CHAPITRE IV
Les Grecs.
En 1569, a on accorde ce principe que la langue grecque est la reine des langues » '. Un siècle plus tard, si vous ne savez pas le grec,Philaminte ne vous embrassera pas, mais aussi vous ne serez pas traité de grimaud '. Que s'est-il donc produit dans l'intervalle? Une désillusion, à la suite d'une entreprise démesurée. On avait cru, au début de la Pléiade, que l'imitation des Grecs allait procurer à la France un Homère et un Pindare, et comme, au bout d'une ou deux générations, il avait bien fallu reconnaître qu'il n'en était rien, une réaction devait se produire contre les anciens mômes en qui on avait mis tant d'espoir. Il en est toujours ainsi : Pompignan fait tort à Jérémie, et le pindarisme à Pindare. Le grec ne fut toutefois pas abandonné : on le confina seulement dans les collèges, refuge ordinaire des traditions démodées, et au commencement du XVIP siècle, le Louvre, pour lequel Malherbe a écrit presque toute son œuvre, fait encore bon accueil aux études grecques 5 . Mais celles-ci n'ont plus d'influence sur la littérature nationale. On en parle avec le respect des choses aux-
1 H3NRI ESTIENNB, Conformité de la langue grecque, éd. Feugcre, p. 18.
* La Bruyère, Des jugements, 19.
Cf. EGGER, L'hellénisme en France, t. II.
quelles on ne touche guère, et même pour ceux qui n'ont pas encore renié Ronsard, les modèles antiques sont moins Homère et Pindare que Virgile et Horace. Arrive Malherbe. Le secret des grands critiques semble être de formuler franchement, nettement, la pensée et les goûts — et aussi les incompréhensions — de Leur époque : Malherbe dit brutalement tout le mal qu'il pensait de ces Grecs qu'on comprenait mal. Nisard, qui avait fait du réformateur le type accompli de toutes les qualités possibles, disait poliment: « il préférait les Latins aux Grecs... s'il n'a pas assez goûté Pindare, c'était en souvenir des excès où l'imitation de ce poète avait fait tomber Ronsard ! ».Le bonhomme Malherbe n'y mettait pas tant de formes, et, même sans Ronsard, il n'aurait pas ménagé 1' « antiquaille » : « Il n'es ti moi t point du tout les Grecs, dit Racan, et particulièrement s'étoit déclaré ennemi du galimatias de Pindare... Il estimoit fort peu les Italiens, et disoit que tous les sonnets de Pétrarque étoient à la grecque*...» A la grecque voulait dire: qui na pas de pointe, comme nous l'apprend une anecdote du Menagkma *, et comme on pourrait le voir dans la traduction de l'auteur à qui Malherbe doit le plus clair de ses idées, Sénèque : « Je ne veux pas nier que Chrysippus ne soit un grand personnage, mais c'est toujours un Grec, dr qui les pointes trop déliées se rebouchent le plus souvent, et sont si foibles, que même quand elles semblent faire quelque force, elles ne font autre chose qu'égratigner bien le cuir en sa super-
1 NiSARD, Histoire de la littérature française^ I, -4=01 (dernière
éd.).
* Vie de Malherbe (MALH., éd. Lalanne, I, p. LXX). 3 L'anecdote de MU* de GOUENAY, et la vogue curieuse qu'eut l'expression à la grecque (Menagiana, 1715, t. 2, p. 844).
ficie, et ne passent point plus avant ' ». Pindare avait donc le tort de n'avoir pas mis des pointes comme il en fallait aux sonnets faits pour le Louvre au début du XVII a siècle, et Malherbe est déjà de la race de ceux qui reprocheront à Homère de n'avoir pas appris les belles manières à la cour de Versailles. De plus, tout ce qu'il avait lu et traduit de Sénèque contre le « parti des Grecs * » et les fictions d'Hésiode était bien fait pour le détourner d'une poésie si peu conforme à son tempérament.
Ce n'est pas à dire que Malherbe ne sût pas le grec, comme on l'a parfois prétendu. Il avait passé trop d'années dans les écoles du XVI a siècle, pour pouvoir l'ignorer \ Il connaît, d'abord, les noms grecs des figures de rhétorique, et il s'en souvient, avec, déjà, l'esprit de Molière : sous le v^rs de Desportes :
D'un tel bruit vint frapper ton âme et ton oreille
il note : « Quelque pédant trouvera ici d'une figure ûrrepov 7rcoTepov ; pour moi, j'y trouve une sottise 4 ». Il traduit les mots grecs cités par Sénèque 5 , et il était
1 MALH., II, 9 (trad. du Traité des Bienfaits, 1, 4).
« MALH., II, 8 (De Benef., I, 3).
5 Sur les écoles de Caen, où Malherbe fut le condisciple de Bertaut, voir G. GRENTE, Jean Bertaut, pp. 6-10. — L'assertion que Malherbe ne savait pas le grec se trouve encore répdtée par M. Emm. des Essarta (rendant compte du Rapport sur la poésie française depuis 1867 par Catulle Mendès) dans le Journal des Débat*, 7 novembre 1903. — Par contre M. SOURÏAU (Évolution du vers franc lis au XVII* siècle) dit que Malherbe était helléniste.
1 Commentaire (MALH., IV, 396). De même IV, 431. Il emploie aussi àro xoivoG (IV, 39fi).
« Ainsi MALH., II, 303 et 304.
marne capable de faire un bon thème grec. Parlant de son beau-frère Châteauneuf à son savant ami Peiresc, il écrit : « Je vous mandai dernièrement que, si j'avois un chiffre, je vous écrirois avec plus de liberté ; autrement, il n'y a point d'apparence de le faire. Tout ce que je puia vous dire, c'est que l'homme oïoç é'^coTev, toîo; &n...f t v2i (jieTavo'la; £A~U oJosuia, xai STravooOoiTEw; odofcv têxiatiûiov * »; ce qui prouve aussi que le grec pouvait encore servir de cryptographie en cette docte année 1613. Malherbe, comme un homme du XVI e siècle, aime à parler grec — et aussi latin, ou italien, ou espagnol - : « cela est mis, à cette heure, i nterw.izozx*», dit-il précieusement. Il connaissait assez ses auteurs pour reconnaître dans Desportes un passage pris du grec 5 , et il cite volontiers une sentence d'Hésiode : il écrit — toujours à Peiresc, dont il se pourrait que 1 érudition eût été contagieuse — : « Pour cet air provençal que vous m'avez envoyé, je l'ai fait voir à Guedron (un compositeur», qui le trouve du tout impertinent; je ne .sais si c'est qu'à la vérité il le soit, ou qu'il vérifie
Kal tttco/Ô; sOovss». tvzuy/ùu xal iovoi; xcocj) * ».
L'année suivante, Malherbe dit de deux médecins qui « ont toujours été mai ensemble » : « Hésiode pouvoit dire xal îaTao; CaTsw aussi bien que oV.oô; io»,ow 5 ». La pompeuse Lettre à M. de Muntin exalte Richelieu à grand renfort de citations : « les affaires publiques sont en si
i Malh., III, 313.
4 III, 351 (lottrij «le 1313 . Le t.'xte <l'IL><ûol * portait: TtTtoyip
«0ov=£'..
bon état que, si mon affection ne me trompe, le vieux mot eypr.xajjiev, Œ'jyy^aipwjxev ne fut jamais dit si à propos comme nous le pouvons dire aujourd'hui . . . D'un côté son corps (de Richelieu) a la faiblesse de ceux qui apoùpaç xapTiov eoo'jff'.y ; mais de l'autre, je trouve en son esprit une force qui ne peut être que twv cSX'jpitia SwpaT r/dvT(i)v l ». Malherbe aime donc à se souvenir dô l'Evangile et d'Homère, et il fait encore allusion à un récit de V Iliade en écrivant à Balzac *. Son œuvre poétique ne se ressent pas, pour cela, de l'épopée ni de la théogonie grecque. Parlant d'Achille, il le fait « soupirer neuf ans dans le fond d'une barque 5 ». C'était beaucoup plus que ,ne permettait Y Iliade: et Ménage, en publiant les vers de Sarasin qui reprenaient la même erreur, dut réduire les soupirs à neuf mois. Il est vrai que Malherbe en usait très librement avec les traditions poétiques. Quant à Hésiode, on a voulu voir un souvenir de la Théogonie dans le passage de l'Ode sur la rébellion de La Rochelle où la Victoire triomphe des Titans * : mais c'est là une fiction assez répandue pour que l'auteur ait pu se passer de l'original grec. De même qu'il avait pu entendre plus d'une fois dans les harangues et sermons du temps le passage de l'évangile grec auquel il semble faire allusion, il avait aussi pu rencontrer la sentence d'Hésiode qu'il cite, dans un de ces recueils comme il en paraît tant alors 5 , et qu'il connaît bien, puisque la même année où
* IV, 101 et 109. Évang. selon St Luc : ï-jy/aip^Ts ao-, ôV. eupov (XV, 6 et 9;; lliadi VI, U2, ut I, 18.