I. — Sénèque
Une philosophie « ondoyante et diverse » ; des réflexions tour à tour profondes et familières sur les circonstances ordinaires de la vie, une conversation « à pièces décoiisues * » dont les fragments se présentaient comme une espèce de menue monnaie delasagesse,«sable sans chaux » comme disait Claude, mais dont chacun pouvait emporter un grain : voilà plus qu'il ne fallait pour assurer pendant longtemps à Sénèque des lecteurs nombreux et divers. Ce raisonneur qui s'analysait tout le temps et dédaignait tout sauf les idées capables de former Phomme, avait particulièrement trop d'affinités avec Pesprit français classique pour ne pas se prêter à son élaboration : aussi — sans môme parler de Part dramatique — n'y a-t-il peut-être pas un ancien qui se trouve plus exactement à toutes les sources du classicisme : chez Montaigne qui y puise « comme les Danaïdes * », chez Calvin qui a commencé par commenter le De Clementia, chez Malherbe surtout et ses contemporains. « Sans Sénèque, disait déjà Colletet, Bertaut n'eût jamais si bien fait résonner les muses et n'eût aussi jamais touché nos esprits de si vives ni de si fréquentes pointes 5 ». Malherbe non plus, sans Sénèque, ne serait
* Montaigne, Essais, II, 10.
« Ibid., 1,24.
5 COLLETKT, Discours sur V éloquence, dit. GRENTE, Jean Bertaut, p. 341. — De même on lit dans les Jugements des 8 avants ce Baillet (éd. revue par La Monnoye, Amsterdam
peut-être pas ce qu'il est, l'introducteur de la raison raisonnante en poésie. Il avait eu à cet égard un vague devancier en Alain Chartier, et ce « très noble orateur » s'était déjà mis à l'école de Sénèque; Montcbrestien encore fait de même, surtout dans les chœurs de ses tragédies; et en 1590, on ne sait quel « Caton de Basse- Normandie » faisait imprimer à Caen un Bouquet des fleurs de Sénèque l couprenant huit odes à sujets philosophiques extraits des œuvres du philosophe latin. L'auteur inconnu (dans lequel on a voulu, à tort, voir Malherbe lui-même 2 ) écrit avec les images des poètes du temps; et il est curieux de voir combien ses « odes », adressées à des magistrats et à des avocats au milieu desquels
1725), à l'article : Malherbe (t. IV, p. 195) : « On peut dire aussi qu'on lui trouve l'tsprit de Sénèque en divers endroits ; il l'avoit beaucoup étudié et traduit même en notre Langue, c'est ce qui lui avoit rendu ses sentiment plus familiers, et qui a contribué beaucoup sans doute à rendre sa Poésie si touchante, si animée et si consolante lord qu'il paile de la mort ou des adversités de la vie ».
* Réédité dans De La Rue, Essais historiques sur les Barde** les Jongleurs et les Trouvères norminds et anglo normands, t. III» fin.
* J'ai déjà présenté ces observations dans un article du Musée Belge (1903) sur l'influence de Sénèque le Philosophe ; M. Stemplinger, rendant compte de mon étude — avec une extrême bienveillance, du resto — dans la ZeitschHft fiir framosische Sprache und Litterahtr (1904), estime que je n'ai pas prouvé l'impossibilité d'attribuer le Bouquet à Malherbe : c'est qu'en effet cette impossibilité me paraît établie dans l'édition Lalanne, et est, depuis M. Lalanne, généralement admise. Comme on l'a observé, Malherbe n'aurait pu écrire en 1590 les vers du Bouquet :
Si mes parents sont morts
Au reste, les fausses attributions du brave abbé De la Rue sont légion.
Malherbe aussi a vécu, ressemblent aux stances du consolateur de Du Périer et du président de Verdun, non seulement par le fond — ce qui n'a rien d f étonnant r — mais même par la forme. Des deux côtés les lieux communs sur la fatalité de la mort, sur la brièveté de la vie, sur le temps et la patience qui guérissent nos maux, sont enveloppés des mêmes comparaisons de la courte vie à la rose flétrie dès le soir f et des mêmes rimes de « la barque » et « la Parque », du * monde » et de a Tonde », des « hommes » et <c nous sommes », du « trépas » et « ici-bas »; le Bouquet fournit même — nous le verrons plus loin — le prélude de kfplus célèbre des stances à Du Périer. Malherbe devait réussir en employant, de façon plus discrète, la méthodejdu paraphraste obscur et de tant d'autres rimeurs.
Il aimait les tragédies de Sénèque * T où il goûtait apparemment les pensées et dissertations dont il allait se pénétrer en traduisant les oeuvres philosophiques. Celles-ci devaient lui être familières depuis longtemps, par les fortes études latines qu'il avait faites, par le commerce du néo-stoïcien Du Vair, par celui de tous les lettrés du temps. On ignore la date à laquelle il traduisit le commencement des Questions naturelles, une grande partie du Traite des Bienfaits^ et la plupart des Epïtres à Luriîius*. Le silence de ses lettres (conservées pour les dernières années) et de ses disciples sur ce point permet de douter que les traductions datent exclusivement de la dernière partie de sa vie, comme le feraient croire la
1 Racan (L c , p. LXX). — Noua laissons naturellement do côté rinMuorice de Sénèque sur Fart dramatique; l'étude do cette question a été eut reprise par M, Karl Bœhm (Milnchencr Beîtrage zur rom, u. tngL Fhilol,, XXIX),
* Malherbe, éd. Lai ad ne, L I, p. "167 aqq», et t. II en entier.
préfacé de l'éditeur posthume Baudoin eb la dédicace à Richelieu écrite par Du Boyer ■. Puis, comme « Malherbe se moquoit de ceux qui disoient qu'il y avoit du nombre en la prose » et que « les périodes des Épîtres de Sénèque sont un peu nombreuses * », comme ces Épîtres et surtout le Traité des Bienfaits contiennent des mots archaïques, il est possible que l'auteur y ait travaillé à une époque où il n'avait pas encore en prose la manière et la maîtrise de sa traduction du XXXIII e livre de Tite-Live, modèle de langue et de grammaire à ses yeux. La traduction de Sénèque présente sous une forme élégante et soignée une foule d'idées qui se retrouvent dans la correspondance et dans les vers du poète. Elle contient même une partie poétique, puisque c'est en vers français que sont rendus les vers latins ou grecs que citait Sénèque. C'est un exercice auquel s'adonnera un autre grand classique, celui qui admira tout un temps Malherbe : La Fontaine traduira en vers les mêmes passages pour la traduction de Sénèque de son ami Pintrel. Malherbe rend ainsi uu passage de la première Eglogue de Virgile (dont il se souviendra dans l'Ode à la reine mère 5 ):
1 Malil, II, 261.
• RACAN (Malh., I, p. LXXXVI). Quand, en 1615, il reçoit le Sénèque que lui a envoyé son cousin do Boutonvilliers, il semble ne plus rien avoir à apprendre dans cet exemplaire : « Si j'eusse cru qu'il n'y eût que cela, je ne l'eusse pas demandé » (MALH., IV, -10). Travaillait-il en ce moment à sa traduction, ou é' ait-il occupé à la revoir ? — Il a dû y mettre bien des années s'il n'allait pas plus vite que pour ses écrits originaux.
1 MALH., I, 215, v. 146-150. Cf. aussi levers de Varron d'Atax traduit par Malherbe (II, 167) : « Le repos de la nuit avait tout assoupi », et la page qui suit, et ces vers de Malherbe (1, 160; : Comme la nuit arrive, cl que par le silence, Qui fait des bruils du jour cesser la violence, L'esprit est relâché...
C'est de la main de Dieu que tout ce bien me vient. Il me donne mes bœufs, il me les entretient ; C'est lui par qui je chante, et lui par qui j'entonne Dessus mon chalumeau tous les chants que je sonne *.
Voici une description de Page d'or qui fait bonne figure entre les poésies du XVI siècle et celles de Delille :
Le joug au jeune bœuf n'avoit pressé les cornes, Il n'étoit point de cout'ro, il n'étoit point de bornes, Et la terre pucelle en commun épandoit Au peuple nonchalant plus qu'il no demandoit '.
Il y a de ces bouts de traduction qui font déjà penser à La Fontaine : « Vous trouverez encore à vous couvrir sous un arbre
Qui réserve tardif son ombrage aux neveux 5 ».
Us font surtout penser à la poésie de Malherbe luimême, et telle traduction de vers latin pourrait faire partie de n'importe quelle « Consolation » :
Les destins pour prier ne se fléchissent point 4 .
Quant à la prose du traducteur, elle a des « périodes » et « du nombre », comme disait Racan 5 , et comme le remarquaient les contemporains ; et parfois même il faudrait à peine retoucher la version de certaines phrases latines pour en faire des vers.
1 Malh. ; II, p. 96 {De Benef., IV, 6).
« MALH., II, 722 {Géorgiques, I, 125-128).
5 MALH., II, 671.
4 Id., II, 598. Tel vers aussi fait songer à Racan, le disciple de Malherbe :
Au gré de mes destins mes jours sont achevés (II, 157).
Tels autres ont une vigueur cornélienne :
Vierge, cela n'est rien : tu ne m'as annoncé
Ni travaux ni combats où je n'eusse pensé (II, 59i).
8 Vie de Maih. (MALH., I, p. LXXXVI).
Non seulement Malherbe, en traduisant, ajuste ses mots en versificateur, mais il ajoute aussi des ornements à son modèle, des images comme il y en a, du reste, dans tous les poètes du temps, comme il en a vu dans Horace, et qu'il reproduira dans ses pièces les plus célèbres. Pour n'en citer que deux exemples, magnis itaque cttris exemptus ' devient : « aussi les roses de son âme n'ont point d'épines * » ; ex quawmque conditione est décomposé en deux termes concrets : « d'une cabane, aussi bien que d'un palais 5 », tableau qui se retrouve dans la stance mémorable qui montre la mort régnant également sur la cabane du pauvre et sur le Louvre de « nos rois ». Le traducteur a parfois des images moins heureuses, comme celles du « musc et de l'ambre l », et il modernise sans hésitation son modèle, dont il transpose les idées dans le monde français. Il dit « Monsieur » et « ces messieurs », devançant le fameux : « Vous n'avez pas failli, Messieurs ». que Boileau lira dans Démosthène. Il interprète equitem romanum, libertinum, servos, par « gentilhomme, roturier, valets 5 », et parfois il ne retient que la partie la plus générale d'une pensée pour l'appliquer aux hommes de son temps : « On peut bien sentir le musc et l'ambre, et n'être ni moins galant ni moins brave que si on sentait la poudre à canon u » : cela pour rendre Ftrtitudo, et industria, et ad bellum prompta mens, tam in
1 De Bencficiis, 1. VII, c. 2.
1 Malh., 11,217.