RACAN, LXXVI
3 MALIL, II, 420.
* V. AIalh., I, 332-331, III, 6, 596-598 ; ot Malherbe par le duc de Broglio, pp. 7-11.
édition, et dont on fait grand cas, il demande si cela fera amender le pain et le vin l . Il fait une réponse analogue à nn huguenot qui veut l'intéresser aux controverses. Quand on lui dit que Gaumaiu a déchiffré le punique et vient d'écrire le Pater en cette langue, « il prononce une douzaine de mots qui n étoient d'aucune langue, et dit : c< Je vous soutiens que voilà le Credo en « langue punique : qui est-ce qui me pourra dire le cou- « traire * ? » Il s'expliquait volontiers tout au long à ce sujet : « Il parloit fort ingénument de toutes choses, et avoit un grand mépris pour les sciences, particulière* ment pour celles qui »e servent que pour le plaisir des yeux et des oreilles, comme la peinture, la musique et même la poésie 3 ». Pour parler ainsi f il n'avait encore une fois qu'à se souvenir de l'épi tre 95, qu il avait traduite : « Quelques-uns ont fait cette question : si les arts libéraux pouvoient faire un homme de bien 4 . Et tant s'en faut que cela soit, ils ne le permettent pas seulement.» Venons aux professeurs de géométrie et de musique : vous trouverez aussi peu ces leçons (les leçons morales indispensables à l'homme) chez eux qUe chez les grammairiens : ' », La seule science, la seule étude qui
1 Racàn, L& y p, LXIX.
* lbiiL,LXX.
a Ibid., LXXV1I.
* On voit que cette question avait été posés longtemps avant l'Académie de Dijon, et que Sénèque y avait répondu avant Rousseau, qui s'est abondamment souvenu du philosophe latin : la a philosophie renouvelée d'Omar v, que Voluey reproche à Rousseau, est plutôt une philosophie renouvelée de Séncque.
: ' MàLH., II t b"87. De même p. 686 : « Ce sont métiers mercenaires, quî préparent l'esprit s'il passe par-dessus, et le gâtent s'il y croupit ». Cette célèbre épitre porte dans Malli. le n" LXXXVIII, qu'elle a encore dans la traduction allemande de Lehmann (1316).
vaille, est la philosophie, ou plus simplement la sagesse, qui proclame la vanité du monde et des occupations humaines au nom de certains principes qui se retrouvent chez Malherbe comme chez Sénèque.
La philosophie que la Renaissance a essayé de se faire voit généralement dans les événements la manifestation d'une force aveugle à laquelle nous ne pouvons rien changer. Cette idée, qui est, à dos degrés divers, chez les écrivains français du XVI e siècle, a été développée dans leur esprit par Sénèque plus que par nul autre. C'est dans FÉpître 107 que Rabelais prenait le vers latin (traduit par Sénèque d'un vers grec de Cléanthe) qu'il montre « esquisitement insculpté en lettres latines » : Ducunt volentem fat a, nolentem trahunt 1 .
C'est dans Sénèque que Montaigne et Malherbe trouvent ou retrouvent cette leçon, et elle deviendra si bien un lieu commun, que Corneille aura un succès d'actualité avec la fameuse tirade de Thésée qui est une protestation contre le fatalisme :
Quoi ! la nécessité des vertus et des vices D'un astre impérieux doit suivre les caprices... *
« Astre impérieux », ou « Fortune » — comme on reprochait à Montaigne de dire trop souvent, — ou « destin », ou « les dieux », ou « volonté de Dieu » — suivant qu'on écrit dans le jargon mythologique ou dans la langue de tout le monde, - c'est toujours la force aveugle contre laquelle nous ne pouvons rien, et à laquelle il faut nous soumettre. C'est ce qu'enseignait
1 Pantagruel, 5« livre, chap. XXXVI (éd. Marty-Laveaux, t. III, p. 143).
• Œdipe, III, 5.
Sénèque, et c'est ce que Malherbe, comme les homme. du XVI e siècle, a exactement retenu. « C'est de la philosophie, disait TÉpître XVI, qu'il faut apprendre à nous humilier à Dieu, vouloir ce qu'il veut.. * » « S'il est galant homme, il voudra ce que Dieu veut * », écrit Malherbe & Colomby ; et à Du Périer :
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science Qui nous met en repos *.
Comme l'idée de fatalité est au fond de toute cette philosophie, le mot fatal, auquel le pétrarquisme avait déjà donné une grande vogue du temps de la Pléiade *, reviendra à tout instant dans les vers de Malherbe — plus souvent encore que « la Fortune » dans Montaigne. Il sera tout aussi fréquent — sans plus avoir la même raison d'être — chez ceux qui vont
Dans leurs vers décousus mettre en pièces Malherbe ,
et Pascal le mettra au nombre des mots ridicules que les poètes emploient quand ils ne savent que dire.
Proclamer la vanité du monde, de ses occupations et de ses plaisirs, et en outre considérer l'homme comme le jouet impuissant d'une fatalité inexorable : c'était fermer de tous côtés le chemin aux regrets et aux plaintes humaines. Aussi, tant que dure en France le règne de la raison, Sénèque reste le maître des consolateurs ou du
» Malh., II, 322.
* I, 43 (derniers vers). C'e*t ce qu'avait dit aussi Desportefl dans une élégie dont l'auteur des Stances à Du Périer paraît s'être souvenu, comme on verra plus loin.
* Of. Du BELLAY, Contre le» pétrarquistes, dans les Jeux ru$tiques (éd. Marty-Laveaux, p. 333-1). PASCAL, Pensées (éd. Havet), VII, 25.
moins des raisonneurs qui veulent combattre la douleur en parlant à l'esprit. « Me veux-je armer contre la crainte de la mort ? c'est aux despens de Seneca l », disait Montaigne en parlant des pédants ; et, bien longtemps après, Usbek écrit à Rhédi : « Lorsqu'il arrive quelque malheur à un Européen, il n'a d'autre ressource que la lesture d'un philosophe qu'on appelle Sénèque * ». Ce que tout le monde lit ou médite, il se trouve toujours quelqu'un pour le mettre en vers :
Hector.
Quel livre voulez-vc us liro en votre chagrin ?
Voilà Séncqtfe.
Vàlère.
Lis donc.
Hector (lit).
a Chapitre six. Du mépris des richesses.
La fortune offre aux yeux dos brillants mensongers ; Tous les biens d'ici-bas sont faux et passagors; Leur possession trouble, et leur perte est légère ; Le sage gagne assez quand il peut s'en défaire. »
Ces vers sont du Joueur de Regnard 3 ; mais les derniers pourraient être antérieurs d'un siècle, et ne dépareraient pas les recueils poétiques qu'on faisait dans la première moitié du XVII e siècle. C'est qu'aux environs de Tan 1GU0 on se consolait déjà comme du temps de Regnard et de Montesquieu ; Coefïeteau s'adressant à la
1 Essais, I, 24 (Du pédant isme).
* MONTESQUIEU, Lettres persanes, lettre XXXIII.
* Acte IV, scène Xlll.
princesse de Conti l — en une pièce que Malherbe estimait % — Bertaut et d'autres pour diverses afflictions, recourent aux mêmes moyens, déjà familiers au XVI* siècle : « les Consolations k la Sénèque revenaient à la mode, et après quinze siècles de christianisme, les banalités développées en vers pompeux et froids étaient imprégnées d'autant de sagesse païenne que les graves dissertations du moraliste :< ». Malherbe aussi disserta, et il le fit même si longuement et si laborieusement, eu Kil4, que la princesse de Conti fut frappée d'un nouveau deuil avant que la Consolât ion 4 fût achevée. De plus, la ressource ordinaire des consolateurs, il Pavait mise au service de la poésie, et il exprimait eu vers la nécessité de mourir qui doit ôter la crainte de la mort, et l'inutilité des plaintes qui doit faire cesser nos regrets. La Cortsolatio ad Marciam r * lai fournissait la matière de bien des stnnces : * Si nullis planctibna deftmeti revocantur; si sors immota et in tuternum fixa, nulla miseria mutatur et mors tenet quidquid abstulit, desinat dolor qui périt ». C'est ce que Malherbe répétera à Caritée ,; qui a perdu son mari, à Du Périer, au présidant de Verdun 7 ; et
1 Ch. Urbain, Nichas Coeffeteau, p. - * Malh., Iir, 450.
3 G, Grente, Jean Bertaut, p. 171*172. et p. 211.
4 Pnur cette Consolation, Malherbe avait utilisa Sénèqoe, et aussi Km h consolations a écrites à l'occasion du deuil de la princesse (v. Urbain, i». 264J.
1 Ad .Marciam, VI ; la C. ad Marciam a été utilisée par CoefFeteau.
« Malh., I, 33-34.
T I, 389-271. Le président était remarié quand arriva 1a pièce de vers qui tieviiît k- oonaolef du son veuvage- Gé n'est pns à dire que Malherbe eût ;ms à la faire, comme en l'a prétendu,
et comme on le répète encore.
même dans sa propre douleur, il n'oubliera pas l'inexorable nécessité de notre ilature :
Que mon fils ait perdu sa dépouille mortelle, Je ne l'impute point à l'injure du sort, Puisque finir, à l'homme est chose naturelle l .
Il console comme faisait Sénèque, et de même que celui-ci citait à Marcia l'exemple des mères illustres qui avaient perdu leur fils, il cite à Du Périer d'illustres exemples de pères qui ont perdu leurs enfants : Priam *, François I*' et... Malherbe. Toutes ces idées, du reste, ont tellement fait le tour des littératures qu'il serait futile de chercher d'où elles viennent, si elles n'étaient accompagnées chez notre poète d'autres pensées empruntées aussi à Sénèque : « Ces âges-là sont perdus pour nous : le temps passé jusques à hier est tout évanoui », disait PEpître XXI Y z : et le poète dit à son tour :
L'âge s'évanouit en deçà de la barque Et ne suit point les morts À .
L'Épître LXIII démontrait que « le pleurer excessif est plutôt marque de variité, et de vouloir être estimé affligé, que d'une véritable amitié 5 » ; et les Stances à Du Périer paraphrasent ainsi cette pensée :
1 De même à Caritée qui a perdu son mari il rappelle tous les jeunes maris qui sont morts à la guerre de Troie. Sur o Priam, François I«* et Malherbe », voyez la plaisanterie de Balzac dans con Entretien 1.
» MALH., II, 360.
* MALH., I, 40.
3 MALH., II, 494.
Mais d'être inconsolable, et dedans sa mémoire
Enfermer un ennui, N'est-ce pas se haïr pour acquérir la gloire
De bien aimer autrui '.
Jugeant la vie et la mort comme Sénèque, Malherbe en parlera comme lui, c'est-à-dire avec les mêmes image?. Bien n'est plus fréquent chez les moralistes que de comparer la vie à une traversée dont la mort est le terme ; le traducteur de Sénèque a eu Poccasion de rencontrer bien souvent cette comparaison : « nous laissons la vie derrière nous et comme à ceux qui sont en la mer
Les villes et les champs loin des yeux se reculent*
...et finalement commence à paroître cette fin générale de tout ce qu'il y a d'hommes au monde. Pensons-nous que ce soit un écueil,sots et malavisés que nous sommes? Cest tin port que nous devons quelquefois désirer s ». L'allégorie continue dans la suite de l'Épître, elle revient dans beaucoup d'autres ; elle est résumée dans la Consolation à Polybius : « In hoc tam procelloso et in omnes tempestates exposito mari navigantibus, nullus portus nisi mortis est ». La voici en vers, et adressée, non plus à Polybius, mais au président de Verdun :
Et les moins travaillés des injures du sort
Peuvent-il* pas justement dire Qu'un homme dans la tombe est un navire au port ? *
C'est sous la forme d'une traversée, avec port et cor-
1 Sénèque citait ici VlRG., Enéide, IIF, 73 : Terrœque urbeêque recedunt.
». MALH., II, 536.
* Malh., I, 271.
saires, que le poète résume sa vie dans Y Ode à hagarde 4 , et la même image revient élégamment dans des vers où se trouve aussi la tournure « fertile de peines », latinisme probablement dû à la fréquentation de Sénèque * :
On tient que ce plaisir est fertile de peines, Et qu'un mauvais succès l'accompagne souvent ; Mais n'est-ce pas la loi des fortunes humaines, Qu'elles n'ont point de havre à l'abri de tout vent * ?
Sans doute c'est là l'image la plus banale qu'il y ait chez les poètes, et il serait peut-être moins long de compter ceux qui ne l'ont pas employée que ceux qui s'en servent. Mais dans le petit nombre d'images dont dispose Malherbe, elle occupe une place trop caractéristique pour ne pas rappeler le philosophe qui la développait si souvent. Il faut en dire autant des termes de médecine, « guérison », « santé », « embonpoint », employés au figuré : c'est encore une image de moraliste. Elle abonde dans Sénèque : l'épître 95, notamment, com-
1 1, 287. Cf. la môme image en parlant de l'État (MALH., 1, 70, v. 23, et p 898 ; et Racan, /. c.,p. LXXIV).
2 Cette tournure, qui n'apparaît qu'une fois dans les vers de Malherbe, et une fois dans une de ses lettres (t. IV, p. 115), se trouve deux fois dans la traduction du Traité des Bienfaits (t. II, p. 147 et 205). Malherbe a employé ailleurs : fertile en. Du Bellay disait encore : fertile de bons poètes (Def. et lllvstr., ohap. XI, éd. Person, p. 93).
3 MALH., I, 301. Cf. aussi I, 21, v. 11 et 12. Montchrestien disait de même de la vie humaine :
C'est uno nef poussée De l'orage du monde et des flots du destin.
(David, Tragédie, acte IV, chœur, éd. elzév., p. 226.) C'est donc probablement à Sénèque qu'il faudrait reporter le mérite que M. Paul Bourget fait aux Pères de l'Église, d'avoir comparé la vie à une traversée.
pare longuement la philosophie à la médecine, et Malherbe a traduit bien des passages qui parlaient de l'âme ou de la société comme d'un corps à soigner. Aussi, dans ses vers, et dans ses lettres les plus solennelles, cette image revient-elle sans cesse, soit qu'il parle de la France ', soit qu'il exprime ses propres « maux j>, soit aussi que d'après les modes italiennes il fasse parler quelque amant \
Il y aurait encore bien des rapprochements à faire entre Sénèque et son traducteur : ainsi la lettre où celuici engage Balzac à ai pas ambitionner l'approbation universelle rappelle le ton des tipitrts à Ludtiue* Mais s'il est facile de relever une foule d'analogies entre les idées générales du philosophe et celles du poète, il est bien délicat de faire le départ entre ce qui peut relever de l'influence d'un auteur préféré, et les pensées qui naissent de la même façon chez les hommes cultivés de tous les temps et de tous les pays, et auxquelles, selon le mot de Montaigne, le penseur moderne « serait arrivé par sa raison naturelle », Remarquons que Malherbe, peu plus que Montaigne, ne va jusqu'au bout de la doctrine stoïcienne. Quoiqu'il ait écrit dans sa traduction des Epi très : « on ne peut dire que ce ne soit le trait d'un galant homme d'avoir fait la résolution de mourir ■ », il exprime dans Y thi*> à Lu darde l'idée qu'un de ses commentateurs, André Chénier, deraît mettre dans la bouche de sa Jeune Captive :
Qu'tin atoique aux yeux secs vole embrasser la mort..
1 tfÂLB., I, 69, 261, I?, 10MUD.
1 Id., I t 2, 28, 100, i<J3 t 17U, 1*3, 302, 303, 392,
5 Malk., II,o il
Malherbe, qui sent que « l'apathie des Stoïciens n'est pas en lui ' », dit en effet à La Garde :
Non, Malherbe n'est pas de ceux Que l'esprit d'enfer a décens Pour acquérir la renommée De s y etre affranchis de prison Par une lame ou par poison Ou par une rage animée '.
Ainsi, en répondant en quelque sorte à la doctrine qu'il a si souvent lue, il se souvient des suicides glorifiés dans les Épitres qu'il avait traduites, du poignard de Caton et du breuvage empoisonné de Socrate, « qui de la prison le fit monter au ciel : tellement que, quand j'ai désiré une vie honnête, j'ai par même moyen désiré.., le poignard... et le poison 3 ». La philosophie de Sénèque ne Ta conduit ni à renoncer aux biens de ce monde, ni à singer Caton, mais elle a laissé dans son esprit des traces ineffaçables, et il s'en est ressenti dans toute son œuvre littéraire.
Quand on a pris à un écrivain sa façon de comprendre le monde et la vie, c'est bien le moins qu'on puisse faire d'accepter ses jugements en matière d'art et de littérature. En ce point encore, Malherbe est l'élève de Sénèque, et le mot le plus fameux, ou plutôt le plus caractéristique, qu'il ait prononcé sur la poésie, il l'a trouvé dans l'épître 95 :« Voyez-vous, disait-il souvent àRacan, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous
* MALH., II, 527. De môme, l'âme est « comme délivrée de prison » dans la traduction des Question $ naturelles (MALH., I, 471). Cf. auesi MALH., II, 355, et 551.
en pouvons espérer est qu'on dira que nous avons été deux excellent s arrangeurs de syllabes, et que nous avons eu une grand* pui&ancê sur les paroles, pour les placer si à propos chacune en leur rang, et que nous avons été tous deux bien fous de passer la meilleure partie de notre âge en un exercice si peu utile au public et à nous 1 », Or t voici ce que disait Fépître à Lucilius, dans la traduction de Malherbe lui-même : « Tout le soin des grammairiens est en l'agencement des j)a rôles. Il s'élargit bien quelquefois jusqu'à l'histoire ; mais quand il vajusques aux vers } c'est le bout de sa carrière : il ne passe jamais plus avant. Je vous laisse à penser en quoi rassemblement des sf/llabeSj le choix des paroles, la mémoire des fables et la mesure des vers peuvent aider un homme * ». Malherbe pensait que cela ne pouvait aider ni un homme ni une nation, et l'on sait comment il rabrouait fauteur qui se plaignait que l'État ne récompensât pas mieux les poètes* Inconséquent comme Sénèque et comme tous les raisonneurs, il ne laissait pas d'écrire, et de juger les vers des autres avec autant de soin que de sévérité : et dans ses jugements il suit encore la méthode de Sénèque, On pouvait d'ailleurs, sans être béotien, se réclamer* en matière de critique littéraire, du philosophe latin. N'est-ce pas le maître de la critique française au XIX° siècle qui écrivait : « Les plus belles paroles qui aient été prononcées sur la question des anciens et des modernes, c'est peutêtre encore ce grand et si ingénieux écrivain Sénèque qui les a dites, et on ne peut rien faire de mieux aujourd'hui que de les répéter... 3 », Là-dessus Sainte-Beuve
1 RACAN, L c, p. LXXVI,
» Malh, 11,687.
3 Sainte-Beuve, Causeries du lundi, 1 13, p. 138.
citait un très long passage du grand et si ingénieux écrivain. Malherbe, sans citer son modèle, ne s'en inspirait pas moins : et bien des appréciations littéraires du Traité des Bienfaits et des Épîtres, non seulement auraient pu s'appliquer aux écrivains français du début du XVII e siècle, mais encore représentent le jugement de Malherbe sur tous les écrivains en général, et sur ses contemporains et prédécesseurs en particulier. « Virgile ne prend quelquefois xms tant (farde à la vérité qu'à la bienséance, et semble qu'il veuille qu'on le lise plutôt pour plaisir que \ our apprendre à labourer. J'en laisserai assez d'autres exemples pour vous en donner un qu'aujourd'hui j'ai été forcé de condamner :
Quand la tiède saison mot les plantes on sève, On tèine le sainfoin, et le mil, et la fève.
Voulez-cous voir si tout ce qu'il dit est véritable et si tout cela se doit semer en môme saison ? nous sommes à la lin du mois de juin ; et cependant aujourd'hui j'ai vu cueillir des fèves et semer du mil ! . » Voilà des reproches auxquels Malherbe/devait s'associer de tout cœur — on sait par .Kégnier, par Berthelot et d'autres qu'il trouvait à « reprendre » en Virgile, — et voilà surtout à quel point de vue il se placera pour juger Desportes, Régnier, Ronsard et lus autres. Il cherchera s'ils prennent garde à la vérité, il voudra voir si ce qti'tts disent est véritable, et il sera impitoyable pour les inexactitudes, pour les « mauvaises imaginations » et « imaginations bestiales » de Desportes, pour les vers vides de sens qui ne sont que
1 Trad. MALH , II, G71-GV2. Cvst au point de vue de la vérité, ou de la vraisemblance, que se placeront tous les contempteurs de Virgile, jusqu'à Napoléon 1er (Correspondance, t. XXXI)
ce moellon » dans les poèmes de Ronsard, pour les fictions poétiques invraisemblables surtout, dont les poètes d'alors usent encore avec désinvolture. « Il avoit aversion contre les fictions poétiques, et en lisant une épître de Régnier à Henri le Grand où il feint que la France s'enleva en l'air pour parler à Jupiter, il demandoit à Régnier en quel temps cela étoit arrivé, et disoit qu'il avoit toujours demeuré en France depuis cinquante ans et qu'il ne s'étoit point aperçu qu'elle se fût enlevée hors de sa place '. » Ce mépris des fictions poétiques, Malherbe lavait trouvé bien souvent dans Sénèque : l'épître qui rabaissait les « arrangeurs de mots et de syllabes » ne dédaignait pas moins « la mémoire des fables » que la mesure des paroles et des vers, et déjà le Traité des Bienfaits dénigrait ces « niaiseries 2 », ces <c baies 3 », « toute cette manière de fables qui est du gibier des poètes, qui n'ont d'autre but que de dire quelque chose de bonne grâce l ». « Je veux bien qu'il y en ait de si passionnés pour le parti des Grecs, que toutes ces imaginations leur semblent nécessaires ; mais je ne pense pas qu'il s'en trouve un qui cherche quelque substance aux noms qu'Hésiode leur a donnés 3 . » Le parti des Grecs, on l'a déjà vu, avait un sens aussi précis au début du XVII" siècle qu'au temps de Sénèque, et c'est contre lui que Malherbe portait ses coups. Quant aux fictions que lui-même emploj'ait, il en trouvait encore la théorie dans
1 Racan, /. c, p. LXXI.
* Malii., II, p. s.
3 MALII., II, 10 et note ;Do Benêt'., I, 4) : baye -^ tromperie qu'on fait à quoiqu'un pour se divertir (Dict. do PAcad., lu'91).
* Ibid., p. 10.
:i lbid., p. 8.
le même Traité : « Comme quelquefois un nomenclateur, si sa mémoire lui manque, a recours à l'impudence, et nomme comme il lui vient en la bouche ceux de qui il a oublié le nom ; aussi les poètes ne se pensent pas obligés à la vérité; mais selon qu'ils sont contraints par la mesure du vers, ou flattés par la beauté de quelque parole, donnent à chacun le nom qui leur vient le plus à propos, et ne sont point blâmés d'avoir enrichi la matière de quelque chose de leur invention. L'un ne donne point la loi à l'autre f ». C'en était assez pour permettre à Malherbe d'accommoder librement les fictions reçues, en répondant aux critiques qu'a il n'apprêtoit pas les viandes pour les cuisiniers » : et cela ne l'empochait pas de relever dans Desportes telle « fable nouvelle ». Pour combattre l'habitude des fictions, pour en combattre surtout le pédantisme, et pour dédaigner cette connaissance précise * et cette reproduction exacte de l'antiquité, dont la Pléiade faisait tant de cas, Malherbe n'avait qu'à se souvenir de Sénèque. De nos jours, quand M. Brunetière combat l'érudition, il trouve à citer Bossuet : Malherbe, sans citer Sénèque, n'avait qu'à répéter ce qu'il en avait retenu pour combattre non seulement le pédantisme, mais môme le lyrisme et les poètes hellénisants, et pour demander à la poésie plus de raison, de bon sens, de
1 MALH , II, p. 9 (De Benef., I, 3).
• BaïF (éd. Becq de Fouquière, p. 293) recommande déjà à Desportes « plus de sens et moins de savoir », et du temps de La Fontaine on demande encore à l'écrivain
Qu'il cache son savoir et montre son esprit.
(La Font., éd. Régnier, IX, 373) Malherbe préfère, comme Montaigne, une tête bien faite à une tête bien remplie ; l'expression « tête bien faite » se trouve dans la traduction de Sénèque (MALH., II, 361).
naturel, de clarté et d'idées surtout. Comme il venait en un temps fort raisonneur, on écouta ses leçons ; et quand Boileau proclama le triomphe de celui qui
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir 1 ,
la traduction de Sénèque par Malherbe aura déjà une vingtaine d'éditions : « les règles du devoir » ont un peu été pour « la Muse » les régies du dissertateur latin, et à mesure qu'on « reconnaît les lois » du réformateur de la poésie, on continue à lire la traduction qu'il a donnée de Sénèque, et que Du Ryer a achevée avec un soin pieux, que Godeau et d'autres ont vantée infiniment.
Cette traduction a donc une double importance dans l'histoire de la littérature française. Admirée du XVII* siècle, elle a été pour Sénèque un peu de ce qu'Amyot fut pour Plutarque ; puis elle constitue un monument de la prose oratoire, et il faut la placer à cet égard immédiatement après l'œuvre de Balzac : Malherbe, au reste, ne croyait-il pas qu'il aurait pu suffire aux deux tâches de réformateur de la prose et de la poésie, et n'a-t-il pas dit des écrits de Balzac que tout cela lui était déjà venu à l'esprit ? En outre, la façon dont Malherbe s'assimile Sénèque correspond à un développement important de la poésie française. Au moment où le classicisme en était
4 C'est à peu près, comme on voit, le mot de Malherbe à Racan, c'est-à-dire celui de Sénèque sur la poésie en général. « Mettre un mot en sa place » est si bien la leçon donnée par Malherbe au XVII e siècle, qu'on la retournera contre Malherbe lui-môme en lui reprochant avec un pédantosque souci de symétrie, de n'avoir pas mis un complément à « verre » comme à « onde » dans :
N'espérons plus, mon âme...
Là FONTAINE reproche aussi à Ronsard d' « arranger mal ses mots » (éd. Régnier, IX, 373).
encore à se chercher lui-même, à l'âge ingrat qu'il traversait au commencement du XVII* siècle, il avait besoin de nouveaux maîtres et de nouvelles leçons. La prose fit sa rhétorique, on Ta bien dit, avec Balzac, qui ne fut vraiment qu'un professeur do rhétorique. Malherbe fut le maître de philosophie, et non seulement il confia à la prose la sagesse de Sénèque, mais surtout il travailla à inculquer cette sagesse à la poésie a lyrique », qui écouta d'une oreille docile : et alors on put le regarder comme un nouveau Ponocrate, « instituant son élève en nouvelle discipline, et essayant de lui faire oublier ce qu'il avait appris sous ses antiques précepteurs ». La poésie lyrique avait montré au XVI e siècle la pétulance et les curiosités de la période enfantine, elle avait eu le maniérisme des premières coquetteries : et maintenant Malherbe lui commandait de prendre un maintien grave, d'avoir des idées sérieuses, logiques et précises, et des paroles sobres et nettes. Comme le maître de philosophie, il lui apprenait à faire avec règle et méthode tout ce qu'elle avait fait jusque là « sans le savoir ».