CHAPITRE I
Lb mot D01CB8TICX7S.
Avant de déterminer la signification particulière que le mot domesticus a prise dans le latin de la période franque, il est nécessaire d'en examiner rapidement les différentes acceptions à travers la latinité.
Le sens étymologique est sans aucun doute, celui de familier, serviteur, attaché à la maison, que le vocable désigne des personnes ou qu'il s'applique à des objets: c'est un adjectif qui peut être employé substantivement. On le rencontre avec cette signification à toutes les époques de la langue latine et on peut en citer quelques exemples, tirés des auteurs francs.
Fortunat, dans son Vita Radegimdis ' , écrit : Qiialiter vero si quis pro culpa criminali, ut adsolet, a rege députabatur interfici, sandissima regina moriebatur cruciatu, ne desiffnatus reus moreretur in gladio ? Qualiter concursabat per DOHESTioos fiddes servientes et procerea, quorum blandimentis mulcebat animum principis, donec in ipsa ira régis unde processerat sors mortis inde atrreret vox salutis ? Domestici désigne certainement, dans ce cas, les fami^ liers; l'auteur a même précisé le sens, par l'apposition servientes et proceres, tant serviteurs que grands personnages.
^ Livre !«', chapitre 10. M. 0. H. Se. rer. xneroy. II, 368.
Le chapitre 6 du Capitolariam Olonnense mundanam (mai 825) *, dit : De fratribus namque qtii sitnul in paterna seo materna hereditate communiter vivtint,nolente8
svbstantiam illomm dividere , etsi ultra très numerus
fratrxim creverit^ untis semper propter domestioam curam
atqiie verum communiiim exçolentiam remaneat
La cura domestica c'est V entretien de la maison (paternelle).
On lit au chapitre 240 du Conventus in villa Sparnaco (îuin 846) * : quoniam domestica domtis vestra aliter ohseqiiiis DoiCESTiooBUM repleri non poterit. Il s'agit ici des serviteurs des évéques.
La formule 43 de la Collectio Sangallensis ' s'exprime ainsi : Sabbato antem sancto, cnm insignia viderem quae peregrino mundi domestioo Oallo suo Dominus coneessit^ egre vestram absentiam ^ustinui^ quia oculis et mentibus vestris experimento intimare non potui^ quam gloriosum sit servire Deo, quam vile sit regnare in saeculo,
Hincmar au chapitre 34 du De ordine palatii * expose le fonctionnement des assemblées de grands, chargés d'examiner les propositions du souverain : Quibus susceptis, interdum die uno, interdum biduo^ interdum etiam tridxio vel amplius, proiit renim pondus expetebat, accepte, ex praedictis domestiois palatii missis intercurrentibus, quaque sibi videbantur interrogantes responsumque redpienteSy tamdiu
Déjà sous l'Empire romain^ le terme domesticus eut
» M. G. H. Legea. Sectio II, !•' vol. 329-880.
• M. G. H. Lege8. 1, 889.
* M. G. H. Formalae 425 (Leges. Seotio V).
^ Edition Proa. Bibliothèqae de i*Eoole des Ohartee, 1884, p. 84 et suiv.
d'autres sens. Toat d*abord, il désigna les gardes du corps de l'empereur, comme le prouvent Ammien Marcellin (XX, 4, parag. 21), le code Théodosien (¥1,24) et le code Justinien (XII, 17); les damesHci formaient une troupe d'élite, commandée par les comités domestù corum. Ces dernières fonctions furent même occupées par des Barbares.
De même que l'empereur, beaucoup de dignitaires avaient leur domestici : les préfets du prétoire, les ducs, les comtes, etc. étaient dans ce cas, comme le démontre l'article domesticus du glossaire de Ducange ^
Les mêmes subalternes existent dans les premiers royaumes fondés sur les ruines de l'Empire d'Occident : Odoacre, chef des Hérules * et Théodoric, roi des Ostrogoths ^ ont une ISchola domesticorum, ainsi que toute la hiérarchie des fonctionnaires impériaux.
Les gardes du corps des rois mérovingiens n'ont jamais porté le titre de domesticus : tous les historiens s'accordent à les reconnaître sous les noms de milites^ satellites et surtout sous la dénomination d^antntstions.
De bonne heure, les empereurs romains prirent l'habitude de choisir parmi leurs familiers, souvent même parmi les soldats de leur garde, les titulaires des charges civiles ou militaires les plus importantes. Nous apprenons, en effet, par Grégoire de Tours *, que Oaiidentius pater (Aetii), 8cyciae provintiae primoris loci^ a domesH-
* Ouvrage cité, III, p. 160 et suiv.
< Voyez Savigny, Gescbichte des rœmlBchen Bechts im Mittel* aller, 2« édit., 1884, 1, 830.
* Voyez Manso, Gescbichte des ostgothischen Beiches in Italien,
* Hist. eool. II 8. M. G. H. Sor. rer. merov., 1, 71.
eatu eocorsus militiam, usque ad magisterii equitum cuLvMfn profectiM. Dans l'Empire byzantin, une foule de dignitaires portent le titre de domesticiiSj depuis le magntis domesticus ou général en chef, jusqu'au damesticus thematum^ en passant par les domestici excubiioruin, icanatorum, etc. '. C'est dans la multitude de ces fonctionnaires que nous chercherons l'ancêtre du domestictis franc, lorsque nous aurons déterminé exactement son rôle.
n ne peut, en effet, être en aucune façon le successeur du domesticus, dignitaire de l'église chrétienne primitive. Oe n'est pas, non plus, le domesticus que nous rencontrons dans un capitulaire de 809 (de presbyteris admonendis) * : SeptimOj ut domesticos stios, id est eos qui cum ipsis sunt in sua mansione, sim scholarios, sive alios
servientes diligentissime praevidere stndeant nam sicut
dicit apostohis, qui domesticorum suorum curam negligit, aliorum non prodesse proterit conservationi. Ceux-ci ne sont déjà plus les ecclésiastiques qui assistent le prêtre dans la célébration de la messe, Tun à sa droite, l'autre à . sa gauche ; ils se rapprochent de ces ministeriales qui au 10® et au 11® siècle portent des noms si différents : des textes nombreux les appellent curiales et aussi domestici^ comme en témoignent les passages cités par Waitz au 5" livre de sa Deutsche Verfassungsgeschichte '.
^ Voyez Ducange, ouv. oité.
* M. G. H. Oapitularia, I, 238.
> lr« édition, 1844 etsuiv., p. 434.