IV, 312. « IV, 2G
" MALH., IV, 328.
faiot ! », ou encore « un sonnet qui est d'un Italien, et du Séraphin, à son avis * », une « pédanterie » ou un mauvais vers de Bembo \ Voilà bien des injures, et ce ne sont pas les seules : « il estimoit fort peu les Italiens, et disoit que tous les sonnets de Pétrarque étoient à la grecque * ». Tout cela n'empêche que dans ses vers amoureux il a pétrarquisé jusqu'à la fin de ses jours presque autant, quoique autrement, que Scève, par exemple, ou Ronsard. Comme d'autres avaient eu leur Délie, leur Olive, leur Cassandre, leur Diane, comme, surtout, les poètes du XVII" siècle ont leurs « Iris en l'air », Malherbe a sa Bodanthe, qui est Madame de Rambouillet 5 ; il avait, beaucoup plus tôt, songé à avoir sa Nérée (Renée); il a eu surtout sa Caliste (la vioomtesse d'Auchy). Dans les vers composés pour ces « merveilles des belles », et dans tous ceux qu'il écrit sur commande pour quelque duc ou comte ou roi — il n'avait pas de scrupules en cette matière - il reprend les hyperboles, métaphores, prosopopées, allégories dont riait du Bellay quand il avait a désappris l'art de pétrarquiser ». La belle reste toujours, comme Laure,
à nulle autre pareille.
Seule semblable à soi 8 .
* IV, 435 et n. 1. Malherbe pe trompe, ce sonnet n'est pas du Séraphin; ce dernier auteur, du reste, avait eu en France une certaine influer ce (voyez VlANEY, L'influence italienne chez les précurseurs de la Pléiade, dans le Bulletin italien, Bordeaux 1903, t III, pp. 85-117).
* Racan. /. c , p. LXX. Voy. au chapitre des Grecs.
5 Voy. Racan, ibid, p. lxxxvi-lxxxviit.
6 MALH., I, 158; cf. PÉTRARQUE (Sonnet CIX, v. 4):
Che sol se s tassa, e nulla al Ira simiglia.
De même que dans le Canzoniere
L'aima, ch' arse per lei si spesso ed aise, Yaga d'ir seco, aperse amlndue l'aie,
de même le poète entremetteur, peignant une passion moins ailée, dira d'Alcandre :
Et son âme étendant les ailes Fut toute prête à s'envoler '.
C'est encore ainsi que parle la Jeune Veuve de La Fontaine :
et mon âme.
Aussi bien que la tienne, est prête à s'envoler '.
Entre les pétrarquistes raillés par du Bellay
Et tous ces vains auteurs dont la muse forcée M'entretient de ses feux, toujours froide et glacée 5 ,
les poètes français n'ont rien appris, rien oublié; ou plutôt ils n'ont oublié une mode italienne que pour en suivre une autre, passant de Tebaldeo et du Séraphin à Sannazar et à Bembo, et de ceux-ci à Costanzo et au Tansille 4 , et ensuite aimant par dessus tous les lyriques le lyrisme des chœurs 5 de YAminte du Tasse et du Pastor Fido du Guarini — en attendant qu'on s'éprenne de Marino et que les précieuses le portent aux nuos ; et c'est toujours la même chanson d'amour, plus éthérée ou plus voluptueuse et sensuelle selon qu'on se rapproche ou
1 Malh., J, 155.
f La Fontaine, Fables, 1. VU, f. 21.
* BOILEAU, Art Poétique. II.
* Cf. VlANEY, dans la Revue d'histoire littéraire de la France, 1904, p. 157.
8 Sur co lyrisme, cf. entre autres Fr. De SANCTJS, Storia délia leiU ratura italiana, 7° éd., t. II, p. 191.
qu'on s éloigne dû pétrarquisme primitif. Il avait pénétré trop de ce pétrarquisme dans la littérature italienne et drns la française pour que Malherbe pût s'en dégager. Et pourtant le réaliste Normand, « le Père Luxure n de l'hôtel du duc de Bellegarde, si brutal quand il exprime sur l'amour sa propre pensée ', était bien l'homme le moins fait pour comprendre Pétrarque, et le plus gauche pour l'imiter. Dans une imagination éthêrée comme celle de Lamartine, l'amour poétique du Canzou trouvait un écho harmonieux et. même en traduisant, le poète français écrivait avec le naturel d'un sentiment personnel. Il voyait les images et les idées du modela à travers son propre rêve, et les adoucissait : le « fleuve qui s'accroissait des pleurs du poète » devenait les
Ruisseaux dont mes \ tottffl troublai eut fonde,
« l'air réchauffé et rafraîchi par les soupirs de ramant » ne gardait plus que le souvenir de l'aimée :
Zéphirs quVraî>:uiraait son )iak<ine f ,
et le pétrarquisme comme l'amour s'idéalisait, s'épurait et s'élevait à une hauteur nouvelle dans la poésie de l'amant d'Elvire. Rien de tel chez Malherbe Les pleurs, chez lui, on l'a déjà vu, ne sont ni plus ni moins que « la Seine en fureur » et que la mer Egée; l'ardeur de l'amant est le feu qui brûla Hercule :
Je mourrai d tus vos feux. cteîgnex-Ies ou non, Comme le fils d'Âtcmène en me brûlait moi-même s *
1 Voy. entre autres SOURlAt?, o, c, et les Historiettes de Tàllemant des Rêaux, 3« éd.. I, p.
* Cf. Zyromskî, Lamartine peèt* lyriqv y qui donne l'adaptation de Lamartine en regard du texte italien pp. 111 et 115l
* MALH , I, 21. Dans VOtivt de du Bellay sonnet 195 Loiro *e grossit au**i des ruisseaux de larmes du p ète (cf. CHAUJL&D» Jaachim du BtUay, \
Ce ne sont plus que flammes, glaces, naufrages \ prisons, et martyres bénis : les yeux de Marie de Médicis sont toute la braise de Henri ', qui peut languir à son aise dans la prison des cheveux de la princesse. Glycère est un « courage de glace ». Les yeux de celle que Malherbe appelle « son beau souci * », ce peuvent beaucoup dessus sa liberté » ; ou encore les beautés « aux plus audacieux ôtent la liberté ». L'amant, tout en souffrant « le martyre », bénit <c sa prison ». Et pour louer la dame, et les roses de son teint et l'ivoire de son front 4 , toute la géographie et toute l'astronomie passent en métaphores. La dame est un beau ciel, une terre, quand elle n'est pas une mer : « bien est-elle un soleil B ». Les yeux aimés sont des « soleils agréables » qui s'en iront avec l'âge, « y laissant pour jamais des étoiles autour »; pour Alcandre ils sont les « astres adorables où prend mon océan son flux et son reflux » ; plus tard, « l'âme ravie » de Malherbe « va regardant la chère beauté comme son pôle »; et comme cette chère beauté (Malherbe a soixantecinq ans quand il la célèbre) reste insensible, il s'écrie :
En tous climats, voire au fond de la Thraco, Après les neiges et les glaçons, Le beau temps reprend sa place, Et les étés mûrissent les moissons;
1 La femme est une mer aux naufrages fatale...
Ses flammes d'aujourd'hui seront glaces demain.
MALH, 1,61.
1 MàLH., 1, 54. Cf. GltENTE, Jean BtrtauU p. 110, n. 1 et 2. 5 Ce terme de « souci » se retrouva jusque chez V. Hugo : dans les Burgraves Guanhumara dit à Oibert : « Régina, ton souci »♦
* MàLH., 1, 175.
* MALH., 1, 236.
Chaque saison y fait son cours;
En vous seule on trouve qu'il gèle toujours l .
Ou bien encore la belle est « plus dure qu'un diamant'». Il n'est pas jusqu'à l'Ixion même, dont riait du Bellay, qui ne se retrouve chez Malherbe :
. . . vous allez faire un second Ixion Cloué là-bas sur une roue, Pour avoir trop permis à son affection \
L'amant interpelle ses yeux, ses pensers, ses désirs, * comme faisait aussi PArioste, que Malherbe paraît estimer, comme font les pétrarquistes du XVI e siècle, et comme le fait encore Corneille dans ses moments de préciosité. Enfin, suivant la tradition poétique, toute la nature s'associe au malheur de l'amant, non pas simplement par le fait que celui-ci lui confie, comme dans Le Lac, le souvenir de son amour, mais en prenant énergiquement part elle-même aux démonstrations de douleur : car non seulement les rochers sont invités à quitter leur « demeure » 5 , mais encore le fleuve de Seine se
» Malh., I, 247.
* Ce procédé se trouve chez la plupart des poètes italiens, et notamment, chez rArio<»te, dans la strophe qui précède la fameuse comparaison de la jeune fille à la rose yOrîando furioso, I, st. 41), dont Malherbe se relent peut-être dans les stances : Complices de ma servitude. Pour Corneille (cf. MàRTY-LàVEAUX, Études de langue française, pp. 132 et 133) il suffit de rappeler la tirade d'Emilie dans Cinna :
Impatients désirs d'une illustre vengeance... 5 MALH., T, 153. Les rochers sensibles aux peines des hommes étaient d'ailleurs répandus chez tous les poètes, et ndtaminent dans l'Arioste, Orlando furioso, I, str. 40, que Malherbe avait certainement lue, et dont il b'est peut-être souvenu.
— nâ -
ressent de l'émotion. « Le flot fat attentif», dira Lamartine après Quinault. C'était bien plus dramatique du temps de Malherbe : quand Alcandre fit « le récit de sa peine » en « se fondant en pleurs »,
Le fleuve en fut ému; ses Nymphes se cachèrent; Et l'herbe du rivage où ses larmes l touchèrent Perdit toutes ses fleurs.
* # Mais il n'y avait pas que Pétrarque chez les Italiens ', et une conception plus sensuelle de l'amour, et mieux à la portée de Malherbe, avait été célébrée par toute la renaissance italienne, et révélée par elle à toute l'Europe, scandalisant jusqu'aux Anglais. Les écrivains italiens du XVI e siècle ressemblaient mieux aux contemporains de Henri IV, et ils ont été aussi goûtés, mieux compris et plus facilement imités que l'amant de Laure. Alexandre Hardy dira du Tasse, du Guarini « et autres sublimes esprits » : « Ce sont les docteurs du pays latin, sous lesquels j'ai pris mes licences, et que j'estime plus
1 Ses larmes, ce sont les lann p 8 d' Alcandre; ce vers était d'abord :
Les astres se cachèrent El la rive du neuve ou ses pieds la touchèrent...
(MàLH., 1, 161 et var.).
Les mômes fictions se trouvent chez Desportes (v. plus bas).
* C'est ce que M. Vianey a rappelé dernièrement aux historiens du pétrarquisuie, dans l'important article qu'il a consacré au Bertaut de M. Grente {Rîvued 'histoire littéraire delà France, 1901, pp 156-163). Malherbe appartient à la période d'influence du Tasse, dont M. Vianoy signale très ingénieusement les débuts chez Bertaut. Ce n'est pas à dire qu'il ait tout à fait « désappris l'art de pétrarqniaer », et il importe de remarquer que c'est surtout du Pétrarque que Malherbe retrouve et réprouve chez Desportes.
que tons les ri meurs d'aujourd'hui * ». Malherbe aurait pu repéter cet aveu, et me me il l'a fait eu ce qui concerne, du moins, YÀmînte du Tasse. Cette œuvre eut un succès unique non seul émeut eu Italie, où encore aujourd'hui on la proclame « un prodige 2 », mais aussi en France : Boileau y trouvera à redire au "point de vue moral — il était beaucoup plus sévère sous ce rapport que son précurseur - ; mais, jusqu'à l'apparition des traductions de Qessner, « TAminte du Tasse et les Amours deDaphnis et Chloé restent les seuls ouvrages que notre goût dédaigneux, prévenu contre les Muses pastorales, excepte de ses proscriptions ' ». Malherbe, si dédaigneux, a aussi excepté VAminte de ses proscriptions, et il l'admire avec le beau*monde qui se réunît chez la marquise de Rambouillet ; « J'ai souvent, dît Ménage, entendu raconter par cette grande dame, Quel gnm luuie roman o CUe qunnto '1 miro pin, tant» niu luco 4 ,
que notre Malherbe t aussi grand poète que fameux coonoisseur, ne cessait d'admirer l'Aminte; il aurcit donné tout au monde pour en être l'auteur * ». Il n'y a
1 Voyez RIO AL, Alexandre Hirdy, p. 503.
f GIOSUB Garduccj, Su VÀminta di T. Tassa { Florence 1996).
1 BEUQUIN, Idylle,, Préface de la 3» éd. (lllb). Berquîn vante aussi (( la délicieuse aménité » du Tasse.
* Ces vers que Ménage applique k Madame de Rambouillet, sont ceux dans lesquels Pétrarque désigne Varron [Trionfo délia fama t c. III, v, 3Q),
B Meicolanze aVEgidio Menagio, cïté par RàTHBRY, Influence de V Italie, p. 11*. V. ftfMai Tallkmant des EÈAUX, Historiettes (3« éd.» de Monraerqué et P. Paris), t. I, p. 27 G. Les éditions de lMmîftte aufftacnt à donner une idée de la vogue do cet ouvrage en France au commencement du XVII« siècle : p. ex. Le Tasse,
certainement aucune œuvre, ancienne ou moderne, dont le réformateur ait parlé en termes aussi élogieux : aussi s'en servira-t-il au moins autant que des <c sottises » de Pétrarque : pour parler d'amour, il quitte un Italien pour un autre. C'est que l'italien était, depuis le XVI e siècle, la langue de la galanterie, comme le grec l'avait été à Rome *, comme le français le fut un peu en Allemagne :
Chi puo dir coin* ogli arde, ô in picciol fuoco,
disent, du temps de Montaigne, les amoureux qui veulent représenter « une passion insupportable f » : ce vers de Pétrarque, tous les poètes français du XVI e siècle, du Bellay, Ronsard, Desportes et aussi Bertaut, l'ont très souvent paraphrasé, comme encore Malherbe, et ils ont tous fait leurs vers amoureux sur le modèle des vers italiens. Malherbe et ses élèves écrivent souvent d'après VAminte, et les vers de Racan qu'on cite encore aujourd'hui avec admiration * ne sont que la traduction des paroles du berger italien :
Amintty fablo bocagèro, imprimée en deux langues pour ceux qui désirent avoir l'intelligence do l'une d'icelles, par Guillaume Belliard. In- 12. Paris, Abel FAngelier, 1596, puis à Rouen, Claude Le Villain en 1598, 1603 et 1609; voyez AuNOULD, Raca», p. 194, n. 2 t 197, et Anecdotes, 5; Martinenchb, La Comedia espagnole en France, p. 153 ; J. Blanc, Bibliographie italico- française (2 vol., Paris, Welter 188G).
1 Voy. par exemple CDmbien de mots grecs se trouvent dans le passage où Lucrèce parle de3 amants '(De Natura rerum, IV, 1129-1145).
1 MONTAIGNE. Essais, I, 2 (éd. Te Clerc, t. I, p. 15). PÉTBAEQUK, I, Sonnet lb>8.
* PETIT DE Julleville, dans V Histoire de la langue et de la littérature française publiée sous sa direction (t. IV, p. 18) y admire « un sentiment très simple et tout naïf ».
Je n'avais pa* dix ans quand la première flamme Des beaux yeux d'Alcidcr s'alluma dans mon âme. Il me passait d'an an, et de ses petits bras Cueillait déjà des fruits dans le* branches d'en bas f .
Malherbe aussi trouvait dans VAminte d'abord les images et les idées qu'il avait déjà rencontrées chez les anciens, et qu'il goûtait peut-ôtre mieux chez le Tasse, la malheureuse condition des amants f , l'image de la violette à laquelle sont comparées les joues d'Aminte s , les périls qui sont un attrait, ici « un condiment » de l'amour 4 , et la gloire éternello obtenue par l'amaut : Il suffit qu'en mourant dans cette flamme extrême Une gloire éternelle accompagne mon nom 6 .
Cf. Aminta, acte I, scène II, v. 64 :
Kssendo io fancitilletlo, sicchè appena Giunger polea colla ma:) pargolella A cùrre i frulli liai piegati rami Degli arboscelli, intrinseco divenni Délia pi ù vaga e cara verginella Che mai spiegasse al venlo chioma d'oro.
Le même détail était du reste dans VIRGILE (Églogue VIII, 39, vers que citait volontiers MONTAIGNE. Estais, I, 96) : voy. AEXOULD, Racan, p. 267. — Le nom de Tirsis de la Retraite se trouve aussi dans VAminte.
• Dura condizione degli amnnli !
Aminta, acte V, v. 23.
5 Le belle guance tenere d'Aminla
Iscolorite in si legg*adri modi, ('die viola non e che impallidisca Si dolcemente. (IbiiL, V).
4 e deir amor il dolcc or gusla,
A cui gli afTanni scorsi ed i perigli Fanno soave e caro condimento {lùid.).
1 MALH., L 21 ; cf. Aminta, acte III, chœur final : E cercando l'araor, si trova spesso Gloria immortale appresso.
Ensuite Malherbe a retrouvé dans VAminte les bergers et les devins, et surtout l'amour, avec des traits particuliers, qu'il aura soin de reprendre. Mopsus figurait comme devin dans Ovide, comme berger dans Virgile mais c'est sous l'aspect qu'il avait dans VAminte que Malherbe nous le moutre à deux reprises :
Mopse qui nous l'assure a le don de prédire l .
L'amour surtout est, dans les pièces amoureuses de Malherbe, souvent copié de VAminte : d'un côté comme de l'autre, on conclut suivant la formule qui est déjà celle de Catulle, qui est celle du Tasse * et du Guarini :> , qui est celle de tous les poètes italianisants de France : aimons, puisque la vie est courte. C'est ce que répétera encore Lamartine :
Aimons donc ! aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons ; L'homme n'a point de port ; le temps n'a point de rive, Il coule, et nous passons.
Il faut donc se faire une philosophie et une morale qui ôtent tous les obstacles : comme le premier pouvait venir de la belle, il sera entendu que, comme disait déjà Dante après les anciens, tout être aimé doit aimer à son tour. C'est pour n'avoir pas suivi la bonne doctrine du cœur que Silvia subit les reproches de Dafne :
Che se creduto L'avessi, avresti amato chi Vamava *.
1 MALH., I, 232, et aussi : a Mopse, entre les devins... Cf. « ilsaggio Mopso... • dans VAminte, I, II.
* Aminta, I, chœur final.
1 Pastùr Fido, IV, chœur.
 Aminta, acte IV, se. I.
C'est aussi ce que dira Malherbe :
Mais quel esprit que la raison conseille, S'il est aimé, ne rend point de pareille f ?
' Si la belle ne suit pas le conseil de ce que le Tasse appelait le cœur, et Malherbe « la raison », on emploiera les exhortations les plus compliquées pour la fléchir, et l'amour qui a été une géographie dont Mademoiselle de Scudéry sera le Strabon, devient aussi bien une mathématique. « Les Florentins, disait un voyageur du XVIII* siècle, pourront bientôt se vanter d'avoir enseigné la galanterie mathématique aux Français'. » Il y avait longtemps que les Italiens avaient enseigné aux Français les imprécations par « deux, trois, quatre fois :i », qui remontent d'ailleurs aux anciens. Si pourtant la bergère reste insensible, l'amant, comme les vaincus de Virgile ', n'a plus d'autre espoir que le désespoir, et Aminte s'écrie :
Oimè! che mia salute Sarebbe il disperare s .
* MALH., 1,227,
* VItalia, tradotto... (1778), cité par d'Ancona en Appendice du Journal du voyage de Montaigne en Italie, p. G33 et 634.
5 RONSARD, t. I, p. 40 : « moi deux fois, voire trois, bienheureux ». — Ï)D BELLAY, Regrets, Sonnet CVI : v trois et quatre fois malheureuse la terre ». — T. TASSO, Atninfa, III. I : « tre fiate et quattro ingrat issimo sesso ». — MaLHKRDE dit dans les Larmes de Saint-Pierre (I, p. 13, v. 241) : « Et vous, femmes,, trois fois, quatre fois bienheureuses ».
4 Una8alu8 victis, nullam sperare salutem. VlRG., Enéide ,• III,
6 Aminta, acte III, scène II.
Malherbe gémit de même, en pareil cas :
Le seul remède en ma disgrâce, C'est qu'il n'en faut point espérer '.
Alors, que faire? Il n'y a plus qu'à « se défaire », comme parle Montaigne, c'est-à-dire qu'à se tuer, et c'est ce que chacun fait, ou plutôt menace de faire :
E uso ed arte Di ciascun ch'ama, minacciarsi morte V
Aussi le comte de Soissons, dans les vers que Malherbe loi fabrique, s'exhorte au suicide avec une éloquence intarissable 3 , et Alcandre et d'autres s'étaient déjà montrés non moins énergiques. On ne peut pourtant mourir sans avoir dit tout ce qu'on pense : Brutus luimême ne se poignarde pas sans avoir dit à la vertu qu'elle n'est qu'un nom. Un amant, avant de se jeter à l'eau, dira son fait à V honneur, ce vain préjugé qui arrête et entrave l'amour en traitant le plaisir de crime, au lieu d'en faire, selon la loi de nature, le seul devoir. De là tous les « lieux communs de morale lubrique 4 », toutes ces tirades contre l'honneur qu'on trouve chez tous les poètes italiens, chez Bembo, chez tous les
1 MALH., 1, 802. De même que Corneille dit dans le Cid:
Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir. (I, se. 2).
* Aminta y acte III, scène I.
* MALH., I, 254.
* Et tous ces lieux communs de morale lubrique Que Lulli réchauffa des sons de sa musique,
dira BoiLEAU (Satire X) : les thèmes favoris de la poésie italienne devaient, en effet, finir en musique après avoir envahi la poésie.
burlesques \ chez les poètes beraesques, chez le Guarinî, chez le Tasse ; elles passent dans toute la poésie française, et nous les retrouvons chez Malherbe sous la même forme que dans VAminte et le Pastor Ftdo, forme qui d'ailleurs se retrouve aussi bien chez Mathnrîn Régnier :
Quel vano
Nome seuza soggetto,
Quel! 1 idolo a?errorî } irfol dUnganno * :
Votre honneur, le plus vain des idoles, Voua remplit de mensonges frivoles \
Mathurin Régnier disait de son côté :
L'honneur estropié, languissant et perclus,
N*est plus rien qu'un idole en qui Ton ne croit plus K
Bien des années avant d'attaquer a le plus vain des idoles » en ces termes, Malherbe avait exprimé la même pensée, ot on pense que c'est de Bembo qu'il s'inspirait
1 Voyez Pietro TOLDO, La poésie burlesque de la Renaiss (ZeitHchrift fur romatmche Philologie, 1901), — Le même thème est encore dans un rondeau do La Fontaine :
Q u 'un v;i in sirupute à uni flamme s'oppose
Ce point d'honneur, ma fui, n'est autre chose Qu'un vain scrupule*
1 T« TàSSQ, Âmifita t acte I, choeur. Le « nome senza soggetto » vient, comme on sait, de Pétrarque (Italia mîa,.., îô-76), où il a d'ailleurs une tout autre application qu'ici.
3 U ALH>, 1, 227, Voyez à ce sujet, et notamment sur l'adaptât ion de Rayssiguîen Mabtinknche, La comedia espagnole en France, p, 158; sur Malherbe, l'article de RlQAL dans la Zcitschrift fur franzoMMche Sprache und Littcratur, XVI, p. 37 «
* RÉGNIER, Satin IIJ, v. 147 et H8.
alors : il rappelle du moins cet auteur par la façon dont il parle du « peuple qui lui veut mal » (il est vrai que Pétrarque en parlait déjà), par les « contes d'honneur » et surtout par les « songes vains ' »," qu'il a supprimés dans la rédaction définitive :
Peuple qui me veux mal...
Ces vieux contes d'honneur, invisibles chimères. Qui naissent au cerveau des maris et des mère?, Etoient-ce impressions qui pussent aveugler Uo jugement si clair * ?
Ce n'était plus là que lieu commun, dès le XVI* siècle, et déjà Ronsard souhaitait à son ennemi une femme indocte et malhabile
Se peignant un honneur dedans son esprit sot \
On se représente l'amour comme les Italiens l'ont fait, et comme les Italiens on en fera une mer où l'amant est le navigateur — en attendant le royaume du Tendre. Ici encore Malherbe copie le Tasse :
1 Malherbe, comme on Ta vu plus haut, connaissait assez Bembo pour relever dans Desportes « trois stances qui sont une pure pédanterie prise du Bembo », ou un vers « pris du Bembo, où il vaut aussi peu qu'ici » ; voici le passage Délie Rime di P. Bembo, terza impressions, p. 142 (Màlh., I, 30) : Il pregio ô'Iwnextate amalo e colto Da quella anuche poste in prosa o 'tiriina E le voci che 'I vultjo errante e stollo Di peccato e disnor si gravi estima...
Son /o/ff di roruanzi, e noguo ed ombra Che l'aime simplicette preme, e 'ngombra.
1 MàLH., I, 29-'10 et variante.
* Ronsard, 1. 1, p. 400.
Et puis qui ne sait pas que la mer amoureuse En sa bon ace même est toujours dangereuse, Et qu'on y voit toujours quelques nouveaux rochers Inconnus aux nochers 1 ?
C'est ainsi déjà que Bemy Belleau et les poètes du XVI e siècle, à l'instar des Italiens, ce s'embarquaient à aimer * », que Régnier « se remet en mer s », que Voiture ce s'embarque dessus la même mer où il pensa tant de fois abîmer * », que La Fontaine s'écrie :
Me voici rembarqué sur la mer amoureuse, Moi pour qui tant de fois elle fut malheureuse B .
« MALH., I, 29. Cf. :
Ah ! non si fidi alcun, perche sereno Vollo l'invili, el' sentier piano moslri Xel pelayo d'amor spiegar le vêle.
Cosi riniiilo mar placido il seno Scopre, e i nocchieri alletta, e poi crudele . Gli attbnda, e perde Ira i xcoyli e i moslri.
(T. TASSO, Uime diverse, I, Sonnet : r vidi un tempo).
La strophe de Malherbe n'a été ajoutée que dans la deuxième édition de la pièce (en 1627); elle a donc été composée dans le temps où Malherbe fréquente l'hôtel de Rambouillet et où il admire si fort le Tasse.
« Remy Belleau, t. II, p. 192.
. * RÉGNIER, Épître II, v. 96; cf. aussi Satire XVI (ou Épître H) A Fourquevaux, v. 54 et 55.
 Voiture, Éléjie II, v. 7 et 8.
*> LA FONTAINE, Élégie III (éd. des grands écrivains, t. VIII, p. 363). De môme Brantôme, t. X, p. 425, 427. Cf. encore Corneille, Le Cid, II, III :
Chimène. — Mon cœur outré d'ennuis n'ose rien espérer. Un orage si prompt, qui trouble une bonace, D'un naufrage certain nous porte la menace : Je n'en saurois douter, je péris dans le port.
La tradition continue jusque chez André Chénier : en des vers pîus ou moins beaux les poètes français répètent tous la leçon de l'Italie.
La leçon comportait aussi bien des modèles de style qu'une métaphysique de l'amour, et Malherbe n'est pas exempt d'n italianismes », le mot étant compris dans le sens le plus large. Il a le gOÛt dtl trait spirituel, de la pointe^ comme on disait alors, de Felïèt produit, par exemple, par une antithèse, ou par la répétition du même mot dans un vers \ ; et ce goût, il a trouvé amplement à
1 Par exemple: n l'homme cesse d'être homme n [variante de la consolation à Du Périer), et les vers des mémos stances : MSM (Mit i>ntbre COtfBQM ombn\ ti îles CendffS *>i€imcx f uts le souvenir -
Citait déjà, du resta, un procédé de Marot et de Ronaari (Rnme d'histoire littéraire de ta France, 1902, p. 248).
M al h er Ue a de même te goût de» antithèses : Une fidèle preuve à Vmfittéli'è (Larmes, str, L), comme aussi Montchrestien ( Tratjédies, éd. elz«'*v.. p. 89) : Fidèle exécuteur d'une infidélité, et cownif* "'ii^TO Corneille : Itends un &ang infidèle à Vin fidélité »<i, IV, iïj et môme MMiêiv (Mùanthropr, III, vil). Cf. encore: Tout ce qui plaît déplaît k son triste penser i&lALH., J T Bflj) et le mot souvent cité de du Bellay : w Rien ne me plait que ce qui peut déplaire — au j âge ment du rude populaire il
EDMOND AbnOOLD. De fin/tu reée par la littérature
italiffine, «lins Essais de théorie et /Vhut&ire littéraire^ Paris, À. Durand, 1858, p.^416-417) disnit : i Malherbe, tout eu faisant des odes, est bien plus rapproché, par certains côtés, des Italiens que des Grecs, et mémo des Latins, bien que. par certains autres, il incline de préférence ver* cei derniers. Cette régularité harmo* nieu*e qu'il introduit dans notre phrase poétique, ce n*est certes pas à Fiiulare qu'il la doit; il l'a reçue en germe de IVcnle <lu XVI e siècle et en a fait la loi sévère de notre poésie classique... On reconnaît l'influence de l'Italie à l'emploi fréquent <le ces concetti dont Malherbe lui-même ne s'abstient pas toujours n.
le satisfaire chez ses auteurs, chez Sénèque déjà, mais aussi dans VAminte même, et plus encore chez le Guarîni l . Quand il recorrige ses vers, c'est généralement pour y introduire de pareils traits. C'est ainsi qu'il refait une des stances à du Périer — peut-être après avoir relu le Fastor Fido t dont l'édition de 1602 eut tant de succès : Même quand il advient que la tombe f épare
Ce que nature a joint,
Celui qui ne a'émeut a l'âme d'un barbare
Ou n'eu a du tout point*.
C'est bien ce que Nicandre disait à Amaryllis :
Ben duro cor avrtbbe, o non avrebbe
Piutto&to cor ne sentimento uinano,
Chi non avesse de! tuo mal pietate,
Misera nînfa 3 . ..
Malherbe, suivant sa méthode, a transformé le mot
d'un berger à une bergère en une vérité générale, et il
ne s'agit plus d'Amaryllis et de son père, mais de « ce
que nature a joint ». C'est par le même procédé qu'il
fera ses vers les plus fameux quand» au lieu du nom de
1 Non si la Vinganno a cui Vinganno è caro {Pat tor Fido, IV, v), et tous les vers qui suivent sont dans le même goût.
1 Malherbe avait écrit d 1 abord ces vers qui paraphrasent la seconde partie du passage du Guarini :
Mais, lorsque la blessure est en lieu si sensible,
Il fout que de tout point L'homme cesse d être homme et n'ait rien île possible S'il ne l'flQ émeut poiui.
Malherbe aime ces formules de désespoir (I T p. 159, v. 16-18), qui remontent au moins a Virgile (Enéide, II, v. 6-8).
* GuABItfl, Pattùr Fido, IV, V. Le sort d'Amaryllis, dans la même scène, fait songer à celui de la tille de du Périer Cet! le nous fui bel la tua cura llglia l SpoM il maitino, e vitiima la sera.
bergère, Rosette, qu'il donnait à la fille de du Perler dans la première rédaction des Stances, il mettra le mot rose comme attribut de la jeune morte, en gardant la répétition à la manière italienne :
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses \
Malherbe reprenait doue aux Italiens qu'il dédaignait et surtout à celui qu'il admirait, au Tasse, les idées et les formules de la poésie amoureuse ; il s'inspirait peut-être de leur métrique - plus qu'on ne Ta dit; il prenait parfois heureusement les grâces de leur style. — Il sera du reste l'ennemi personnel de cette recrudescence d'italianisme qui se manifeste sous la reine régente, particulièrement avec le cavalier Marin ; à cet égard — si même il admire le Tasse juste meut dans les années où il fréquente riiôtel de Rambouillet - ïl n'a pas été dupe de la mode. Il va voir, a l'invitation de la re : ne, les comédiens italiens qui viennent jouer à la cour — comme il va voir la Bmdamantr ■ de Garnier dans les mêmes cir-
1 Dans le madrigal du Ghiarîni déjà cité par Ménage (p. 561), Lycorïs donnant une rose à Battus est si charmante
L'hc parea rawefel il omisse rotu, et le berger souhaite u d'à ver la rosa donatrice in dono ». Il est fort possible que Malherbe, à propos de la fille de Du Périer, ait songé au ver* du Pastor Fïdo que M me de Staël (Cotinne^ XX, 2) montre écrit au bas du portrait de sou héroïne : A iiena si piuxlir : quesla fu rosa.
* Nous n'étudions pa* W la métrique de Malherbe; mais nous remarquerons au moins que l'influence italienne en cette matière, devinée jadis par E. Araould, peut fort bien s'être exercée sur rennemi du cavalier Marin lui-même ; SL Vianey (Revue d'histoire littéraire de fa France , 1904, p. 159] montre ingénieusement le parallélisme de la métrique italienne et de la française à cette époque,
* MàLH., IU t 247 et suiv.
tances — niais il en revient sans une admiration de commande : a Ils jouent la comédie qu'ils appellent Dut simili) qui est le Menethmi de Plaute. Je ne sais si les sauces étoient mauvaises ou mon goût corrompu, mais j'en sortis sans autre contentement que de l'honneur que la Reine me lit de vouloir que j'y tusse ' ». Deux ans après ce spectacle» il eut à en contempler un autre qui lui plut moins encore: le célèbre Marine arrivait en IdtS à Paris, précédé d'une gloire européenne, et il était reçu en triomphe à l'hôtel de Rambouillet, et fêté par les lettrés épris de poésie italienne -. Beaucoup d'écrivains, et de non moindres que Lope de Vega, ont cru que l'illustre Napolitain éclipserait à jamais le Tasse luimême par ses pointes subtiles, ses images éblouissantes, ses développements sans fin et ses hyperboles inouïes. Mais le vieux ALilhorUe ne fut nullement sensible au génie nouveau, et celui-ci le lui rendit eu railleries, rappelant « homme tort humide et poète fort sec ». Le réformateur tu eut ping que les rieurs de son côté : il eut la nation », a dit Nisanl ; cela est plus exact de l'opinion de 1660 que de celle de Kîl5, car h la nation » de li»ir> — pour autant qu'on puisse employer ce terme -
■ Malh.. III, 89? .lottredu Iï septembre L613) Voy**z RlGAL. ÀteiraTiihi Hardi/y p 108 et suiv.
f Voyez DE PUIM'SQUR, Histoire camparft den lit ter n titres tspagnole et français*, t. II, p, Al ; Dkmoqeot, Tableau de la littérature française au X Vil** siècle avaut Çorneillert Desearts, p* 213; AriNûULD, Racan, p. 220; Fa. DeSanctis, Storia delà leittratura iialiaui (7 e éiî.) II, p. 220; A. RklloNJ, U Seictnto (Storia tetteraria 4 ItnHa, Milauo, Vftllurdi), p. 70. — Ou verra quelle itLt^ntioii m accordait BDOOrfi à Mftrino à la (in du XVII siècle eu lisant l'article qui lut est consacré dana les Jtufem des savante de Bàïllet (n° 140*1).
admirait le cavalier Marin presque sans réserve, et se préparait à l'imiter. Malherbe, qui avait admiré et utilisé YAmintej ne prit rien aux ouvrages de Marino; et, si ce dernier — comme le prétend un récent critique italien 4 — a fait des emprunts au poète français, la réciproque n'est pas vraie : on chercherait en vain dans les dernières productions de celui-ci la trace des effusions lyriques ou bucoliques de la Lira et de la Sampogna. Tout au plus pourrait-on prétendre que la chanson :
Sus debout la merveille des belles *
est dans le genre voluptueux dont l'auteur des Baisers se trouvait être le grand maître à cette date (la chanson parut en effet dans les Délices de la poésie françoise de 1615 s ) ; mais on en trouve aussi bien les éléments dans le Tasse, on Ta vu plus haut, et elle n'a rien de l'exubérance du poète napolitain. Malherbe et le cavalier Marin diffèrent profondément l'un de l'autre quand ils écrivent sur le même sujet, rien qu'en faisant tous deux, par exemple, l'éloge de la reine; rien non plus ne prépare moins au ton de V Ode pour le roi allant châtier les Rochelois que l'éloge de Louis placé au commencement de V Adonis *. Ce n'est pas non plus à la suite du cavalier Marin, ce n'est pas du moins à son imitation que Malherbe « adorait mystiquement la marquise de Rambouillet 5 » : il avait pour cela assez d'autres modèles, et il y avait bien
1 Antonio BELLONr, Il Seicento, p. 72.
« MALH., I, 226 et 227.
J Ce n'est que depuis Lefebvre de Saint-Marc qu'on réunit cette pièce aux œuvres de Malherbe.
A L'Adone, pocma del cavalier Marino, La Furtuna, canto primo, str. 5 et auiv.
B C'est ce que semble dire de Puibusque, dans l'ouvrage cité.
temps qu il avait déjà écrit des vers dans le meule goût. L'éclatante folie du poète italien et la réforme i toute de sobriété, de l'auteur français, sont contemporaines; mais e T les sont restées indépendantes Tune de l'autre, et même hostiles. Au chant neuvième * de son Adonis (dans la Fontana d'Apollo), Marine fait rivaliser entre eux les cygnes italiens, Pétrarque, Dante, Boccace, le Bembe, Casa, Sannazar, le Tansjlle, FArioste, le Tasse et le Guarini : il y en a là dont Malherbe s'était lassé depuis longtemps, et pour plus d'un il n'aurait peut-être pas témoigné plus de déférence que le hibou qui, dans la fiction de Marino, vient troubler le concert toscan.
Toutefois, s'il a été un moment un trouble-fête Jans le monde mariniste de liambouiUet T le réformateur français n'a pas tranché défini tivement la question de l'italianisme; il en voulait aux Italiens, mais il avait commencé par les suivre, autrefois, et il s'en ressentit un peu toute sa vie. Ici comme en d'autres points « son usage n'est pas sa doctrine * », et sa doctrine elle-même, malgré qu'il en eût, n'a pas réussi à'purger la France de l'italianisme, qui allait reprendre de plus belle: ses leçons devaient porter leurs fruits assez tard, ses ennemis se sont relevés, et c'est contre les modes étrangères et en particulier italiennes que Boileau portera ses coups, enfin décisifs a . Malherbe, dans son œuvre, n'est plus un adaptateur et un copiste des Italiens comme du Bellay ou Desportes ; mais déjà Bertaut n'avait-il pas cessé de l'être * ? Et dans les poésies laborieuses, « faites par
ÎA-Icfant, canto nouo, str. 177 et suiv.
1 BauNOT, La doctrine de Malherbe, \u ix>
BrunêtiÈre, Évolution des genres, 3* leçon.
4 Ut. YlANEV, article oitë do la Revue d'histoire littéraire.
petits morceaux », nous avons retrouvé plus d'une idée et plus d'un trait d'origine italienne.
L'opposition entre la réforme de Malherbe et les modes italiennes et espagnoles, tnarinisrae et gongorîgme apparut assez clairement dans la génération suivante si, comme le dit Saint- Evremondj « Malherbe s'est trouvé négligé quelque temps après comme le dernier des poètes, la fantaisie ayant tourné les Français aux énigmes, au burlesque et aux bout s-ri mes ' ».
Nota. — Je dois remercier ici M. J. Vianey; le savant professeur de Montpellier, qui a bien voulu revoir ce chapitre, et qui ajoute les observations suivantes ; « Si Malherbe ne perd jamais l'occasion de reprocher à Des port es ses plagiats quand il les reconnaît il en reconnaît excessivement peu. Encore s'est-il trompé deux fois dans . c es indications :
1° Édition Lai an ne, IV, p. 260. Il signale comme étant de
Pétrarque le sonnet LXIII de Diane, liv. I. (''est une erreur. Ce
sonnet e*t do Ooppetta, comme Ta noté M. Flamini dans aeaStudi :
Amur mil |ims|o eJMBG BCQgtio { 1*0801..
L'oi'itoglïo oiiila, ninrU'Ilii ♦■"! 1 1 1 - r* .. . ulVftto
Ce vers semble avoir été très connu en Italie. 11 figure dans un grand nombre d'anthologies. Malherbe, cependant, ne le connaît
2° Édition Lalanne, IV, 435. Il signale comme étant de Séraphin le sonnet XXII des Diverses amours :
Comme un ohïetl ijue BOfl natif* a longtemps caressé.
Ce sonnet est de Bernardo Tasso :
Cotte Ido animal, ch 1 il suo signore...
Il figure dans plusieurs anthologies, notamment dans les Fiori d* RuscellL Cette imitation m été signalée dans les Rencontres des Muses de France et tV Italie de 1^04 (opuscule que Malherbe ne semble pas avoir connu).
Il n'ya, à ma connaissance, chez Desportes que deux sonnets traduits du Séraphin :
1 Œuvres de Saint- Evrc m ond, t. V, p, 18, Cf. Jacques DEMO-
IOEOTi Tableau de ht littérature française au XVII e siècle avant Corneille et Descartes (Paris, Hachette, 1859), 2* partie, chap, L
lo Diane I, LXII :
J'accompare ma dame... Séraphin, éd. Menghini, sonnet 15 :
Chi el crederia?...
Malherbe a reconnu que ce sonnet était « pris mot à mot de l'italien » (éd. Lalanne. IV, 261); mais il n'a pas nommé Séraphin. 2° Bippolyte, 21 :
Vous me cachez vos yeux...
Séraphin, éd. Menghini, sonnet 14 :
Deh perche son <la me toe luci colle. »