II. Les Espagnols
Le poète de Henri IV, dans ses vers, a dit des Espagnols tout le mal qu'on en pensait au sortir des troubles de la Ligue, et il leur a souhaité les plus affreuses calamités : dans la Prière pour le roi allant en IAnwtmn, il promet que grâce au dauphin
L'Espagne pleurera ses provinces désertes l , et sous la reine-mère il s'écrie, en voyant la puissance des lys de France :
Et l'Espagnol, prodige merveilleux !
Cesse d'être orgueilleux *.
Cela ne Ta pas empêché, du reste, de célébrer ailleurs les deux grands hyménées, Dont le fatal emhrassement Doit aplanir les Pyrénées *, et il ne faut pas attacher trop d'importance aux indignations rimées du poète officiel. Ce poète n'ignorait pas
1 Malh., I, 74.
« Id., I, 195.
\ et il cite un
l'espagnol : il donne le parahim à Peiresc autre jour le proverbe espagnol que Cervantes met dans la bouche de Sancho Pança ' l a drneros payado.^ bradas quebrûdoê a . Il connaissait sans doute de la littérature espagnole ce que les Français en savaient de son temps \ la ( tes Amadh, surtout la Diane de Monte-
mayor, et il connaissait assez ce dernier auteur pour découvrir dans une complainte de Desportes une « imitation de Montemayor » 5 — si toutefois il est bien
* Id. III t 303. L'article consacré à Malherbe daua les Jugements dts savants de Baillet (a* 1411) dit : m Enfin Malherbe n'a pas dédaigné mémo d'imitel les Modernes, parmi lesquels Mr. Collctet (au Discours de l'éloquence et de l'imitation des Anciens, p. 33, La fin de son Art Poétique, etc.) a remarqué quelques Italiens et quelques Espagnols ».La note de La Monnaye [Ad h. d'Amsterdam, 1725, r. A, |\ 195) ajoute justement : v Colletei dans l'endroit cité ne nomme aucun auteur Espagnol que Malherbe ait imité ►>
f UEEVANTE*. Don Quîrhote, S* partie, chu p. LXXI. Malherbe a certainement lu Don Qîtichofe, et il y a une allusion a la nouvelle dn Curieux impertinent (Don Quichote, l*» partie, chapitre XXXIII, nouvelle particulièrement célèbre et publiée notamment à part par César Oudin) dans un mot de Malherbe rapporté dans les Historiettes de TàLLEMANT, t. I, p. 281, note 1.
1 MalHm III, 861.
1 Voy. à ce sujet Mqrel-FàTIO, Études sur F Espagne, t I; G, LANâON, titudes sur les rapport» de la Uttériture framjaise et de la littérature espagnole au XVII e siède \ Revue d'histoire littéraire de la France, ISSU) ; Maetinenche, La comedia espagnole en France^ p. 301, B02 et suiv.; Hcszar, Corneille et le théâtre espagnol (1909), et surtout l'article que M. Brunetièrea consacré à ce livre dans la Revut dey Deux Mondes (1903).
1 Dans !a copie B, on lit a la marge, un peu plus bas que le itre : a Incitation de Montemayor h (MALB«, éd. Lalanne, IV, 457, n* 2}. Cette copie ]ï est l'une de celles de la Bibliothèque de l'Arsenal : «les additions proviennent peut-être d'un autre exemplaire pareillement annoté par Malherbe. Il serait encore
Fauteur de cette note de la copie B du commentaire, note dont les recherches de M. Lanson sur Desportes montrent l'à-propos. Malherbe a eu plus d'une fois l'occasion d'apprendre à connaître la poésie espagnole dans le monde qu'il fréquentait, et, par une véritable ironie de l'histoire littéraire, c'est sous son nom qu'a paru la première imitation de Gongora dans la poésie française, à savoir la chanson :
Qu'autres que vous soient désirées ', queBerthelot parodia en termes si cruels pour Malherbe ; cette chanson, en stances de six vers, dont le troisième et le sixième se répondent :
Cela se peut facilement,..
Cela ne se peut nullement,
a pour modèle une letritta satirique de Gongora, où le refrain, pareillement disposé, est : Bien puede ser au troisième vers de chaque stance, No puede ser au sixième, La composition en a été racontée par Racan, par Ménage et par Tallemant des Réaux : « J'ai ouï dire â M. de Racan, dit Ménage, que cette chanson fut faite dans la chambre de M me de Bellegarde, par elle, par lui et par Malherbe, à l'imitation d T uae chanson espagnole, dont le refrain étoit : Bien puede ser } No puede ser\ et que M me de Bellegarde y avoit beaucoup plus de part, ni que lui, ni que Malherbe. Ainsi cette pièce n'a point dû être mise parmi celles de Malherbe, Cependant, de son temps même, elle passoit pour être de Malherbe, comme il
possible qu'il les eût écrites sur des morceaux de papier détachés qui se seraient perdus plus tard » iMALH., IV, Préface, p. II). Cf. LANSON, Études sur 1m rapports, etc.» art» Desportes, (Revue d'histoire littéraire de la France, 1897, p. 63), 6 Màlh., I, 90.
paroît par ces vers que Berthelot fit contre lui, au sujet de cette chanson ' ». Comment connaissait-on la pièce de Gongora « dans la chambre de M me de JBellegarde » ? Peut-être est-ce par le recueil d'Espinosa, Flores (Je poetas illustres (16')5) En tous cas, le gongorisme ne devait pas tenir une grande place dans l'œuvre ni môme dans la pensée du réformateur français : « car Vestilo cxdto consiste en façons de parler trop personnelles; et déjà, quel que soit le raffinement du fond, la communauté de l'expression, même délicate et travaillée, est requise chez nous. C'est une des conséquences de l'œuvre de Malherbe, que rétablissement de la sooiété polie a encore consolidée*». Et puis à cette époque, en France, lo gongorisme n'était pas encore ce qu'on en fait dans certaines histoires littéraires; il n'était du reste pas fait pour plaire à l'ennemi du marinisme; et, comme Gongora devait surtout agir sur le genre burlesque 5 , Malherbe n'en avait vraiment que faire. Il en est de même du théâtre espagnol, qui devait plus tard exercer une merveilleuse influence, et du roman ; et quant à d'autres auteurs espagnols alors répandus, le traducteur de Sénèque n'aurait pas trouvé do plus belles sentences que les latines dans ce Guevara qu'on lisait tant en France depuis le
1 MÉNAGE, o. c: Malil, I, U6; Lanson, o. c. (Revue ^histoire littéraire de la France, 1896, p. 325j; TALLEMANT DES RÊAOX, Les Historiettes, B« 61. pir P. Paris et de Montraerquô, I, 296 et 819; ABNOULI), Anecdote* intdiLs, p. 61 ; ID., Racan, p. 65.
• LANSON (Revue d'histoire littéraire, 1896, p. 323).
5 LANSON, ibid., p. 326. Malherbe, ou Ta vu plus haut, connaissait assez ce Martial auquel Lope de Vega comparait Gongora pour lo sel de la plaisanterie.
, *4*a relisant Los siete Uhros de la Diana
StottUMnayor, édition de Venise, 1585, que
>% yg^ M tre eue sous les yeux en Provence, ou
is ou traductions de Barcelone ou de
y* U* voit vraiment rien qu'il n'eût pu trouver
15 VAminte du Tasse et chez les écrivains
ou moine dans ce qui avait passé de littérature
>l+ ehe« Desportes* En 1613, il va voir les comê-
94|>ftgnols venus à Paris, et il en rapporte une
impression : « Je viens tout à cette heure,
, de la comédie des Espagnols, qui ont aujourd'hui
tDU)taàfti\co à jouer à la porte Sain t-Grer main dans le
taaKntrgî ils ont fait des merveilles en sottises et en
: nonces; il n'y a eu personne qui ne s'en soit
avec mal de tête; mais, pour une fois, il n'y a
il eu de mal de savoir ce que c'est. Je suis de ceux
) sont excellemment ennuyés, et en suis encore si
• idi que je vousjurequejônesaisoùje suis ni ce que
j»f*i»J f ». Il pourrait en dire autant de tout ce qu'il
de littérature espagnole : « pour une fois, il n*y a
il eu de mal de savoir ce que c'est». Mais il ne
Mite pas la poésie espagnole, il ne la juge nulle part;
9B gt*ut qu'il n'y a pas encore de a question espagnole »
|u»ur les critiques de 1005. À Malherbe s'appliquent très
* 1,1 XKHENT, Antoine de Guevara, ses lecteurs et ses imitateurs
nu XVI e siècle m Revue d'histoire littéraire, IQQQ, p. 590
LANâON (Kevue d'iiist. litt., 1896, p. 53),
\\ \i.ii , 111, 350 (27 octobre 1G13) ; Lanson, Revue d'histoire
ftlf+Httf»'*, 189G, p*Û±; iMalhtrbe écrit encore (10, 358): a Les
» ;QOll ne plaisent à personne : ils jouent au faubourg Saint -
nain, maii il* ne gagnent paa le louage du jeu de pnuuae où ils
U | m, (X aussi RlGAL, Alexandre Hardy, p. 107, a, 2; MAIITI-
MKNittlK, La co média csp. en Ftance, p. 806,
exactement les observations de M. Morel-Fatio sur cette époque : « Si Ton apprend l'espagnol en France, c'est plutôt par genre, pour émailler la conversation de mots exotiques — comme nous faisons aujourd'hui avec l'anglais - que pour lire des livres... Si d'autres livres (que le roman picaresque) trouvent accès chez nous, ce ne sont guère que des pastorales, mûlées de vers et de prose, qui plaisent parce que le genre venu d'Italie s'est acclimaté depuis longtemps en France. On est curieux de comparer au Sannazar et la Diane de Montemayor et YArcadie de Lope de Vega f ».
1 A. MOREL-FATIO, Études sur V Espagne, I, 3S et 40.