II. Virgile
La poésie française, devenue si sage avec le disciple de Sénèque, restait poésie quand morne, ou du moins voulait paraître telle : et pour cela elle devait se fleurir d'images. Mais n'ayant pas l'imagination exubérante, ni un sentiment bien vif de la nature, elle devait cueillir ses plus beaux ornements dans les livres plus que dans les champs.
Par les bois et les prés les bergers de Virgile Fêtaient la poésie à tonte heure, en toat lieu •.
Les poètes modernes se mirent à la suite de ces bergers, et depuis l'œuvre latine de Pétrarque jusqu'aux Italiens et aux Français de la période classique, ils ont répété, ou adapté à de nouveaux besoins, les dialogues de Tityre et de Mélibêe et de leurs confrères en « bergerie ». Quand on eut renoncé aux ambitions épiques qu'inspirait V Enéide autant que Y Iliade, on continua à admirer et à imiter les Eglogites, et de ï Enéide elle-même on retint toujours quelques vers lapidaires, et des images poétiques. Celles-ci s'étalaient dans toutes les œuvres du poète latin eu végétation luxuriante :
Et les cytises de Virgile
Ont embaumé tout l'univers K
On éprouvait particulièrement le besoin de recourir à un si précieux modèle t à une époque où la poésie française se sentait encore jeune et novice : Desportes, Dnperron, Bertaut le traduisent, et même « feu M* le cardinal du Perron disoit souvent que nos rois devraient proposer un prix à diverses personnes de capacité choisie pour traduire à l'envi les plus dignes orateurs et poètes latins, sur tous Virgile; étant d'un effet très fructueux à l'enrichissement de notre langue, d'essayer
1 A, DE Musset, Idylle (Poésies nouvelles, p. 123).
* Solly-Prudhomhb, Stances et Poèmes, I, p. 8.
à colleter celle qui la surpasse, et la colleter en F écrivain qui surpasse ses compagnons % ».
Malherbe et ses amis connaissaient trop la poésie latine pour ne pas se souvenir souvent du classique dont on apprenait les vers par cœur: quand Balzac et d'autres viennent, après la mort tragique de son fils, l'engager à accepter le dédommagement offert par les meurtriers, ils se souviennent du vieil Évandre, et appellent l'offre
faite
êolatia iuctus Exigua ingentis, misero sed débita patri *.
Malherbe lui-même cite ou adapte des vers de l'Enéide et des Eglogues dans ses lettres à Peiresc et à Colomby, et dans sou commentaire sur Desportes s ; il reconnaît un vers de Virgile que Sénèque citait sans indiquer l'auteur *, et il a souvent l'occasion, comme nous l'avons vu, de mettre, au cours de sa traduction, des vers latins en vers français. Il n'admirait pas sans réserve le grand poète latin, il ne lui donnait même pas la première
1 Mlle de GOURNAY, Dédicace au roi des Versions de Virgile (1619), cf. Ch. Urbain, Nicolas Coeffeteau, p. 263, et G. Grekte, Jean Bertaut, p. 269 sqq. — C'est encore pour lire Virgile que Catherine de Vivonne eut un moment l'idée d'apprendre le latin (voy. G. LANSON, Littérature française et littérature espagnole au XVII e siècle, dans la Revue d'histoire littéraire de la France* .1896, p. 49).
1 VlttG., Enéide, XI, 63. BALZAC, Entretien XXXII.
3 Malh., III, 112, 484, IV, 77, 377,468. Une sentence de Virgile se trouve même adaptée (MALH., III, 34) de façon à faire, comme dira un Malherbe policé,
Au latin dans les mots braver l'honnêteté*.
* MALH., II, 241. SÈNÊQUE, De Bcnef., VII, 23.
place ■ : cela ne Ta pas empêché de 9*611 souvenir et de s'en servir.
Et reprendre Eoraère et Virgile
Cela se petit facilement :
Hais bien qu'il soit d'avis contraire,
De croire qu'il puisse mieux faire,
Cela ne se peut nullement.
Ainsi disait Berthelofc de Malherbe; celui-ci a souvent essayé de « faire » comme Virgile, et il a parlé des rois de France comme le poète latin faisait parler les personnages de ses Eglogues. C'était déjà la mode chez les poètes français du XVI* siècle, et aussi chez les Italiens, et depuis les Henriot et les Margot des Eglogues de Ronsard, jusqu'à Marie-Antoinette qui joue à la bergère, la houlette et les brebis ont été la poésie de la royauté, Malherbe a T comme tout le monde, chanté sur tous les
tons :
Houlette de Louis, houlette de Marie *.
Pour célébrer la régence de la reine mère, il peint la
France d'après le modèle de la première Eglogue :
Rien n'y gémit, rieu n'y soupire Chaque À mari lie a son Tityre, Et sons l'épaisseur des rameaux, Il n'est place où l'ombre soit bonne, Qui soir et matin ne résonne On dfl voix, ou de chaUmeaux 3 .
1 C'est su point que Racan (Malh., I, LXX) ne le mentionne même pas dans la liste de* Latins que son maître a estimait ». — Malherbe reprenait eu Virgile l'expression Euboïcù Cumarum ailabitur arts : « C'est comme si on disait : aux rives françaises de Normandie 0. (âBNQULD, Anecdotes inedîtet sur Malherbe, p, 37 ; Maean, p. 5i>). — Virgile était du reste appris par caaur an XVII* siècle (MENNUKG, SaraBin's Leben u, Werke, t. I, p. 25).
1 Malh*, I, 229, — Ménage (éd, de M al h. avec commentaire, tr a ouï dire à Racan que Malherbe sur la fin de ses jours préféroit cette pièce à toutes ses antres ».
Dans le Ballet de Madame, — la pièce que MalherL préfère entre toutes ses œuvres — les grands personnages ont tous des noms d'églogue : « la grande bergère *> t Pan, Mopse x ; et le suprême éloge des « travaux » de Louis et de Marie est ainsi exprimé :
Sont-ce pas des effets que même en ârc&die,
Qttoi que la Grèce die, Les plue fameux pasteurs n'ont jamais égalés ? l
Malherbe n'avait pas seulement ces préoccupations hiH'olif]iies dans les te récits de bergers» dont on lui demandait les paroles pour les ballets royaux ou princiers: il prenait goût lui-même aux « bergeries » : « Un jour ils s'entretenoieut Racan et lui de leurs amours qui h'étoient qu'amours honnêtes, c'est-à-dire du dessein qu'ils avaient de choisir quelque dame de mérite et de qualité pour être le sujet de leurs vers... Le plaisir que prit M, de Malherbe en cette conversation lui fit proi mettre d'en faire une Eglogue, ou entretien de bergers, aous lès noms de Mêtibêe pour lui et Àrcas pour Racan» et je me suis étonné qu'il ne s'en est trouvé quelque commencement dans ses manuscrits, car je lui en ai ouï réciter près de quarante vers s ». Ainsi Malherbe s'exerçait lui-même dans le genre où devait briller son élève Racan. Dans les plus belles des stances où il célébrait le
1 1,231 et 232. Pan est le maréchal d'Ancre. Mopsus est le
'iiomd'un berger de Virgile, et atisai, du reste, de deux devins ;
un peraotmiige du même nom figure dans VAminte de Tasse, dont
Malherbe s'est peut-être aouvonu plus que de Virgile ; — et son
Arcadfese relent probablement de celle de Sannazar,
* I, 221), Cf. Vma., Egl IV, 59 et 59:
RA'CJ
AN.I . c, p. LXXXVI.
Pan etîaro Arcaûia mocum si ju«Jitv i l'an eliaru Arcadia dk-at se judice vi« lutn.
roi ou la reine, il se souvenait, sinon des bergers de Virgile, du moins de leurs paroles, et ït promettait d'après le poète d'Auguste la félicité '&*so}ï - prince. L'Eglogue IV surtout, dans laquelle on réverkrt 11a$i- } notice d'une rénovation du monde, a été pour lui ^nê. réserve précieuse d'éloges fleuris et de promesses hj\ boliques. Quand il dédie les Larmes de Saint* rter Henri III, il applique à celui-ci l'antithèse qtie H2gl<Jgue appliquait au
nascenti pttero, quo ferrea prisnnm Desinet ac totosurgoi'genB aurta mundo l :
Henri, de qui lea yeux et l'image sacrée Font un visage (Cor à cette âge ferrée *.
Il applique surtout les souvenirs de FEglogue quand il doit annoncer un brillant avenir. Déjà Honsard et Régnier, comme le chantre de Marcellus, et comme d'ailleurs tous les anciens qui ont décrit l'âgé d'or, promettaient à leurs rois que « les chênes durs sueraient la liqueur rousse du miel épais * ». Malherbe promet à ses maîtres non seulement la conquête de Mempbis, du Gange, et d'autres encore, mais aussi les miracles virgiliens : sous la reine mère on verra
san» l'usage d^s charmes Nos plaines jaunir de moi su on h *.
C'est plus même que n'en disait Ronsard *, et ce n f est
1 EgL IV, v. 8 et 9.
« Malh , I f 5.
A RONSARDU-d. B!ancUeinaïn) T t< IV, p.?£ RBiiNlEit. Sathe% v- 27-30. Vjrg., EgL IV, v, 30: Et à irae quercus tààiStifet rOscîda mella. De même OvfDK, Metam , f t 112.
MALH,L2L5 .cf. VlftG., Ejl, IV, J i\ " , ktt, \. !10.
1 u Le froment jauaira par leurs blondes campagfiea.-i»^ftONS. t IV, 25.)
pas tout. Un autre jour, prophétisant encore, Malherbe écrivit :
Tont y sef a sans fiel, comme an temps de dm pères, pujs/se ressouvenant du fameux vers :
Occidet et serpens et fallax herba veneni ', il corrigea en ces termes :
Tous venins y mourront comme an temps de nos pères,
Même ceux des vipères,
Et l'aconite bu n'empoisonnera pas *•
Ce n'était pas encore assez beau; et pour faire une promesse bien symétrique, le patient versificateur écrivit
enfin :
Et môme les vipères Y piqueront sans nuire, ou n'y piqueront pas.
U trouve aussi dans l'Eglogue IV la formule de la suprême abondance : Omnis feret otnnia tellus, et la rend en un alexandrin :
La terre en tous endroits produira toutes choses.
Puis, frappé sans doute de cette idée, il la développe avec plus d'empressement que de logique :
Tous métaux seront or, toutes fleurs seront roses,
Tous arbres, oliviers, L'an n'aura plus d'hiver, le jour n'aura plus d'ombre,
Et les perles sans nombre Germeront dans la Seine au milieu des graviers '.
i VIBG., Egl. IV, 24.
' MALH., I, 232. a Aconite » pour : poison en général se trouve aussi dans ViRGlLB, et dans OviDK (Métam., I, 147), et dans Ronsard (t. IV, p. 24).
> Malh., I, 232-283.
Ménage lai-même devait convenir qu'« ainsi la terre en tous endroits ne produiroit pas toutes choses ' », et Balzac n'a pas perdu cette occasion de se moquer de son maître : « Je ne suis pas de l'opinion de notre Malherbe... Je n'ai nul sujet de vouloir mal aux œillets, aux violettes, aux tulipes et aux lys particulièrement ' ». Ce n'est vraiment qu'à la pauvreté d'imagination de Malherbe qu'il fallait vouloir mal : une fois qu'il ne raisonne plus, le sage Normand n'est plus à Taise. Il a beau copier Virgile, les fleurs qu'il y cueille trouvent dans son esprit sensé un terrain [trop ingrat : l'hyperbole ellemême s'y déforme, quand le poète doit parler à vide, et qu'il n'est pas soutenu par un sujet plus grave qu'un récit de berger, et par des événements plus importants qu'un ballet II en était autrement quand, ayant à parler des victoires de Henri IV et des espérances que donnait le règne naissant, le poète officiel avait de lointaines et discrètes réminiscences de PEglogue IV, n'en retenant que les idées applicables à la France, et les voyant, comme il faisait celles de Sénèque et d'Horace, à travers le monde moderne. La Prière pour le roi allant en Limousin présente des analogies avec PEglogue , et Malherbe n'a pas eu besoin de faire des efforts pénibles pour ressembler au poète latin, L'éloge du prince est amené de la même façon des deux côtés :
... qme sit poterie cognosctre virtu» (v. 26) : <^ quiconque.. .>... il peut assez connottre Quelle force a la main qui noua a garantis 5 .
Le triste passé n'est pas encore complètement effacé : manent iceteris vestigia nostri (v, 13) :
* Entretien V\ chap. 2.
1 MALH M I, 70,
• ces objets qui des choses passées Ramènent & nos yeux le triste souvenir l .
Mais la méchanceté qui reste est impuissante (vestigia... irrita), et Malherbe peut parler des « vaines foreurs ». Le roi
... qui si dignement a fait l'apprentissage De toutes les vertus propres & commander...
A nous donner la paix a montré son courage,
et il réalise en quelque sorte ce que Virgile promettait au jeune prince :
Pncatumqtte reget patriis virtutibus orbem (v. 17).
Le bonheur promis n'a pas besoin d'hyperboles merveilleuses, c'est un bien dont on regarde déjà l'accomplissement comme une réalité prochaine :
Toute sorte de biens comblera nos familles f .
La fertilité de la terre n'est pas décrite avec l'exubérance virgilienne 5 , mais elle en garde certaines traces : La moisson de nos champs lassera les faucilles * ,
et comme chez le poète ancien s la nature se surpasse elle-même :
Et les fruits passeront la promesse des fleurs.
* lD. f I, 73.
» Molli paulatim flavescet campus arista (Egl. IV, 28).
Non rastros patietur humus, non vinea falcem (IV, 40).
* Sur l'influence de ce passage sur Kacan, v. ARNOULD, Racan, p. 158, n. 2.
* Ipsa tibi blandos fondent cunabula flores
Incullisque rubens pendebit senlibus uva.
Les termes classiques : cingere mûris oppida... telluri infindere sttlcos (t, 32 et 33) sont appliqués avec infiniment d'à propos au royaume de Henri IV :
La terreur de son nom rendra nos villes fortes , On n'en gardera plus ni les mur» ni les portes,... Le fer mieux employé cultivera la terre.
Malherbe met dans l'avenir du dauphin autant d'espoir que Virgile dans celui de Marcel lus :
Hinc, ubi jam formata vintm te feterii aetas (v. 37).» :
Cependant son Dauphin, d'une vitesse prompte, Des ans de sa jeune&se accomplira le compte \
Une gloire plus qu'humaine est réservée à l'un comme à l'autre :
Ille deum vitam ampiet } divisque videhit Permixtos hérons, et ipse videbitnr Mis (v, 15 et 10) : de même le dauphin
De faits si renommés ourdira son histoire
Que ceux qui dedans l'ombre éternellement noire
Ignorent le soleil, ne l'ignoreront pas :
« pensée payenne de la gloire, indécente» disait Lefebvre de Saint-Marc, dans une pièce où l'on adresse la parole à Dieu» et où l'on parle d'un prince chrétien f » : ce qui montre que la théologie de Malherbe reste un peu» malgré tout, celle de Virgile. A part cette inconséquence de l'idée payenne de la gloire dans une poésie en forme de prière, la poésie virgilienne (si tant est qu'elle ait agi directement) n'a donné à la Prière pour le roi allant en Limousin rien que l'auteur n'ait admirablement approprié à son sujet : et ainsi « ces visions fraîches qu
' MàLH., I, 74. La Prière de Malherbe compte exactement le double de vers de YEjlogue : 126 {YEgl. 63).
* Poésies de Malherbe, éd. Saint- Al arc (1757), p. 448.
passent sur un fond d'épopée f » reflètent peut-être discrètement et avec bonheur le décor enchanté de la fameuse Eglogue.
Si le poète politique, en Malherbe, a toujours une certaine grandeur et utilise avec succès les souvenirs classiques, il n'en est pas de même du poète amoureux ou élégiaque. Dans ce dernier rôle, il est aussi gauche qu'un berger qui aurait une cuirasse sous sa houppelande, et il ne voit les fleurs que comme elles sont décrites dans les livres anciens. Déjà dans les Larmes sur la mort de Geneviève Rouxel, il parlait de
la pourprée fleur Qui prend du sang d'Adon le suc et la couleur ',
et quand il se fait l'entremetteur de Henri IV dans ses stances pour Alcandre, il reprend encore
Les herbes dont les feuilles peintes Gardent les sanglantes empreintes De la fin funeste des rois 1 ,
puis il exprime la douleur d'Alcandre selon la formule classique :
Et ce que je supporte avecque patience, Ai-jo quelque ennemi, s'il n'est pas sans conscience, Qui le vît sans pleurer * ?
1 BRUNOT, /. c, p. 54.
* Gasté, La jeunesse de Malh., p. 45.
* Malh y I, 151 : cf. inscripti nomina regum flores dans les vers 106 de TEglogue III de Virgile, dont Malherbe, cite le vers 103 dans son commentaire sur Desportes (IV, 468) : « Si quelqu'un me démêle ceci, erit mihi ma g nus Apollo. »
4 Quis talia fando
Myrmidonum Dolopumve aut duri miles l'lyssi Temperet a lacrymis ?
{Enéide, II, 6-8}.
Comme tout cela reste vain, Alcandre se oonsnme de souffrance et n'a plus « que les os et la peau », comme dira La Fontaine; Malherbe exprime cela bien plus savamment. Tandis que Ronsard et Desportes disaient qu'ils n'avaient plus que les os ', ou qu'ils avaient la peau collée sur les os ', Alcandre fleurit sa maigreur d'une image virgilienne :
Aussi suis-je an squelette,
Et la violette Qu'on froid hors de saison Ou le soc a touchée De ma peau séchée Est la comparaison *.
Cette image, Malherbe l'affectionne. Quand, après la mort du roi, il décrit la douleur de la reine, en des vers si laborieux qu'ils n'étaient pas finis au bout de dix-huit ans, il recourt aux hyperboles les plus extravagantes * et encore une fois à la comparaison classique :
Et sa grâce divine endure en ce tourment Ce qu'endure une fleur que la bise ou la pluie Bat excessivement *.
• Je n'ay plus que les os, un squelette je semble...
Ronsard, t. VII, p. 312.
* Desportes, éd. Michiels, p. 493.