de vers qui devait le consoler de son veuvage. Ce n'est pas h dire que Malherbe eût mis trois ans à la faire, comme en l'a prétendu, et comme on le répète encore.

même dans sa propre douleur, il n'oubliera pas l'inexorable nécessité de notre nature :

Que mon fils ait perdu sa dépouille naortelle, Je ne l'impute point à l'injure du sort, Puisque finir, à l'homme est chose naturelle '.

Il console comme faisait Sénèque, et de même que celui-ci citait à Marcia l'exemple des mères illustres qui avaient perdu leur fils, il cite à Du Périer d'illustres exemples de pères qui ont perdu leurs enfants : Priam ^ François I" et... Malherbe. Tontes ces idées, du reste, ont tellement fait le tour des littératures qu'il serait futile de chercher d'où elles viennent, si elles n'étaient accompagnées chez notre poète d'autres pensées empruntées aussi à Sénèque : « Ces âges-là sont perdus pour nous : le temps passé jusques à hier est tout évanoui », disait l'Épître XXIV ' : et le poète dit à son tour :

L'âge s'évanouit en deçà de la barque Et ne suit point les morts •*.

L'Epître LXIII démontrait que « le pleurer excessif est plutôt marque de vanité^ et de vouloir être estimé affligé, que d'une véritable amitié ^ » ; et les Stances à Du Périer paraphrasent ainsi cette pensée :

' De même à Caritée qui a perdu son mari il rappelle tous les ieunes maris qui sont morts à la guerre de Troie. Sur « Priam, François 1er et Mallierbe », voyez la plaisanterie de Balzac dans con Entretien 1.

^ Malh., II, 360.

* Malh., I, 40.

^ Malh., II, 494.

Mais d'être inconsolable, et dedans sa mémoire

Enfermer un ennui, N'est-ce pas se haïr pour acquérir la gloire

De bien aimer autrui '.

Jugeant la vie et la mort comme Sénèque, Malherbe en parlera comme lui, c'est-à-dire avec les mêmes image?. Rien n'est plus fréquent chez les moralistes que de comparer la vie à une traversée dont la mort est le terme ; le traducteur de Sénèque a eu l'occasion de rencontrer bien souvent cette comparaison : « nous laissons la vie derrière nous et comme à ceux qui sont en la mer

Les villes et les champs loin des yeux se reculent*

...et finalement commence à paroître cette fin générale de tout ce qu'il y a d'hommes au monde. Pensons-nous que ce soit un écueii,sots et malavisés que nous sommes? Cest lin port que nous devoyis quelquefois désirer ' ». L'allégorie continue dans la suite de l'Épître, elle revient dans beaucoup d'autres ; elle est résumée dans la Consolation à Polybius : « In hoc tam procelloso et in omnes tempestates exposito mari navigantibus, nullus portus ni si mortis est ». La voici en vers, et adressée, non plus à Polybius, mais au président de Verdun :

Et les moins travaillés des injures du sort

Peuvent-il4 pas justement dire Qu'un homme dans la tombe est un navire au port ? *

C'est SOUS la forme d'une traversée, avec port et cor-

1 Sénèque citait ici ViRG., Enéide, IIF, 73 : Terrœque urhesque recedunt.

' Malh., II, 536.

* Malh., I, 271.

saires, que le poète résume sa vie dans VOde à Lagarde ', et la même image revient élégamment dans des vers où se trouve aussi la tournure « fertile de peines », latinisme probablement dû à la fréquentation de Sénèque " :

On tient que ce plaisir est fertile de peines, ■ Et qu'un mauvais succès l'accompagne souvent ;

Mais n'est-ce pas la loi des fortunes humaines, . ' ■ Qu'elles n'ont point de havre à l'abri de tout vent ^ ?

Sans doute c'est là l'image la plus banale qu'il y ait chez les poètes, et il serait peut-être moins long de compter ceux qui ne l'ont pas employée que ceux qui s'en servent. Mais dans le petit nombre d'images dont dispose Malherbe, elle occupe une place trop caractéristique pour ne pas rappeler le philosophe qui la développait si souvent. Il faut en dire autant des termes de médecine, « guérison », « santé », a embonpoint », employés au figuré : c'est encore une image de moraliste. Elle abonde dans îSénèque : l'épître 95, notamment; com-

' I, 287. Cf. la mêiae image en parlant de l'Etat (Malh., I, 70, V. 23, et p 393 ; et Eacan,';. c.,p. LXXIV).

- Cette tournure, qui n'apparaît qu'une fois dans les vers de Malherbe, et une fois dans une de ses lettres (t. IV, p. 115), se trouve deux fois dans la traduction du Traité des Bienfaits (t. II, p. 147 et 205). Malherbe a employé ailleurs : fertile en. Du Bellay disait encore : fertile de bons poètes '{Def. et lllustr., chap. XI, éd. Person, p. 93).

•' Malh., I, 801. Cf. aussi I, 21. v. 11 et 12.

Montclirestien disait de même de la vie humaine : C'est une nef poussée De l'orage du monde et des flots du destin. . (David, Tragédie, acte IV, chœur, éd. elzév., p. 226.)

C'est donc proljablemeut à Sénèque qu'il faudrait reporter le mérite que M. Paul Bourget fait aux Pères de l'Église, d'avoir comparé la vie à une traversée.

pare longuement la philosophie à la médecine, et Malherbe a traduit bien des passages qui parlaient de l'âme ou de la société comme d'un corps à soigner. Aussi, dans ses vers, et dans ses lettres les plus solennelles, cette image revient-elle sans cesse, soit qu'il parle de la France ', soit qu'il exprime ses propres « maux », soit aussi que d'après les modes italiennes il fasse parler quelque amant ^.

Il y aurait encore bien des rapprochements à faire entre Sénèque et son traducteur : ainsi la lettre où celuici engage Balzac à ne pas ambitionner l'approbation universelle rappelle le ton des Èpîtres à Liicilius. Mais s'il est facile de relever une foule d'analogies entre les idées générales du philosophe et celles du poète, il est bien délicat de faire le départ entre ce qui peut relever de l'influence d'un auteur préféré, et les pensées qui naissent de la même façon chez les hommes cultivés de tous les temps et de tous les pays, et auxquelles, selon le mot de Montaigne, le penseur moderne « serait arrivé par sa raison naturelle ». Remarquons que Malherbe, pas plus que Montaigne, ne va jusqu'au bout de la doctrine stoïcienne. Quoiqu'il ait écrit dans sa traduction des EpUres : « on ne peut dire que ce ne soit le trait d'un galant homme d'avoir fait la résolution de mourir '' », il exprime dans l' Ode à La Garde l'idée qu'un de ses commentateurs, André Chénier, derait mettre dans la bouche de sa Jeune Captive :

Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort...

' Malh., I, 69, 2G1, IV, 101-105.

■' Malh., II, 541. '

Malherbe, qui sent que « l'apathie des Stoïciens n'est pas en lui ' », dit en effet à La Garde :

Non, Malherbe n'est pas de ceux Que l'esprit d'enfer a déceus Pour acquérir la renommée De s'être affranchis de prison Par une lame oit, par poison Ou par une rage animée -.

Ainsi, en répondant en quelque sorte à la doctrine qu'il a si souvent lue, il se souvient des suicides glorifiés dans les ÉpUres qu'il avait traduites, du poignard de Caton et du breuvage empoisonné de Socrate, « qui de la prison le fit monter au ciel : tellement que, quand j'ai désiré une vie honnête, j'ai par même moyen désiré... le poignard... et le poison '" ». La philosophie de Sénèque ne l'a conduit ni à renoncer aux biens de ce monde, ni à singer Caton, mais elle a laissé dans son esprit des traces ineffaçables, et il s'en est ressenti dans toute son œuvre littéraire.

Quand on a pris à un écrivain sa façon de comprendre le monde et la vie, c'est bien le moins qu'on puisse faire d'accepter ses jugements en matière d'art et de littérature. En ce point encore, Malherbe est l'élève de Sénèque, et le mot le plus fameux, ou plutôt le plus caractéristique, qu'il ait prononcé sur la poésie, il l'a trouvé dans l'épître 95 :« Voyez-vous, disait -il souvent àRacan, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous

' Malh., II, 527. De môme, l'âme est « comme délivrée de prison » dans la traduction des Questions naturelles {M. AliR., I, 471). Cf. aussi Malh., II, 355. et 551.

en pouvons espérer est qu'on dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes, et que nous avons eu une grande puissance sur les paroles, pour les placer si à propos chacune en leur rang, et que nous avons été tous deux bienfous de passer la meilleure partie de notre âge en un exercice si peu utile au public et à nous ' ». Or, voici ce que disait l'épître à Lucilius, dans la traduction de Malherbe lui-même : « Tout le soin des grammairiens est en V agencement des paroles. Il s'élargit bien quelquefois jusqu'à l'histoire ; mais quand il vajusques aux vers, c'est le bout de sa carrière : il ne passe jamais plus avant. Je vous laisse à penser en quoi V assemblement des syllabes, le clioix des paroles, la mémoire des fables et la mesure des vers peuvent aider un homme - ». Malherbe pensait que cela ne pouvait aider ni un homme ni une nation, et l'on sait comment il rabrouait l'auteur qui se plaignait que l'État ne récompensât pas mieux les poètes. Inconséquent comme Sénèque et comme tous les raisonneurs, il ne laissait pas d'écrire, et de juger les vers des autres avec autant de soin que de sévérité : et dans ses jugements il suit encore la méthode de Sénèque. On pouvait d'ailleurs, sans être béotien, se réclamer, en matière de critique littéraire, du philosophe latin. N'est-ce pas le maître de la critique française au XIX" siècle qui écrivait : « Les plus belles paroles qui aient été prononcées sur la question des anciens et des modernes, c'est peutêtre encore ce grand et si ingénieux écrivain Sénèque qui les a dites, et on ne peut rien faire de mieux aujourd'hui que de les répéter... '" )>. Là-dessus Sainte-Beuve

i Racan, l. c, p. LXXVI.

* Malh., II, 687.

5 Sainte-Beuve, Causeries du lundi, 1. 13, p. 138.

citait un très long passage du grand et si ingénieux écrivain. Mallierbe, sans citer son modèle, ne s'en inspirait pas moins : et bien des appréciations littéraires du ' Traité des Bienfaits et des EpUres^ non seulement auraient pu s'appliquer aux écrivains français du début du XVIP siècle, mais encore représentent le jugement de Malherbe sur tous les écrivains en général, et sur ses contemporains et prédécesseurs en particulier. « Virgile ne prend quelquefois jms tant garde à la vérité qu'à la bienséance, et semble qu'il veuille qu'on le lise plutôt pour plaisir que pour apprendre à labourer. J'en laisserai assez d'autres exemples pour vous en donner un qu'aujourd'hui j'ai été forcé de condamner :

Quand la tiède saison met les plantes pti sève, On sème le sainl'oin, et le mil, et la fève.

Voule.i-voas voir si tout ce qu'il dit est véritable et si tout cela se doit semer en même saison ? nous sommes à la fin du mois de juin ; et cependant aujourd'hui j'ai vu cueillir des fèves et semer du mil '. » Voilà des reproches auxquels Malherbe devait s'associer de tout cœur -- on sait par Régnier, par Berthelot et d'autres qu'il trouvait à « reprendre » en Virgile, — et voilà surtout à quel point de vue il se placera pour juger Desportes, Régnier, Ronsard et les autres. Il cherchera s'ils prennent garde „à la vérité, il voudra voir si ce qu'ils disent est véritable, et il sera impitoyable pour les inexactitudes, pour les (( mauvaises imaginations » et « imaginations bestiales « de Desportes, pour les vers vides de sens qui ne sont que

1 Trad. Malh., II, 671-672. C'est au point de vue de la vérité, ou de la vraisemblance, que se placeront tous les contempteurs de Virgile, jusqu'à Napoléon I^^' {Correspondance, t. XXXI)

<c moellon » dans les poèmes de Ronsard, pour les fictions poétiques invraisemblables surtout, dont les poètes d'alors usent encore avec désinvolture. « Il avoit aversion contre les iict'ons poétiques, et en lisant une épître de Régnier à Henri le Grand où il feint que la France s'enleva en l'air pour parler à Jupiter, il demandoit à Régnier en quel temps cela étoit arrivé, et disoit qu'il avoit toujours demeuré en France depuis cinquante ans et qu'il ne s'étoit point aperçu qu'elle se fût enlevée hors de sa place'. » Ce mépris des fictions poétiques, Malherbe lavait trouvé bien souvent dans Sénèque : l'épître qui rabaissait les « arrangeurs de mots et de syllabes » ne dédaignait pas moins « la mémoire des fables « que la mesure des paroles et des vers, et déjà le Traité des Bienfaits dénigrait ces « niaiseries - », ces « baies '' » « toute cette manière de fables qui est du gibier des poètes, qui n'ont d'autre but que de dire quelque chose de bonne grâce ' ». « Je veux bien qu'il y en ait de si passionnés pour le parti des Grecs, que toutes ces imao-inations leur semblent nécessaires ; mais je ne pense pas qu'il s'en trouve un qui cherche quelque substance aux noms qu'Hésiode leur a donnés ^ » Le parti des Grecs on l'a déjà vu, avait un seus aussi précis au début du XVH" siècle qu'au temps de Sénèque, et c'est contre lui que Malherbe portait ses coups. Quant aux fictions que lui-même emploj'^ait, il en trouvait encore la théorie dans

' Racan, l. c, p. LXXI.

- -Malh., II, p. 8.

"' Malii., II, 10 et note (De Benef., I, 4) : haye =^ tromperie qu'on i'ait à quoiqu'un pour se divertir (Dict. de l'Acad.. IGDl'i. ' i6/cZ., p. lu.

■• Ihid.^ p. 8.

le même Traité : « Comme quelquefois un nomenclateur, si sa mémoire lui manque, a recours à l'impudence, et nomme comme il lui vient en la bouche ceux de qui il a oublié le nom ; aussi les poètes ne se pensent pas obligés à la vérité ; mais selon qu'ils sont contraints par la mesure du vers, ou flattés par la beauté de quelque parole, donnent à chacun le nom qui leur vient le plus à propos, et ne sont point blâmés d'avoir enrichi la matière de quelque chose de leur invention. L'un ne donne point la loi à l'autre ' ». C'en était assez pour permettre à Malherbe d'accommoder librement les fictions reçues, en répondant aux critiques qu'«il n'apprêtoit pas les viandes pour les cuisiniers » : et cela ne l'empochait pas de relever dans Desportes telle « fable nouvelle ». Pour combattre l'habitude des fictions, pour en combattre surtout le pédantisme, et pour dédaigner cette connaissance précise - et cette reproduction exacte de l'antiquité, dont la Pléiade faisait tant de cas, Malherbe n'avait qu'à se souvenir de Sénèque. De nos jours, quand M. Brunetière combat l'érudition, il trouve à citer Bossuet : Malherbe, sans citer Sénèque, n'avait qu'à répéter ce qu'il en avait retenu pour combattre non seulement le pédantisme, mais même le lyrisme et les poètes hellénisants, et pour demander à la poésie plus de raison, de bon sens, de

* Malh , II, p. 9 (De Benef., I, 3).

* BaïF (éd. Becq de Fouquière, p. 293) recommande déjà à Desportes « plus de sens et moins de savoir », et du temps de La Fontaine on demande encore à l'écrivain

Qu'il cache son savoir et montre son esprit.

(La Font., éd. Régnier, IX, 373) Malherbe préfère, comme Montaigne, une tète bien faite à une tête bien remplie ; l'expression « tête bien faite » se trouve dans la traduction de Sénèque (Malh., II, 361).

naturel, de clarté et d'idées surtout. Comme il venait en un temps fort raisonneur, on écouta ses leçons ; et quand Boileau proclama le triomphe de celui qui

D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir ',

la traduction de Sénèque par Malherbe aura déjà une vingtaine d'éditions : « les règles du devoir » ont un peu été pour « la Muse » les règles du dissertateur latin, et à mesure qu'on « reconnaît les lois » du réformateur de la poésie, on continue à lire la traduction qu'il a donnée de Sénèque, et que Du Ryer a achevée avec un soin pieux, que Godeau et d'autres ont vantée infiniment.

Cette traduction a donc une double importance dans l'histoire de la littérature française. Admirée du XVIP siècle, elle a été pour Sénèque un peu de ce qu'Amyot fut pour Plutarque ; puis elle constitue un monument de la prose oratoire, et il faut la placer à cet égard immédiatement après l'œuvre de Balzac : Malherbe, au reste, ne croyait-il pas qu'il aurait pu suffire aux deux tâches de réformateur de la prose et de la poésie, et n'a-t-il pas dit des écrits de Balzac que tout cela lui était déjà venu à l'esprit ? En outre, la façon dont Malherbe s'assimile Sénèque correspond à un développement important de la poésie française. Au moment où le classicisme en était

' C'est à peu près, comme on voit, le mot de Malherbe à Racan, c'est-à-dire celui de Sénèque sur la poésie en général. « Mettre un mot eu sa place » est si bien la leçon donnée par Malherbe au XVII'^ siècle, qu'on la retournera contre Malherbe lui-même en lui reprochant avec un pédantosque souci de symétrie, de n'avoir pas mis un complément à « verre n comme à (( onde » dans :

^i'espcrons (jlus, mon àme...

La. Fontaine reproche aussi à Ronsard d' « arranger mal aea mots » (éd. Régnier, IX, G7o)!

encore à se chercher lui-même, à l'âge ingrat qu'il traversait au commencement du XVIP siècle, il avait besoin de nouveaux maîtres et de nouvelles leçons. La prose fit sa rhétorique, on l'a bien dit, avec Balzac, qui ne fat vraiment qu'un professeur de rhétorique. Malherbe fut le maître de philosophie, et non seulement il confia à la prose la sagesse de Sénèque, mais surtout il travailla à inculquer cette sagesse à la poésie « lyrique », qui écouta d'une oreille docile : et alors on put le regarder comme un nouveau Ponocrate, « instituant son élève en nouvelle discipline, et essayant de lui faire oublier ce qu'il avait appris sous ses antiques précepteurs ». La poésie lyrique avait montré au XVI° siècle la pétulance et les curiosités de la période enfantine, elle avait eu le maniérisme des premières coquetteries : et maintenant Malherbe lui commandait de prendre un maintien grave, d'avoir des idées sérieuses, logiques et précises, et des paroles sobres et nettes. Comme le maître de philosophie, il lui apprenait à faire avec règle et méthode tout ce qu'elle avait fait jusque là « sans le savoir ».

IL Virgile.

La poésie française, devenue si sage avec le disciple de Sénèque, restait poésie quand même, ou du moins voulait paraître telle : et pour cela elle devait se fleurir d'images. Mais n'ayant pas l'imagination exubérante, ni un sentiment bien vif de la nature, elle devait cueillir ses plus beaux ornements dans les livres plus que dans les champs.

Par les bois et les prés les bergers de Virgile Fêtaient la poésie à toute heure, en tout lieu ',

Les poètes modernes se mirent à la suite de ces bergers, et depuis l'œuvre latine de Pétrarque jusqu'aux Italiens et aux Français de la période classique, ils ont répété, ou adapté à de nouveaux besoins, les dialogues de Tityre et de Mélibée et de leurs confrères en « bergerie ». Quand on eut renoncé aux ambitions épiques qu'inspirait V Enéide autant que V Iliade, on continua à admirer et à imiter les Eglogues, et de VÈnéide elle-même on retint toujours quelques vers lapidaires, et des images poétiques. Celles-ci s'étalaient dans toutes les œuvres du poète latin en végétation luxuriante :

Et les cytises de Virgile

Ont embaumé tout l'univers *.

On éprouvait particulièrement le besoin de recourir à un si précieux modèle, à une époque où la poésie française se sentait encore jeune et novice : Desportes, Duperron, Bertaut le traduisent, et même « feu M. le cardinal du Perron disoit souvent que nos rois devroient proposer un prix à diverses personnes de capacité choisie pour traduire à l'envi les plus dignes orateurs et poètes latins, sur tous Virgile ; étant d'un effet très fructueux à l'enrichissement de notre langue, d'essayer

* A. DE Musset, Idylle (Poésies nouvelles, p. 122).

* Sully-Prddhomme, Stances et Poèmes, I, p. 8.

à colleter celle qui la surpasse, et la colleter en V écrivain qui surpasse ses compagnons ' •>•>.

Malherbe et ses amis connaissaient trop la poésie latine pour ne pas se souvenir souvent du classique dont on apprenait les vers par cœur: quand Balzac et d'autres viennent, après la mort tragique de son fils, l'engager à accepter le dédommagement offert par les meurtriers, ils se souviennent du vieil Evandre, et appellent l'oÉfre

faite ^

^' • • " solatia lucttis

^ • ■ ■ ■ Exigua ingentis, m i^ero sed debi fa p a tri - .

Mallierbe lui-même cite ou adapte des vers de l'Enéide et des Eglogues dans ses lettres à Peiresc et à Colomby, et dans son commentaire sur Desportes '' ; il reconnaît un vers de Virgile que Sénèque citait sans indiquer l'auteur '', et il a souvent l'occasion, comme nous l'avons vu, de mettre, au cours de sa traduction, des vers latins en vers français. Il n'admirait pas sans réserve le grand .poète latin, il ne lui donnait même pas la première

1 Mlle DE GOURNAY, Dédicace au roi des VersioJis de Virgile .(1619), cf. Ch. Urbain, Nicolas Coeffetenu, p. 263, et G. Grente, Jean Ber tau t -p. 2Q9 sqq. — C'est encore pour lire Virgile que Catherine de Vivonne eut un moment l'idée d'apprendre le latin "(voy. G. LansoN, Littérature française et littérature espagnole au XYIf'' siècle, dacs la Revue d'histoire littéraire de la France^ •1896, p. 49).

' Vmt}., Étiéide, XI, 63. Balzac, Entretien XXXII. ^ Malh., II[, 112, 484, IV, 77, 377, 46S. Une sentence de Virgile se trouve même adaptée (MALH., III, 34) de façon à faire, comme dira un Malherbe policé,

Au latin dans les mois braver l'honnêlelé. *- Malh., II, 241. Sénèque, De Benef., VII, 23.

place * : cela ne l'a pas empêché de s'en souvenir et de s'en servir.

Et reprendre Boraère et Virgile

('ela se peut facilement :

Mais bien qu'il soit d'avis contraire,

De croire qu'il puisse mieux faire,

Cela ne se peut nullement.

Ainsi disait Berthelot de Malherbe: celui-ci a souvent essayé de « faire » comme Virgile, et il a parlé des rois de France comme le poète latin faisait parler les personnages de ses Eglogues. C'était déjà la mode chez les poètes français du XVI^ siècle, et aussi chez les Italiens, et depuis les Henriot et les Margot des Eglogues de Ronsard, jusqu'à Marie-Antoinette qui joue à la bergère, la houlette et les brebis ont été la poésie de la royauté. Malherbe a, comme tout le monde, chanté sur tous les

tons :

Houlette de Loui.-j, houlette de Marie -.

Pour célébrer la régence de la reine mère, il peint la

France d'après le modèle de la première Eglogue :

Rien n'y gémit, rieu n'y soupire Chaque Amarille a son Tityre, Et sous l'épaisseur des rameaux, Il n'est place où l'ombre soit bonne, Qui soir et matin ne résonne Ou de voix, ou de chalameaux ^.

' (Restau point que Racan (Malh., I, LXX) ne le mentionne même pas dans la liste des Latins que son maître « estimait ». — Malherbe reprenait en Virgile l'expression Euhoïcis Cumarum allahitur oris : « C'est comme si on disoit: aux rives françaises de Normandie ». (àRJîOULD, Anecdotes inédites sur Malherbe, p, 37 ; Racan, p. 5!)). — Virgile était du reste appris par cœur au XVII- siècle (Mexnung, Sarasin's Leben u. Werke,t. I, p. 25i.

- Malh., I, 229. — Ménsge (éd. de Malh. avec commentaire, p. 529) « a ouï dire à Racan que Malherbe sur la fin de ses jours préféroit cette pièce à toutes ses autres ».

Dans le Ballet de Madame, — la pièce que Malherbe préfère entre toutes ses œuvres — les grands personnages ont tous des noms d'églogue : « la grande bergère », Pan, Mopse ' ; et le suprême éloge des « travaux » de Louis et de Marie est ainsi exprimé :

Sont-ce pas des effets que même en Arcadie, ■ '- Quoi que In Grèce die,

Les plus fameux pasteurs n'ont jamais égalés ? *

Malberbe n'avait pas seulement ces préoccupations bucoliques dans les « récits de bergers » dont on lui demandait les paroles pour les ballets royaux ou princiers : il prenait goût lui-même aux « bergeries » : « Un jour ils s'entretenoient Kacan et lui de leurs amours qui n'étoient qu'amours honnêtes, c'est-à-dire du dessein qu'ils avoient de choisir quelque dame de mérite et de qualité pour être le sujet de leurs vers... Le plaisir que prit M. de Malherbe en cette conversation lui fit promettre d'en faire une Eglogue, ou entretien de bergers, sous les noms de Mélihée pour lui et Arcas pour Racan, et je me suis étonné qu'il ne s'en est trouvé quelque commencement dans ses manuscrits, car je lui en ai.ouï réciter près de quarante vers ')). Ainsi Malherbe s'exerçait lui-même dans le genre où devait briller son élève Eacan. Dans les plus belles des stances où il célébrait le

' 1,231 et 232. Pan est le maréchal d'Ancre. Mopsus est le nom d'un berger de Virgile, et aussi, du reste, de deux devins ; un personnage du même nom figure dans VAminte de Tasse, dont Malherbe s'est peut-être souvenu plus que de Virgile ; — et son Arcadie se ressent probablement de celle de Sannazar.

2 I 22'J. Cf. VIRG., Eql. IV, 5S et 59 :

3 Racan, l.c, p. LXXXVI.

Pan etiaoi Arcaiiia mecum sijudice certet, Pan'etiam Arcadia dicat sejudice victuin.

roi ou la reine, il se souvenait, sinon des bergers de Virgile, du moins de leurs paroles, et il promettait d'après le poète d'Auguste la félicité à son prince. L'Eglogue IV surtout, dans laquelle on révérait l'annonce d'une rénovation du monde, a été pour lui une réserve précieuse d'éloges fleuris et de promesses hyperboliques. Quand il dédie les Larmes de Saini-Fierre à Henri III, il applique à celui-ci l'antithèse que l'Eglogue appliquait au

nascenti pnero, quo ferrea primum Desiuet ac toto surgot gens aurea muudo ' :

Henri, de qui les j^onx et l'image sacrée Font un visage d'or à cette âge ferrée *.

Il applique surtout les souvenirs de l'Eglogue quand il doit annoncer un brillant avenir. Déjà Ronsard et Régnier, comme le chantre de Marcellus, et comme d'ailleurs tous les anciens qui ont décrit l'âge d'or, ])romettaient à leurs rois que « les chênes durs sueraient la liqueur rousse du miel épais '" ». Malherbe promet à ses maîtres non seulement la conquête de Memphis, du Gange, et d'autres encore, mais aussi les miracles virgiliens : sous la reine mère on verra

sans l'nsage des charrues Nos plaines jaunir de moissons *.

C'est plus même que n'en disait Ronsard ', et ce n'est

' Egl. IV, V. 8 et 9.

- Malh., I, 5.

•■• RONSARD(éd. Blanchemain), t. IV, p. 79. RÉGNIER, Satire I, V. 27-30. ViRG., Eijl.lV, V. 30: Et d'irae quercus sudabunt roscida mella. De même OviDE, Metam , I, 112.

Malh , I. 215. cf. Virg., Ejl. IV, 28 et Ov., Met., I, 110.

•"■ « Le t'roaient jaunira par leurs bjondes campagnes. » (RONS., IV, 25.)

pas tout. Un autre jour, prophétisant encore, Malherbe écrivit :

Tout y sera sans fiel, comme au temps de nos pères, puis, se ressouvenant du fameux vers :

Occidet et serpens et fallax herba veneni ', il corrigea en ces termes :

Tous venins y mourront comme au temps de nos pères,

Même ceux des vipères,

Et l'aconite bu n'empoisonnera pas *.

Ce n'était pas encore assez beau; et pour faire une promesse bien symétrique, le patient versificateur écrivit

enfin :

Et même les vipères Y piqueront sans nuire, ou n'y piqueront pas.

Il trouve aussi dans l'Eglogue IV la formule de la suprême abondance : Omnis feret omnia telkis, et la rend en un alexandrin :

La terre en tous endroits produira toutes choses.

Puis, frappé sans doute de cette idée, il la développe avec plus d'empressement que de logique :

Tous métaux seront or, toutes fleurs seront roses,

Tous arbres, oliviers, L'an n'aura plus d'hiver, le jour n'aura plus d'ombre,

Et les perles sans nombre Germeront dans la Seine au milieu des graviers ^.

1 VIRG., Egl. IV, 24.

2 Malh., I, 232. « Aconite » pour : poison en général se trouve aussi dans VIRGILE, et dans OviDE {Métam., I, 147), et dans Ronsard (t. IV, p. 24).

3 Malh., I, 232-233.

Ménage lai-même devait convenir qu'(( ainsi la terre en tous endroits ne prodniroit pas toutes choses ' », et Balzac n'a pas perdu cette occasion de se moquer de son maître : « Je ne suis pas de l'opinion de notre Malherbe... Je n'ai nul sujet de vouloir mal aux œillets, aux violettes, aux tulipes et aux lys particulièrement - ». Ce n'est vraiment qu'à la pauvreté d'imagination de Malherbe qu'il fallait vouloir mal : une fois qu'il ne raisonne plus, le sage Normand n'est plus àj'aise. Il a beau copier Virgile, les fleurs qu'il y cueille trouvent dans son esprit sensé un terrain [trop ingrat : l'hyperbole ellemême s'y déforme, quand le* poète doit parler à vide, et qu'il n'est pas soutenu par un sujet plus grave qu'un récit de berger, et par des événements plus importants qu'un halletf II en était autrement quand, ayant à parler des victoires de Henri IV et des espérances que donnait le règne naissant, le poète officiel avait de lointaines et discrètes réminiscences de l'Eglogue IV, n'en retenant que les idées applicables à la France, et les voyant, comme il faisait celles de Sénèque et d'Horace, à travers le monde moderne. La Prière 'pour le roi allant en Limousin présente des analogies avec l'Eglogue, et Malherbe n'a pas eu. besoin de faire des efforts pénibles pour ressembler au poète latin. L'éloge du prince est amené de la même façon des deux côtés :

... quae sit poleris cognoscere virtus (v. 26) : <; quiconque. ..>... il peut assez connoître Quelle force a la main qui nous a garantis '.

Le triste passé n'est pas encore complètement effacé : manent sceleria veslirjia nostri (v. 13) :

- Entretien V, chap. 2.

... ces objets qui des choses passées Ramènent à nos yeux le triste souvenir ^

Mais la méchanceté qui reste est impuissante {vestigia... irrita), et Malherbe peut parler des « vaines fureurs ». Le roi

... qui si dignement a fait l'apprentissage De toutes les vertus propres à commander...

A nous donner la paix a montré son courage,

et il réalise en quelque sorte ce que Virgile promettait au jeune prince :

Pncatiimque reget patriis virtutibus orbem (v. 17).

Le bonheur promis n'a pas besoin d'hyperboles merveilleuses, c'est un bien dont on regarde déjà l'accomplissement comme une réalité prochaine :

Toute sorte de biens comblera nos familles '.

La fertilité de la terre n'est pas décrite avec l'exubérance virgilienne '', mais elle en garde certaines traces : La moisson de nos champs lassera les faucilles •* ,

et comme chez le poète ancien ^ la nature se surpasse elle-même :

Et les fruits passeront la promesse des fleurs.

* Molli paulatim flavescet campus arista {Eol. IV, 28). Non rastros patielur humus, non vinea falcem (IV, 40).

* Sur l'influence de ce passage sur llacan, v. AenOULD, Racaii, p. 158, n. 2.

* Ipsa litji blandos fundent cunabula flores

Incultisque rubens pendebit sentibus uva.

Les termes classiques : cingere mûris oppida... tellari infindere sulcos (v. 32 et 33) sont appliqués avec iutiniment d'à propos au royaume de Henri IV :

La terreur de son nom rendra nos villes fortes, On n'en gardera plus ni les murs ni les portes.... Le fer mieux employé cultivera la terre.

Malherbe met dans l'avenir du dauphin autant d'espoir que Virgile dans celui de Marcel lus : Hinc, ubi jam fj-mata vinim te fecerit aetas (v. 37)... :

Cependant son Dauphin, d'une vitesse prompte, Des ans de sa jeunesse accomplira le compte '.

Une gloire plus qu'humaine est réservée à l'un comme à l'autre :

Ille deum vitam accipiet, divisque videhit Permixtos Jieroas, et ipse videhitur illis (v. 15 et 16) : de même le dauphin

De faits si renommés ourdira son histoire

Que ceux qui dedans l'ombre éternellement noire

Ignorent le soleil, ne l'ignoreront pas :

« pensée payenne de la gloire, indécente, disait Lefebvre de Saint-Marc, dans une pièce où l'on adresse la parole à Dieu, et où l'on parle d'un prince chrétien - » : ce qui montre que la théologie de Malherbe reste un peu» malgré tout, celle de Virgile. A part cette inconséquence de l'idée payenne de la gloire dans une poésie en forme de prière^ la poésie virgilienne (si tant est qu'elle ait agi directement) n'a donné à la Prière pour le roi allant en Limousin rien que l'auteur n'ait admirablement approprié à son sujet : et ainsi « ces visions fraîches qu

' Malh., I, 74. La Prière de Malherbe compte exactement le double de vers de VEjlogue : 126 {VEgl. 63).

* Poésies de Malherbe, éd. Saint-Marc (1757), p. 448.

passent sur un fond d'épopée ' » reflètent peut-être discrètement et avec bonheur le décor enchanté de la fameuse Eglogue.

Si le poète politique, en Malherbe, a toujours une certaine grandeur et utilise avec succès les souvenirs classiques, il n'en est pas de même du poète amoureux ou élégiaque. Dans ce dernier rôle, il est aussi gauche qu'un berger qui aurait une cuirasse sous sa houppelande, et il. ne voit les fleurs que comme elles sont décrites dans les livres anciens. Déjà dans les Larmes sur la mort de Geneviève Rouxel, il parlait de

la pourprée fleur Qui prend du sang d'Adon le suc et la couleur ',

et quand il se fait l'entremetteur de Henri IV dans ses stances pour Alcandre, il reprend encore

Les herbes dont les feuilles peintes Gardent les sanglantes empreintes De la fin funeste des rois* ,

puis il exprime la douleur d'Alcandre selon la formule classique :

Et ce que je supporte avecque patience, Ai-j'3 quelque ennemi, s'il n'est pas sans conscience, Qui le vît sans pleurer * ?

1 BrUNOT, l. c, p. 54.

- Gasté, La jeunesse de Malh., p. 45.

'" Malh , I, 151 : cf. inscripti nomina regum flores dans les vers 106 de l'Eglogue III de Virgile, dont Malherbe, cite le vers 103 dans son commentaire sur Desportes (IV, 468) : « Si quelqu'un me démêle ceci, erit mihi magnus Apollo. » < Quis lalia fando

Myrmidonuin Dolopumvc aut duri miles Ulyssi Temperet a lacrymis ?

{Enéide, II, C-8).

Comme tout cela reste vain, Aloandre se consume de soulTrance et n'a plus « que les os et la peau », comme dira La Fontaine ; Malherbe exprime cela bien plus savamment. Tandis que Ronsard et Desportes disaient qu'ils n'avaient plus que les os ', ou qu'ils avaient la peau collée sur les os -, Alcandre fleurit sa maigreur d'une image virgilienne :

Aussi suis-je un squelette,

Et la violette Qu'un froid hors de saison Ou le soc a touchée De ma peau séchée Est la comparaison '.

Cette image, Malherbe l'affectionne. Quand, après la mort du roi, il décrit la douleur de la reine, en des vers si laborieux qu'ils n'étaient pas finis au bout de dix-huit ans, il recourt aux hyperboles les plus extravagantes * et encore une fois à la comparaison classique :

Et sa grâce divine endure en ce tourment Ce qu'endure une fleur que la bise ou la pluie Bat excessivement ^.

' Je n'ay plus que les os, un squelelte je semble...

Ronsard, t. VII, p. 312.

^ Desportes, éd. Michiels, p. 493.

^ Malil, I, 1G4.

' Les pleurs de la reine,

C'est la Seine en fureur qui ddborde son onde Sur les quais de Paris (I, 479).

De même déjà la mère de Geneviève Rouxel « épuisait son cerveau en un ruisseau de pleurs » (GastÉ, o. c, p. 43), et une Consolation retrouvée dans l'exemplaire de Martial de Malherbe (BOURRIENNE, 0. C, p. 1!)5) dit que con.soler la personne éprouvée c'est affronter l'orage de la mer Egée. C'était là une tradition poétique qui remontait ;ï la Pléiade (Du Bkllay, Olive, sonnet 95; Chamard, J. Du Bellay, p. 187) et à l'Italie.

« Malh., I, 179.

Il s'en sert auesi pour faire dire à Etienne Puget qui regrette la mort de sa femme :

Comme tombe une fleur que la bise a séchée, Ainsi fut abattu ce chef-d'œuvre des cieux '.

Dans tous ces vers il se souvient évidemment de ses auteurs français, italiens et surtout latins. En effet, VEnéide, comme au reste déjà VlUade, comparait le guerrier blessé à la fleur déchirée ou flétrie, et les vers latins présentent tous les termes que Malherbe utilise avec tant d'empressement : ainsi Euryale, percé d'un coup d'épée, s'affaisse, ensanglanté

Purpureus veluti cum flos succisus aratro Languescit moriens, lassove papavera coUo Demisero caput, pluvia cum forte gravantur - ;

et le jeune Pallas — dont Balzac et ses amis se souvenaient à la mort du jeune Malherbe — est représenté

Qualem virgineo demessum pollice floreno,

Seu mollis violae, seu languentis hyacinthi

Cui neque fulgor adhuc, necdum sua forma recessit ^.

Cette image — qu'il ne faut pas toujours confondre avec celle, aussi répandue, de la brièveté de l'éclat des fleurs et de la vie humaine — on. la retrouve chez les poètes de tous les temps, chez Pétrarque \ chez le Tasse

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